samedi 7 mars 2015

Chapeaux à Caussade (82)

C'est demain la journée de la femme et j'ai eu envie de consacrer un billet à un accessoire qui féminise particulièrement une silhouette même si les hommes en portent aussi (je ferai la visite de Crambes, son alter ego masculin dans quelques jours). Je veux parler du chapeau.

Audrey Hepburn aurait-elle eu autant de mystère si elle n'avait pas tant porté sa large capeline ?

Quand on pense à Jackie on ne l'imagine pas sans son "Kennedy", même s'il n'est rose bonbon dans toutes les mémoires et pas rose vif comme celui que j'ai photographié.

Quant à la simplicité du bibi qu'elle arbora à sa descente d'avion lors du voyage présidentiel en Angleterre en 2009 elle valut à Carla Bruni de remporter le concours de l'année des porteurs de chapeaux ... devant la Reine d'Angleterre, pourtant spécialiste en ce domaine.

Il était signé Dior mais dès le lendemain de sa découverte sur la tête de l'ex-mannequin le téléphone de l'entreprise Willy's ne cessait de sonner à Caussade (82) : vous pouvez nous faire le même ? interrogeait leur clientèle de modistes et de chapelières.

Depuis, il est toujours au catalogue, dans une large déclinaison de couleurs.

L'entreprise réagit très vite à la demande. J'ai eu la chance de la visiter. Depuis l'annexe submergée de rouleaux de tissus, de tulle et de blocs d'aluminium servant à la mise en forme jusqu'aux produits finis, prêts à s'envoler ... pour le Japon par exemple.
Je vous emmène ?
Il n'y a plus guère que trois entreprises dans la région de Caussade, une jolie petite ville du Tarn-et-Garonne, qui maintiennent encore leur activité alors que cette industrie était considérable tout au long du XX° siècle. Willy's Paris y est implantée depuis 1824, comme en atteste son enseigne.

J'y ai rencontré Isabelle Rey, qui incarne la sixième génération de chapelier et qui dirige la société depuis plus d'une dizaine d'années. La veille j'avais visité l'entreprise Crambes, dirigée par Thierry Fresquet, petit-fils du fondateur qui est spécialisé dans le chapeau masculin (auquel je consacrerai bientôt un article), toutes deux classées Entreprise du patrimoine vivant pour leur compétences uniques. Aucun doute que la chapellerie reste une affaire de famille.

Le label est une satisfaction, rien de plus. Au Japon, avec un tel savoir-faire, m'a confié Isabelle, nous serions des dieux-vivants. Malheureusement c'est toute la filière textile qui est sacrifiée en france depuis les années 80. On fabriquait pour Sonia Rykiel, Agnès B., tout cela est maintenant parti en Italie ou ailleurs. Même si on se considère comme frères avec les italiens cela fait mal ... Rien de tout cela ne se serait produit si on avait les mêmes conditions de charges. On peut dire que nous sommes Entreprise du patrimoine survivant ...

Chez Willy's on fabrique malgré tout toujours de façon artisanale des chapeaux en paille cousus à destination d'un marché haut de gamme. Avec une paille déjà tressée qui se déroule à mesure que Rolande, couseuse de son métier, pique à la machine le canotier en spirale.
Initialement la paille était une production locale. C'est d'ailleurs ce qui valut la célébrité à Pétronille Cantecor. Née en 1770 à Septfonds, la jeune femme se marie avec un agriculteur en 1818. Elle lui donne 13 enfants dont elle s'occupait en même temps qu'elle assurait les travaux agricoles.

A ses temps libres, elle se met à tresser de la paille de blé pour confectionner des chapeaux, d'abord pour elle puis rapidement pour les voisins.

Elle eut alors l'idée géniale de fonder, en 1796, le premier atelier de fabrication de chapeaux à Septfonds, puis une seconde fabrique avant de transmettre son savoir faire à son cousin André Rey. Cette initiative fut à l'origine de ce qui devait devenir la grande spécialité de la région. De la paille du début on est passé à la laine, au feutre, au textile, au cuir, même si l’article vedette était sans conteste le canotier. Longtemps ceux du tournoi de tennis de Roland Garros furent faits à Caussade.

Elle décède en 1846, laissant l’entreprise à son petit-fils Fortuné Cantecor, qui la portera à son apogée (5000 chapeaux par jour) alors qu’André Rey sera incité à s’installer à Caussade. On compte alors une main-d’œuvre extrêmement importante, de près de 4000 personnes salariées, à domicile pour la confection des tresses et en ateliers fixes pour la fabrication des chapeaux. La  renommée de la région en tant que grand centre chapelier français est devenue incontestable, encore accrue par l'arrivée du chemin de fer en 1884 et de l'électricité en 1896.

