mardi 22 octobre 2013

Scènes roumaines à l'Espace culturel Vuitton jusqu'au 12 janvier 2014

L'espace culturel Vuitton poursuit son exploration des scènes artistiques contemporaines. Après la Turquie, en octobre 2012, l'Indonésie en septembre 2011, le Chili en 2010, la Corée en 2008, l'Inde en 2006 ... c'est la Roumanie qui investi le septième étage de la rue Bassano.

De ce pays on connait bien Brancusi, Cioran, Ionesco ... Nous sommes invités à découvrir maintenant 13 artistes appartenant à deux générations (avant et après la chute du bloc soviétique), travaillant soit à Bucarest, la capitale historique de l'avant-garde roumaine, soit à Cluj-Napoca qui est l'épicentre transylvanien de la création contemporaine.

Un grand nombre d'entre eux sont originaires de la Fabrique de Pensule (une ancienne fabrique de pinceaux) où s'est installé le galeriste Mihai Pop qui a donné à sa galerie le nom signifiant de Plan B.

Adrian Ghenie ne présente qu'une oeuvre, mais elle a produit un grand effet le soir du vernissage auprès des roumains invités ce soir là. Le titre est sans équivoque, Dr Josef. C'est le portrait du médecin qui a fait tant d'expériences sur les juifs au cours de la seconde guerre mondiale. Il le montre monstrueux, sous un chapeau de chasseur ... lui qui fut un grand prédateur avant d'etre chassé lui-même par l'Histoire. La couche de peinture est très épaisse, striée par le couteau. Nous sommes à la limite entre figuratif et abstraction. On pourrait songer un instant à un collage sur photographie.

Mais ce sont les très grandes oeuvres de Mircea Suciu qui frappent l'esprit dès l'ouverture des portes de l'ascenseur.

Avec Leading the blind il se situe sur le registre de l'enfermement. On peut s'interroger sur le motif de cette tête plongée dans une boite qui le rend prisonnier alors qu'il pourrait s'en afranchir puisqu'elle est ouverte. Est-ce pour se cacher (ou plutôt pour ne pas voir ... ? L'artiste nous donne sa réponse en faisant référence à un tableau de Pieter Bruegel l’Ancien que l'on devine en filigrane, La parabole des aveugles (1568). Les aveugles se suivent, les uns tenant chacun l’extrémité d’un bâton, les autres posant la main sur l’épaule de ceux qui les précédent. Le premier, qui ouvrait la marche est tombé dans une fosse à purin, et il entraînera tous les autres. La chute se pressent.
Elle est plus explicite dans le tableau suivant, dont c'est d'ailleurs le titre, the Fall. Cette fois la référence est un tableau de Manet de 1860, intitulé l'Homme mort où il a peint un toréador allongé par terre dans la même position. Si dans la première toile la référence est au second plan, elle est au premier plan dans la seconde. Cette fois ce qui se laisse entrevoir c'est une chute de cheval tirée d'une page de magazine.

L'artiste emploie une sorte de stumato en projetant du charbon de bois pour créer un effet de lumières et de clair-obscur. Au moment d'achever son oeuvre il peut ajouter de la poussière ou ses propres larmes.
Avec Ghost, on comprend la métaphore avec le rideau de fer. La légèreté du voile contraste avec la dureté du mur. Cette fois aucun hommage à une toile célèbre. A chacun de la lire avec ses yeux. J'ai vu dans les plis une paire de jambes et la découpe d'une rangée de gratte-ciels.

Sur le mur d'en face, Simon Cantemir Hausi ne nous en dit pas davantage avec une barque verte flottant sur une eau émeraude. Au spectateur de s'imaginer sa destination. Cet artiste qui appartient lui aussi à la "seconde génération", celle de ceux qui furent adolescents sous le communisme, a subi les influences de Turner et de Monet.
Les contours de ses personnages sont évanescents, comme s'il y avait une nécessité vitale à se faire oublier. Il ne pourra sans doute jamais se défaire de ses souvenirs d'enfance, quand la milice débarquait chez ses parents à l'aube pour menacer son père et lui interdire de continuer à écrire des poèmes.
Une claustra symbolique délimite un changement d'artiste. Bogdan Vladuta s'est intéressé au traité de la perspective de Vinci. Il considère que la beauté des bâtiments et des villes est indissociable de leur disparition naturelle. Il désapprouve en cela les campagnes de restauration. Bucarest fut ravagée sous le communisme. Le premier, Burnt Room, montre un bâtiment éventré et abandonné. La seconde, Black City laisse deviner une zone de destruction qui ne semble pas naturelle. La palette est sombre, avec quelques rares touches de couleur, surtout dans une gamme de bleus très froids. Les tableaux sont gigantesques, de plus de 2 mètre sur 3, disposés de part et d'autre d'une porte fenêtre qui offre une perspective sur Paris et d'où la lumière semble arriver pour éclairer les oeuvres.

Serban Savu s'intéresse au quotidien, et aux fait apparemment anodins. Il dénonce le socialisme en le banalisant. Chaque détail compte. Dans Painters, ce sont deux hommes qui tracent les lignes jaunes de séparation des places d'un parking d'immeuble où la vie est en train de s'organiser. A cote, Landscape with Clerk, paysage avec un employé, on se demande quel secret l'homme détient dans sa sacoche .. Osera-t-il abandonner en pleine campagne des pièces à conviction qu'un autre brûlerait, sous le regard insouciant d'une famille en plein pique-nique. Le tracé des voies (un chemin, une route, des rails) ne mène nulle part mais forme un triangle.
L'élite bourgeoise a fui la ville et se cache derrière des murs, des parapets, de hautes clôtures végétales. Mais tout le monde fait la même chose au même moment. Chacun nettoie dans Holy Week, les tapis, la voiture, le linge ...

