dimanche 14 octobre 2012

L'Ouest solitaire ... à Yerres (91)

L'Ouest solitaire était l'an dernier à l'affiche du Théâtre Marigny mais c'est à Yerres (91) que je suis allée la voir aujourd'hui. Elle n'est pas récente : elle avait été donnée au Théâtre du Rond-Point en 2003, dans une mise en scène de Bernard Bloch qui l'avait présentée en Avignon l'été précédent.

En résumé, dans une vieille ferme de Leenane, en Irlande, les deux frères Connor,  Coleman et Valene, environ cinquante ans, se disputent après la disparition de leur père, dans cette campagne reculée du Connemara où la moindre querelle peut rapidement tourner à la tuerie. Sensible à cette mésentente, le Père Welsh, nouveau venu dans la contrée, tente de faire surgir un peu d'amour fraternel. Et Girleen, seul élément féminin de cette vie sans horizon, d’y insuffler l’espoir de quelques moments de plaisir.

Le décor est sombre, très sombre, et à la limite du kitsch. Il faut dire que pas un des deux frères ne rachète l'autre par son bon goût. Quand l'un collectionne les statuettes pieuses (ce qui ne l'empêche pas d'avoir l'âme aussi noire que le fond d'un puits) l'autre enchaine les jurons et les crises de nerf, au motif qu'il ne supporte pas la critique, comme les très jeunes enfants qui aujourd'hui réagissent mal à la frustration.

Névrosés de naissance, n'ayant jamais rencontré, et encore moins appris, la douceur ou la moindre tendresse, Coleman et Valene se déchirent jusqu'au massacre. Il faut prendre garde de ne pas entendre leurs querelles au second degré, tant Bruno Solo (Coleman) nous a habitué à la dérision à travers ses numéros de Camera Café. Le spectateur a besoin d'un petit temps d'adaptation pour se persuader que c'est bien d'un drame qu'il s'agit même si tous ceux qui connaissent un tant soit peu le théâtre irlandais n'ont pas de doute sur la question.

On retrouve en effet la violence surréaliste d'un Synge, dont j'avais vu Les noces du rétameur en mars 2010 au Théâtre Firmin Gémier d'Antony et, il y a un an, le Baladin du monde occidental au Théâtre des Quartiers d'Ivry.

Ce qui s'entend avec distance quand c'est Synge qui l'écrit nous assène bien davantage quand c'est Martin McDonagh. Parce que son Lonesome West ne date que de 1997. On peut espérer que les références autobiographiques (il a un frère scénariste) n'ont pas été l'essentiel de son inspiration. La prospérité économique de l'Irlande qui apparait comme l'eldorado européen contraste avec l'endroit que l'on nous met sous le nez, où les gens vivent les uns avec et sur les autres.

On assiste, impuissants, à la vie commune des deux frangins, qui ne se sont jamais ouvert sur l'altérité, ni masculine, ni féminine. Un troisième personnage prêtre, célibataire archétypique, fait quant à lui autorité mondiale dans la solitude pour leur donner la réplique. L'exercice est difficile parce que s'il y a bien une chose sur laquelle les deux brutes s'accordent c'est sur leurs gros doutes sur la religion.

On peut voir beaucoup de références à partir de cet exemple là sur toutes les relations fratricides comme Cain et Abel, Ariel Sharon et Yasser Arafat, et surtout la métaphore de la guerre civile entre catholiques et protestants ...

La mise en scène de Ladislas Chollat est simple mais efficace. Le jeu des acteurs sert parfaitement une langue qu'on a le sentiment d'entendre "dans le texte" avec des fautes de français et force de jurons. Cela commence sans ambiguité par un sale putain de vautour de rapace ! qui ponctuent des dialogues combinant une férocité incroyable et un humour salvateur. Dominique Pinon est remarquable dans l'incarnation d'un Valene qui donnerait des envies de meurtre à un saint.

Quel sermon pourrait calmer le jeu ? Invoquer la morale ou la logique ? Si un type savait qu'il risque de se faire tuer pour avoir donné un coup de pied à un chat y aurait moins de chats malheureux en Irlande ...

Pour tenter de régler le conflit, et supposant qu'ils se haïssent parce qu'ils s'aiment, à moins que ce ne soit le contraire, le prêtre va proposer de substituer systématiquement la douceur à la violence. Faire un petit pas en arrière, au lieu de surenchérir ... Cela suffira-t-il pour inverser le cours des choses ?

Le public rit beaucoup, ce qui permet de supporter la violence du propos qui est tragique, comme peut l'être la vie. L'auteur nous interroge sur le bien et le mal, la religion, sur l'éventualité d'une rédemption et sur la possibilité du pardon. Un sujet d'actualité en quelque sorte puisqu'il fait l'objet d'un documentaire réalisé par Mireille Darc, bientôt programmé par France 2 (mardi prochain 16 octobre en deuxième partie de soirée).

Car la question essentielle est de transformer la violence en pulsion de vie et non de mort. N'oublions pas que la religion catholique excommuniait les suicidés, les privant d'une sépulture chrétienne. La culture, l'intelligence, la distance de l'humour  ... le théâtre ... en ce sens qu'il représente une violence que l'on sait fausse sont des réponses possibles.

L’Ouest Solitaire de Martin Mc Donagh
Adaptation et mise en scène : Ladislas Chollat
Avec : Dominique Pinon, Bruno Solo, Pierre Berriau et Elsa Rozenknop
Assistant à la mise en scène : Grégory Vouland
Décors : Emmanuelle Roy
Lumières : Alban Sauve
Costumes : Christiane Chollat, Doby Broda
Musiques : Frédéric Norel

C'était un plaisir de voir une salle pleine un dimanche après-midi. Il faut dire que le public bénéficie d'une belle programmation, foisonnante à l'instar de ce mur végétal, probablement imputable à Patrick Blanc, sur tous les lieux culturels de la Communauté d'agglomération du Val d'Yerres : le CEC à Yerres, le Théâtre de la Vallée de l'Yerres à Brunoy, l'Espace René-Fallet à Crosne, la Salle Gérard-Philipe à Boussy Saint Antoine, la Salle Georges-Pompidou à Épinay sous Sénart et la Salle Mère Marie-Pia à Quincy sous Sénart.

La diversité de ces salles et des territoires permet d'allier danse, concert classique, théâtre, variétés, musique actuelle, spectacle pour jeune public... Une offre qui vient d'ailleurs compléter les programmations des autres salles du groupe : Opéra de Massy, Théâtre de Longjumeau et le Théâtre Comédia à Paris.

Chacun peut se composer des abonnements (de juin à septembre) thématiques ou plus libres composant un parcours culturel selon ses envies et son budget. Les indécis ou ceux qui ne souhaitent assister qu'à quelques spectacles ont toujours le choix de la location de places individuelles. Tout le programme de saison est ici.

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