C’est un petit-fils de Pétronille, Fortuné Cantecor, qui  introduisit la mécanisation, à la fin du XIXème siècle, avec des machines à presser à vapeur et au gaz comme la série qui est en photo plus haut et des machines à coudre motorisées.

Plusieurs crises ont foudroyé l’activité et il ne reste plus que trois entreprises dans la région, Willy’s, Crambes et les Ets Coustillières à Septfonds, que je n’ai pas visités. Chaque été, les Estivales de Caussade célèbrent le chapeau et la mémoire de Pétronille Cantecor.
A sa création la société se nommait "Willy’s London". La capitale anglaise était le centre névralgique de la mode. Quand Paris est devenue symbolique du nouveau chic la famille Rey alors au plus fort de sa gloire a suivi le mouvement pour devenir "Willy’s Paris".

Il y a eu jusqu'à 40 ouvrières quand elles ne sont plus que 3. Isabelle se souvient qu'on faisait la queue ici pour passer les commandes. L'entreprise a été cotée en Bourse. Aujourd'hui la production est réduite, mais demeure de haute qualité et elle a ses publics. Localement d’abord, même si c’est anecdotique puisque des femmes viennent à l’usine pour faire leurs achats, ou leurs commandes spéciales en vue d’une cérémonie.(voir horaires d’accueil en fin d’article).
C’est Willy’s qui fait les couvre-chefs de la Confrérie des Vins des Coteaux du Quercy,  fondée en 1995 par un groupe de viticulteurs et d'amateurs, ambassadrice de l’appellation dont elle porte fièrement les couleurs et la réputation par delà même les limites de l’hexagone.


Et si les petites écolières japonaises sont si élégantes c’est parce qu’on fait toujours ici des petits paniers assortis à leur chapeau de paille rond. Avec une extrême réactivité (comme pour le chapeau dit Carla), l’exportation et le luxe sont en effet des axes salvateurs pour l’entreprise.

Il faut beaucoup de compétence pour suivre les tendances, voire les devancer légèrement. Alors Isabelle Rey ne manque aucun salon professionnel important et cela fait longtemps qu’on a élargi les matières jusqu'à des toiles cirées pour les chapeaux de pluie.

On emploie beaucoup de crin en ce moment et deux collections annuelles sont toujours proposées autour d’une vingtaine de modèles par saison, été et hiver.

Le choix est vaste, aussi bien en terme de forme que de couleurs.
On suit la mode qui est en ce moment aux teintes très vives. Cet été, par contre ce seront des tons layette qui adouciront les tenues.
On peut se réjouir que le port du chapeau revienne en force depuis l’an dernier. Les jeunes adorent cet accessoire depuis qu’il l’ont vu sur la tête de chanteurs comme Charlie Winston ou d’acteurs comme Johnny Deep que l’on n’imagine plus sans son feutre. Et peu importe s’ils le positionnent un peu de côté comme Kate, ou carrément en arrière comme Rihanna. Ce n’est pas académique mais cela le modernise. Les moins jeunes ont subi l’influence des grands de ce monde. On veut maintenant imiter Monaco ou la cour d’Angleterre et se marier en grande tenue.
La rudesse de la météo a fait comprendre l’intérêt à se couvrir. Le corps humain doit consacrer prioritairement son énergie à maintenir le cerveau à 37°. Voilà pourquoi quelqu’un qui a la tête au chaud n’aura pas froid aux pieds et aux mains. Il aura moins de sinusites et de névralgies.

Enfin, même si c’est regrettable, la maladie est un facteur important. On se chapeaute aussi pour cacher la perte de ses cheveux. Et puis, après on y prend goût. Il n’y a pas, m’affirme-ton, de tête qui ne soit pas chapeautable. Il ne faut donc pas hésiter à essayer, encore et encore, jusqu’à trouver le modèle qui convient. Et ne pas avoir peur de le tourner, pour se l’approprier, en le faisant glisser sur le côté, le devant, l’arrière …
Les ouvrières ont encore recours à plusieurs techniques différentes. La couseuse photographiée plus haut emploie une machine spéciale pour assembler la paille. C’est une technicité en voie de disparition, qui s'acquiert par l'apprentissage et la transmission des anciens au bout d’au moins dix ans de pratique.

