mercredi 17 octobre 2012

Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka chez Phébus



(mise à jour 5 novembre 2012)

Il y a des domaines où la littérature jeunesse précède celle qui s'adresse aux adultes. J'avais cet été rédigé un billet dès la découverte du Fil à recoudre les âmes que Jean-Jacques Greif a publié à l'Ecole des loisirs au sujet de ces immigrés japonais, devenus citoyens américains, et installés sur la cote californienne avant 1940, subitement pestiférés du jour au lendemain.

Je n'ai donc pas été surprise par le thème du livre de Julie Otsuka. Mais son contenu m'a néanmoins abasourdie. Jugez-en avec ces deux extraits :
Sur le bateau, la première chose que nous avons faite - avant de décider qui nous aimerions et qui nous n'aimerions pas, avant de nous dire les unes aux autres de quelle île nous venions et pourquoi nous la quittions, avant même de prendre la peine de faire les présentations -, c'est comparer les portraits de nos fiancés. C'étaient de beaux jeunes gens aux yeux sombres, à la chevelure touffue, à la peau lisse et sans défaut. Au menton affirmé. Au nez haut et droit. A la posture impeccable. Ils ressemblaient à nos frères, à nos pères restés là-bas, mais en mieux habillés, avec leurs redingotes grises et leurs élégants costumes trois-pièces à l'occidentale. Certains d'entre eux étaient photographiés sur le trottoir, devant une maison en bois au toit pointu, à la pelouse impeccable, enclose derrière une barrière de piquets blancs, d'autres dans l'allée du garage, appuyés contre une Ford T. Certains avaient posé dans un studio sur une chaise au dossier haut, les mains croisées avec soin, regard braqué sur l'objectif, comme s'ils étaient prêts à conquérir le monde. Tous avaient promis de nous attendre à San Francisco, à notre arrivée au port.
Sur le bateau plusieurs d'entre nous emportaient des secrets qu'elles se juraient de ne jamais révéler à leur mari. Peut-être qu'en réalité nous avions résolu d'aller en Amérique pour retrouver un père qui avait abandonné sa famille très longtemps auparavant. Il est parti travailler dans les mines de charbon du Wyoming et nous n'avons plus jamais eu de ses nouvelles. Ou peut-être laissions-nous une fille, engendrée par un homme dont nous nous rappelions avec peine le visage - un conteur itinérant qui avait passé une semaine dans notre village, un prêtre bouddhiste errant qui s'était arrêté un soir tard chez nous, sur la route du mont Fuji. Nous avions beau savoir que nos parents s'occuperaient bien d'elle - Si tu restes ici, au village, nous avaient-ils prévenues, tu ne trouveras jamais de mari -, nous nous sentions coupables d'avoir choisi de privilégier notre vie aux dépens de la sienne et, durant le voyage, pendant bien des nuits nous avons pleuré en pensant à elle, jusqu'au matin où nous nous sommes réveillées en décrétant : "Ça suffit", et nous nous sommes mises à penser à autre chose. Au kimono que nous porterions le jour de notre arrivée. A notre coiffure. A ce que nous dirions quand nous le verrions. Parce qu'à présent nous étions sur le bateau, le passé était derrière nous et il n'y avait pas de retour possible.
Julie Otsuka est née en 1962 en Californie, où elle passé toute son enfance mais elle vit actuellement à New York. Petite-fille d'immigrés japonais, elle a étudié les beaux-arts à l'Université de Yale et entamé une carrière de peintre. La trentaine venue, elle a décidé de se consacrer pleinement à l'écriture et publié en 2002 un premier roman très remarqué, Quand l'empereur était un dieu, paru deux ans plus tard en France : un livre inspiré par l'histoire de son grand-père, suspecté de trahison après l'attaque de Pearl Harbor en 1941 et interné dans un camp de l'Utah pendant trois ans. 

Avec "Certaines n’avaient jamais vu la mer", elle revient sur cet épisode peu connu, sans doute parce qu'il est entaché de honte, des migrants japonais aux Etats-Unis au début du vingtième siècle. Outre l'intérêt historique, ce livre, plutôt mince, est d'une densité affective intense.

Le plus souvent écrit à l'imparfait, un temps que l'on emploie pour raconter des faits qui durent, le récit semble s'étirer à l'infini, jusqu'à nous. Julie Otsuka ne se focalise pas sur une famille en particulier mais sur une immensité. Ce ne sont pas quelques individus qui prennent chair sous sa plume mais l'entière cohorte des femmes importées du Japon pour disposer d'une main d'oeuvre gratuite dans les exploitations agricoles, les blanchisseries ...

Si bien qu'on ne s'identifie à aucune tout en les voyant vivre. La presque totalité du livre est à la première personne du pluriel avec un nous curieusement singulier qui énumère toutes les situations possibles comme on en a un aperçu dans les extraits choisis.

Avec parfois une phrase ou quelques mots en italiques comme si cette parole là avait une importance particulière, une sorte de verbatime recueilli au plus près de ces femmes. Les prénoms sont cités, les lieux sont donnés, mais chacun résonne finalement comme anonyme, composant une armée de l'ombre sur laquelle on promènerait une lampe torche un bref instant.

Face à elles se dressent les autres, les américaines "d'origine". Toutes dans le même sac mais toutes différentes elles aussi. Et puis le féminin pluriel inclue encore les hommes. Il y a nous, les nôtres, qui font face à eux, ils, leurs hommes ..., qui représentent les propriétaires, leurs enfants, leurs serveurs, leurs coiffeurs ... dont presque aucun ne leur tendra la main.

Et pourtant elles travaillent comme des forcenés. Julie Otsuka le dit avec un humour corrosif. Les japonais sont des bosseurs hors pair : une horloge et un lit, voilà deux choses qu'un paysan japonais n'utilisera jamais dans sa vie (page 45). Humour encore dans le choix des prénoms de leurs enfants pour celui ci qui signifie encore un ou cet autre çà suffit.

L'auteur restitue des détails qui passèrent inaperçus pour les autochtones qui n'eurent qu'une considération éphémère à leur égard. Elles engrangèrent des éloges qui fondront comme neige au soleil après l'attaque surprise de la base américaine de Pearl Harbor, en 1941.

Les japonais américains furent gommées par l'histoire. Ils sont devenus invisibles. Le roman change de ton : nous irions, nous mettrions ... nous partirions ... en attendant nous resterions en Amérique ... même le présent est au conditionnel.

Les interdictions se multiplient, provoquant une peur paranoïaque et panique qui se dilue dans le déni car parfois mieux vaut ne pas savoir (page 132) et dans la honte d'être encore préservé. Tout fait rumeur. Le doute est constant malgré l'espoir du miracle jusqu'au bout. A l'instar de la musique répétitive, ce livre à la fois tragique et magnifique se prolonge en un écho infini.

Le 5 novembre 2012 la resse annonce l'attribution du Prix Femina Etranger à ce livre. Une belle récompense qui décidera un lectorat plus large à l'ouvrir.

Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka, traduit de l'anglais (États-Unis) par Carine Chichereau, Phébus, août 2012

Le fil à recoudre les âmes de Jean-Jacques Greif, collection Médium, Ecole des loisirs, avril 2012

1 commentaire:

dasola a dit…

Bonsoir, il fait partie des romans que j'ai bien l'intention de lire sous peu. Je n'ai lu que des critiques élogieuses sur les blogs. Bonne soirée.

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