mardi 1 mars 2022

Philosopher et cuisiner : un mélange exquis

Avec un titre pareil, Philosopher et cuisiner : un mélange exquis, je ne pouvais que me sentir concernée puisqu’il fait le lien entre deux approches que j’associe souvent dans le blog.

Guillaume Gomez et Gabrielle Halpern y conversent en pointant ce qu’il y a de commun entre leurs domaines respectifs, la cuisine pour lui, la philosophie pour elle. Mais le vrai sujet c’est l’hybridation, un terme que l’on retrouve presque à toutes les pages.

L’hybridation, c’est la science des mariages improbables, et elle est peu pratiquée dans le monde des affaires alors que cet art est quotidien en cuisine. Guillaume Gomez en donne le meilleur exemple avec la mayonnaise (p. 31), encore faut-il mélanger les ingrédients dans un certain ordre.

On comprendra que l’hybridation, que tous deux prônent comme "la" solution pour être créatif et sortir des crises ne consiste pas à pratiquer une alternance (comme le fait une voiture dite hybride en utilisant tantôt l’essence, tantôt l’électricité) ou à juxtaposer des techniques, mais bien à opérer une métamorphose. Gabrielle Halpern le rappelle plusieurs fois.

Elle exprime le concept comme doit le faire une philosophe tandis que son ami et ancien collègue (ils ont tous les deux travaillé à l’Elysée) nous le dit avec des images. Ce qui fait la force d’une brigade, ce n’est pas que ses membres sont bons, mais qu’ils sont bons ensemble (p. 49).

Elle va plus loin, en abordant la question de la linéarité de la vie professionnelle. Elle cite (p. 39) une réplique de la série En thérapie, diffusée par Arte il y a quelques mois, affirmant "tu as adhéré un métier, à la vision du monde qu’il charrie" en posant la question du choix de ce métier (et donc de le conserver ou d’en changer …).

Les sportifs de haut niveau savent très tôt qu’ils devront changer de profession et l’anticipent mais peu de personnes y pèsent, parce que ce n’est pas rassurant. Pourtant ça le serait si on considérait les choses sous l’angle de hybridation avec l’objectif de transposer dans le nouveau métier les compétences acquises dans le précédent. Je l’ai fait toute ma vie (ce qui alors n’était pas naturel) et aujourd’hui je peux écrire sur tous les sujets, ou presque.

Mon fils m’avait surprise lorsqu’il avait dû choisir un lieu de stage en allant chez un boulanger. Il m’avait alors objecté avec sagesse que c’était précisément parce qu’il ne se destinait pas à devenir artisans que cela l’intéressait de voir comment on y travaillait en soulignant que c’était une formidable opportunité de le vivre en immersion.

L’Education nationale prône constamment la richesse de la diversité et de ce qu’elle désigne sous le terme d’hétérogénéité pédagogique, mais par contre ce n’est guère suivi d’effet, et Guillaume Gomez a raison de le pointer. Ce n’est pas l’emploi des mots qui compte mais les actions mises en place. L’inclusion peut être vécue comme un enfermement, et le handicap est rarement synonyme de richesse alors qu’il peut l’être. L’exemple des maisons de retraite donné par Gabrielle (p. 62) est lui aussi parlant. Quand en fera-t-on véritablement des lieux ouvert sur leur quartier ?

Chaque chapitre commence par une question et petit à petit on comprendra que concevoir l’hybridation comme une vision du monde est sans doute tout le contraire d’une utopie. L’argumentation est assise sur beaucoup de citations d’œuvres de théâtre ou de la littérature. Mais il est certain que personne ne changera le monde s’il ne change pas d’abord sa vie (p. 124).

Elle, docteur en philosophie, a travaillé au sein de plusieurs cabinets ministériels. Lui fut le plus jeune cuisinier de France à avoir obtenu le ruban bleu-blanc-rouge du Meilleur Ouvrier de France. Il a travaillé à l’Elysée de 1997 à 2020. Depuis, il est ambassadeur pour la gastronomie, l’alimentation et les arts culinaires.

La lecture de ce petit ouvrage, pensé comme une conversation qui s’enclenche par association d’idées, me fait penser à cadavre exquis et donne envie de conclure que le monde de demain sera hybride ou ne sera pas.

Philosopher et cuisiner : un mélange exquis. Le Chef et la Philosophe, de Guillaume Gomez, Gabrielle Halpern, Editions de l’Aube, en librairie le 17 mars 2022

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