Par contre, Corinne créé ses modèles avec une machine à coudre classique. Depuis le grand chapeau, modèle Réjane, semblable à celui qu’affectionnait Audrey Hepburn, jusqu’au plus petit, monté sur un serre-tête.
Ce dernier mode de fabrication permet de personnaliser le port du bibi dont la voilette n’est pas systématiquement en face des yeux. Et surtout il existe en taille unique, s’adapte à toutes les têtes et s'accompagne d'une pochette assortie, exécutée dans le même atelier, avec les mêmes matières.

S’il existe encore des canotiers en grosse paille naturelle les dernières créations sont majoritairement en paille suisse et en crin ou en fibre de banane et boa. La garniture des plus beaux modèles bénéficie d’une finition au fer vapeur. On voit sur la photo ci-contre Sylvie bichonner le chapeau, selon l’expression consacrée.

On importe de la matière première depuis 1860. Cela fait belle lurette qu’il n’y a plus assez de paille dans le Causse, et même en France pour satisfaire le marché. Il ne faut pas avoir de la Chine une image systématique de bas de gamme. C’est de là que venaient les plus belles soies, les porcelaines les plus fines. Rien d’étonnant à ce qu’on y trouve des pailles de haute qualité.

Isabelle Rey se souvient que son grand-père achetait la paille avec un an d’avance. Les cargaisons arrivaient alors par bateau.

On fabrique tout de même encore des bérets en laine bouillie ...
... des cloches en feutre taupé... dans une matière d'aspect soyeux, parce que l'objet a été confectionné avec par exemple des poils de lièvre, de taupe, ou de loutre. C'est le nec plus ultra de l'élégance.
Pour obtenir au final une capeline, un chapeau melon, voire même un haut de forme, il faut disposer d'un matériel ancien et rare. C'est pourquoi Willy's conserve précieusement ses presses des années 1950 et un très grand nombre de formes en blocs d'aluminium qui sont en attente d'utilisation dans les réserves.

Le chapeau bien vaporisé est enfoncé entre les blocs d'aluminium chauffés entre lesquels il est comprimé, jusqu'à ce qu'il soit parfaitement sec pour obtenir sa forme définitive.
Willy's perpétue ainsi plusieurs procédés de fabrications traditionnelles et manuelles : le formage à chaud, le tressage, la teinte de la paille et la couture. 
On peut aussi apercevoir entre deux rayonnages un chapeau de Catherinette comme celui-ci, reconnaissable entre autres à ses couleurs dominantes, le vert, couleur de l'espoir, et le jaune, couleur de la sagesse. Mais la coutume consistant à l'offrir le 25 novembre aux jeunes filles encore célibataires au-delà de 25 ans s'est estompée depuis qu'on se marie de moins en moins, ou en tout cas de plus en plus tard.

Sainte Catherine est en effet la patronne des "filles à marier". La légende veut que la jeune fille née à Alexandrie et convertie très jeune au christianisme, ait toujours refusé le mariage que voulait lui imposer l'empereur romain Maxence, pour la faire renoncer à sa foi.

A partir du XVI° siècle on commença à "coiffer Sainte Catherine" dans les églises le 25 novembre. Il s'agissait alors de restaurer les statues de cette Sainte en renouvelant notamment sa coiffe, en ce jour qui lui était consacrée. La tradition voulait que ce soient les jeunes femmes célibataires qui se chargent, dans les paroisses, de ce travail. Une façon de leur permettre de prier la Sainte personnellement pour ne pas "mourir célibataire", ou de les désigner au reste de la communauté comme "bonnes à marier" aux yeux des prétendants.

En tout cas, dans la France laïque, cette coutume se transformera bientôt. Ce n'est plus la statue que l'on va "coiffer" à la Sainte Catherine, mais les "Catherinettes" elles-mêmes. Ce chapeau était confectionné par des proches, et les modistes ont toujours rivalisé de créativité pour avoir les plus beaux.
Cette créativité est quotidienne et s'exprime à travers des modèles qui souvent sont quasi uniques comme vous le constaterez si vous avez l'opportunité  de visiter la chapellerie, sur rendez-vous par le canal de l’Office du tourisme de Caussade Tél. 05-63-26-04-04, sauf pendant la fermeture en été.
Willy’s Paris 63 av Général Leclerc 82300 Caussade Tél. 05-63-93-09-96.
La boutique d'usine est  ouverte du lundi au jeudi de 8 h à 12 h et de 13 h30 à 17 h30. Le vendredi de 9 h à 12 h30.

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