samedi 29 août 2020

Effacer l’historique, un film de Gustave Kervern, Benoît Delépine

Effacer l’historique est sans nul doute un excellent titre de film mais il ne correspond pas à la problématique qui est traitée.

Dans un lotissement en province, trois voisins sont en prise avec les nouvelles technologies et les réseaux sociaux. Il y a Marie, victime de chantage avec une sextape, Bertrand, dont la fille est harcelée au lycée, et Christine, chauffeur VTC dépitée de voir que les notes de ses clients refusent de décoller. Ensemble, ils décident de partir en guerre contre les géants d’internet. Une bataille foutue d'avance, quoique...

Le souci de chacun des trois personnages principaux n’est pas du tout d’effacer un historique de navigation mais de supprimer une video (ce qui est plus compliqué) pour Bertrand (Denis Podalydès) parce qu'elle humilie sa fille, et pour Marie (Blanche Gardin) parce qu'elle est compromettante pour une mère de famille. Quant à Christine (Corinne Masiero) elle veut au contraire ajouter des mentions à son profil de manière à améliorer son image.

Quoiqu’il en soit le film est excellent pour nous amener à réfléchir, encore une fois pas tant sur les dérives des usages d’Internet, et qui correspondent à des séquences drôles, mais sur celles de notre société consumériste.

Quel dommage de dépendre d’un nombre de coeur pour gagner des clients. Quelle misère de devoir vendre ses meubles un à un pour avoir de quoi manger. Quelle tristesse d’être accro aux séries video au point de manquer du nécessaire pour avoir de quoi vivre. Quel paradoxe de louer son salon pour en faire une mosquée temporaire. Quel désespoir de ne pas oser dire que son mec et son fils sont partis et d’être réduit à se jouer la comédie à soi-même.
Annoncé comme une comédie, le film masque une tragédie qui ne surprendra pas tous ceux qui ont suivi l’actualité marquée par la détresse des gilets jaunes (bien que le scénario ait été commencé avant le mouvement).

Le film pointe, comme le fait Grégoire Delacourt dans le roman Un jour viendra, couleur d'orange comment les espoirs sont entretenus par l’inventivité et la solidarité de l’amitié.
 C’est juste cela qui fait tenir le trio. La société qui nous est montrée est essentiellement un monde d'adulte, même si ceux-ci sont restés relativement des enfants (ou sont infantilisés par la société). On en voit donc très peu. La fille de Bertrand, devenue quasiment mutique, et le fils de Marie qui choisit la vie avec son père pour les facilités financières que cela peut promettre. Faudra-t-il que sa mère devienne une célébrité pour reconquérir son estime ?

Le film est émaillé de beaucoup de scènes très drôles mais aussi de moments d’une intensité tragique : la crise de nerfs sur le rond-point pour Christine, la soirée d’anniversaire pour Marie, la rencontre avec l’âne pour Bertrand qui sont tous des moments de détresse absolue.
 Bien sûr il y a aussi des scènes surréalistes comme la gestion des mots de passe sur les parois d'un freezer, l’entrée dans le phone-call de l'ile Maurice, la séance de prières dans le salon, la tentative de manipulation par le jeune sextapeur (Vincent Lacoste), la toilette du feignasse (Philippe Rebbot), la rencontre avec le hackers qui n'est autre que Dieu (Bouli Lanners) et aussi évidemment, petits bijoux, la livraison par Benoît Poelvoorde et l’apparition de Michel Houellebecq en client suicidaire, personnage récurrent dans l'univers des réalisateurs à chaque fois qu'ils font appel à lui.


Si ce film met en garde contre les dérives du portable, qui nous tient en laisse plus qu’un bracelet électronique. Si l’on se dit qu’il faut prévenir nos enfants des risques encourrus, et que nous-mêmes avons intérêt à ne pas nous laisser filmer à notre insu, il pointe surtout les conséquences du surendettement, d'une mondialisation sans limite, d'une ère tout numérique qui préfigure une déshumanisation aussi tragique que la disparition du dodo de l'océan indien.

On remarquera que les marques étant mieux protégées que les personnes (victimes par exemple du chantage à la publication d'une video compromettante) aucune n'est citée dans le film. Voilà pourquoi par exemple le livreur de colis travaille pour Alimazone. Et il était évidemment hors de question de citer Cupertino, la ville d’Apple.

Benoit Delépine et Gustave Kervern, dont c'est la dixième collaboration (en comptant le moyen-métrage avec Brigitte Fontaine), se sont ultra documentés sur l'univers numérique et ses pratiques. Il s justifient le déplacement de Marie vers San Francisco par le fait que "le principe du cloud, c’est que les infos nous concernant sont réparties dans plusieurs endroits dans le monde. Mais il existe quand même un endroit physique où il est possible de supprimer une information, endroit généralement situé en Californie."

Comédie, ou tragédie, au spectateur de trancher et de remettre ses habitudes en question. Une chose est sûre, la poésie a encore de l'avenir comme en témoigne la redécouverte (en famille) de l'ancêtre du téléphone.
Effacer l’historique, un film de Gustave Kervern, Benoît Delépine
Avec Blanche Gardin (Marie), Denis Podalydès (Bertrand), Corinne Masiero (Christine), Vincent Lacoste (sextapeur), Benoît Poelvoorde (livreur Alimazone), Bouli Lanners (Dieu), Vincent Dedienne (le fermier bio), Philippe Rebbot (le feignasse), Michel Houellebecq (le client suicidaire), et aussi Yolande Moreau, Jackie Berroyer ...

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