Il peint en surplomb depuis son studio et revendique sa position de voyeur. le même camion est stationné dans Tomato Garden, décor implicite de probables trafics ou référence au marché noir.
Sergiu Toma a 25 ans. Il n'a pas connu le communisme et a commencé à peindre avec un réalisme confondant que lui a reproché l'académie des Beaux-Arts. Depuis, il n'hésite pas à laisser des zones inachevées ... C'est une main dans The light at the edge of realm. Il mêle désormais la tradition et la modernité. Ainsi dans ce tableau les personnages sont très réalistes alors que le personnage central est une évocation de ces hommes célibataires déguisés en animal le temps de faire le tour du village. Il porte une sorte de guirlande de Noël. Mais la lumière, à l'instar de la peinture flamande provient d'une porte au centre de la pièce.

L'endroit est sa propre chambre d'enfant et on constate qu'il a recours toujours aux mêmes modèles. Un "petit" tableau a été obtenu en découpant un visage dans une toile plus grande. C'est le même garçon que l'on voit assis sur la banquette. Mais, bien entendu l'origine des ombre chinoises se situe désormais hors cadre.

The astronomer nous montre son lit d'enfant sous le ciel étoilé d'un jardin romain.
Dan Beudean n'explique pas ses tableaux. Il dessine au crayon graphite sur papier marouflé les idées qui lui passent par la tête et que nous interprétons tant leur sens nous parait évident. Une mère qui agence une ville comme s'il s'agissait d'un jeu de Lego, un chasseur qui vise un lapin, lui-même poursuivi par un chat et une horde d'oiseaux, un coucou masqué comme un faucon ....
Oana Farcas est obnubilée par les mains qui sont la plupart du temps l'élément central de ses peintures à l'exception de Hurt où chaque visiteur croit reconnaitre le personnage de Greg House, interprété par le comédien Hugh Laurie. Le cinéma  l'inspire aussi : Oblivion reproduit une scène du film hommage de Wim Wenders à Pina Bausch, et que j'avais trouvé magnifique au demeurant.
Dans la coursive, Ciprian Muresan expose les planches illustrant le chapitre La crise du genre du roman Veau d'Or écrit par Ilf et Petrov en 1931. Cette série de douze dessins traite du statut de l'art soviétique où symboliquement des céréales sont substitués aux pigments. Il représente avec humour son galeriste Mihai Pop sur la planche 4.
Dans la rotonde, Ioana Batranu expose d'immenses tableaux, peints sur de la toile de jute. Les lieux semblent désincarnés comme si la vie les avait déserté. Beaucoup s'intitulent Mélancholic Interior. Les assiettes du Banquet resteront vides mais elles sont encore prêtes à accueillir des invités.
Le summum est montré avec cette enfilade de portes dont on sait que plus personne ne viendra les pousser puisque ces toilettes ont été désaffectées. Ce qui est amusant c'est qu'il s'agit d'un lieu où sont passés beaucoup d'artistes roumains puisqu'une exposition a eu lieu dans ce bâtiment de Leipzig en 2010.
Ion Grigorescu est un des artistes de la première génération. Il a connu le communisme. Ses huiles sur photos (de famille) se situent à une frontière incertaine entre aquarelle et clichés surexposés. Le trouble est assez étonnant. Il présente aussi une confrontation entre capitalisme et communisme en noir et blanc.
Geta Bratescu est une grande voyageuse. Rien d'étonnant à ce qu'elle ait appelé la série de dessins sur papier, The Traveler. C'est aussi la doyenne de l'exposition. Or, sous le communisme le seul biais possible pour exprimer son opinion était de transiter par les mythes et les fables, Esope et Ulysse en l'occurrence, non sans nous rappeler les nanas de Niki de Saint Phalle. Un mot s'y glisse comme d'incessants nuages : înger qui signifie ange en roumain.
Si la totalité des oeuvres présentées au septième étage sont des peintures ou des dessins, par contre, la vitrine de la Rue Bassano (ainsi que le hall) témoigne de l'activité d'un très jeune sculpteur roumain, Mihut Boscu Kafchin qui travaille avec du polystyrène qu'il transforme en un univers futuriste.
Le catalogue est exhaustif, avec des représentations très belles de chaque œuvre. il est offert aux visiteurs. La couleur bleu de sa couverture est un hommage à l'une des trois bandes du drapeau roumain, symbolisant la sérénité, l'éternité et l'espoir.

Pour prolonger la réflexion sur les changements qui ont marqué le bloc de l'Est et leurs conséquences je vous recommande la lecture de Mausolée, même si l'action se situe en Bulgarie. C'est un roman que j'avais découvert alors que j'étais juré du Grand Prix des lectrices de ELLE. Rouja Lazarova a été inspirée par des faits réels. Mausolée se lit comme tel et à double sens. C'est le récit monumental des petites et grandes humiliations quotidiennes, la dénonciation de la duplicité du système, la différence de comportement entre l'extérieur et le domicile. C'est aussi un hymne à la vitalité des habitants, à leur volonté et leur courage. A leur lutte incessante et désespérée contre la paranoïa qui a fini par imprimer leur patrimoine génétique, les empêchant de croire les informations publiées sur du papier journal.

Espace culturel Louis Vuitton, 60 rue de Bassano, 75008 Paris, 01 53 57 52 03
du lundi au samedi de 12 à 19 heures, dimanche et jours fériés de 11 à 19 heures

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