dimanche 20 octobre 2013

Solo de Philippe Decouflé

C'est une chance extraordinaire que d'avoir pu de voir Solo, le formidable spectacle de Philippe Decouflé.

Le Théâtre de Saint Quentin-en-Yvelines l'a programmé pour son XX° anniversaire pour deux représentations exceptionnelles en Ile-de-France, d'autant plus que ce sont probablement les dernières que le chorégraphe aura interprétées, c'est en tout cas ce qu'il a déclaré le samedi 12 octobre devant un public totalement fasciné.

Solo n'est pas tout à fait un "seul en scène" car le musicien tromboniste Joachim Latarjet l'accompagne ... avec quelques techniciens dont la présence s'avérera indispensable. L'aspect technique est important dans ce spectacle. Les effets spéciaux démultiplient le corps du danseur, inversant sa silhouette, la grossissant et reproduisant ses mouvements avec une nano-seconde de décalage si bien que l'on oublie que le danseur est unique.
La tendresse et l'humour furent aussi au rendez-vous. Un tel talent s'apprécie en mobilisant toute notre sensibilité.

Au commencement, juste une respiration haletante et des doigts que l'on découvre en ombres chinoises mimant un vol d'oiseau. Ce truc tout simple, nous avons tous fait en profitant d'une source de lumière pour faire rêver un enfant. Mais l'artiste fait surgir plusieurs oiseaux, reproduisant un combat ... avant de laisser place à deux lièvres ... et la tête ... alouette ... jusqu'à ce qu'on revienne à l'homme, car il n'est pas question de tricher.

C'est Philippe Decouflé qui fait tout. La caméra scrute ses jambes, ses pieds interrogateurs. Est-il seul en scène ? Le spectateur commence à douter. Être seul avec lui-même c'est déjà être deux. Et quand il pianote avec ses doigts, ce sont tous les doigts qui battent la cadence ... donc vingt.

Suivra une danse tribale où l'on jurerait voir vingt bonshommes.Nous sommes sous le charme. Mais le chorégraphe n'abuse pas de la situation. Au contraire. Il interrompt le déroulé pour prendre la parole : Bonsoir, mon nom est Philippe Decouflé. Cette soirée est particulière, peut-être la dernière ... et comme j'ai récemment perdu ma maman, je danserai pour elle ... mais c'est pas une raison pour que vous fassiez une gueule d'enterrement. L'annonce du sous-tire, le Doute qui m’habite, déclenche l'hilarité avec soulagement. Avant Solo je n'avais jamais montré mes pieds. Mais passons à la présentation de l’album de famille.

Les spectateurs applaudissent. L'artiste semble heureux. Apparaissent une grand-mère qu'il n'a jamais connue, son père André, sa mère, très belle, lui en habit de Première communion, ses filles Louise et Garance ... un kangourou. Cherchez l'intrus !
Photo © A. Groeschel
Le bruit d'un vieux projo nous distrait. On voit double. Il y a changement d'échelle et c'est le grand plongeon dans l’abstraction.

L'homme se fait caoutchouc, élastique, se dissout, ouvre des portes de lumières, s'y faufile, se clone avec son ombre. Avec un peu d'entrainement notre œil parvient à  anticiper les images.
Photo © Aanita Giaia 
On verra un sumo maigrir, une araignée, un sportif patinant sur la glace, un oiseau qui s’envole dans le ciel, une pieuvre nageant en eaux profondes. L'homme danse devant, puis dans un cube magique et le trombone lui donne la réplique.

Il ose danser en ne révélant qu'une partie de son corps, l'essentiel étant caché derrière un bureau. Il utilise la camera en s'appropriant la technique des musiciens. Il sample les séquences. Le tromboniste s’approprie quant à lui la chorégraphie. Ses mains deviennent elles aussi des gymnastes rythmiques.

Il y eut de la couleur, une évocation d'un univers wharolien, des chorégraphies d'Abby Bushley, le chorégraphe des comédies musicales, des silhouettes féminines effectuant un ballet nautique, des jeux d'enfants,1,2,3, soleil, un mousquetaire, une dactylo dans une grande métropole, mille hommes ramant sur un drakkar, des gros plans qui sont au lointain, des mises en abime ...

Le son s'invita dans l'image et il ne fut jamais seul, même si Billie Holiday chanta « In my solitude ». On le vit par ici, on le surprit par là. En exploitant une gamme infinie de sentiments.

Et quand il exécute la pantomime de C'était bien, la chanson du p'tit bal perdu de Bourvil, la tendresse de son interprétation est bouleversante.

Il a l'humilité de placer un dernier tableau très sobre pour conclure, sans musique ni images, sur fond noir.

La fantaisie reprend ses droits avec le générique inventif, à la Decouflé en quelque sorte.

Chorégraphe et créateur de renom, Philippe Decouflé s’est fait connaître du grand public par ses créations audacieuses et originales comme La Danse des sabots, spectacle phare de la parade Bleu Blanc Goude sur les Champs Elysées pour le bicentenaire de la Révolution en 1989, l’ouverture et la fermeture de Jeux Olympiques qui se sont tenus en 1992 à Albertville ou encore la cérémonie d’ouverture du 50e anniversaire du Festival de Cannes en 1996. Artiste talentueux et hétéroclite, Philippe Decouflé s’adonne à la danse, au mime, au cinéma, à la publicité et au cirque et explore toutes les formes d’arts possibles et leurs combinaisons pour nous offrir une œuvre personnelle et toujours étonnante.

Le bonheur se lisait sur son visage à la fin de la représentation où il s'est révélé comme jamais. Le danseur qui fut aussi clown et virtuose était redevenu un homme, tout simplement.

C'est toute la programmation du Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines qu'il faut scruter cette année. D'autres belles surprises attendent les spectateurs, comme Ubu Roi mis en scène par Declan Donnellan du 6 au 9 novembre, la Flute enchantée de Peter Brook du 17 au 21 décembre, le Projet Luciole de Nicolas Truong les 7 et 8 janvier et qui fut un succès du Festival d'Avignon.

Il y aura aussi le Bal des Intouchables par les Colporteurs, en janvier.

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