lundi 7 mars 2022

L'obsession du pouvoir par Gérard Davet, Fabrice Lhomme

J’ai découvert L'obsession du pouvoir, une bande dessinée dans laquelle Gérard Davet et Fabrice Lhomme font revivre 25 ans d’investigation politique.

Les deux hommes travaillent ensemble depuis toutes ces années et ont « naturellement » été présents dans la presse écrite. La une du Monde a régulièrement secoué les milieux politiques.

Il faut dire que ce ne sont pas les dossiers qui ont manqué et même s’ils ont participé, à leur manière, à faire la lumière sur ce qu’on appelle « les affaires » ils ne les ont jamais créées de toutes pièces et on ne se situe pas dans la presse dite à scandale où la vérité n’est que partielle, souvent truquée pour ne pas dire trahie.

Ils expliquent comment ils procèdent pour collecter et vérifier les informations en faisant évoluer des intuitions en certitudes. Si les faits sont déplorables, ils n’en sont pas responsables. Cependant, et c’est tout à leur honneur, ils ne taisent pas des erreurs, certes commises de bonne foi, mais tout de même, comme l’affaire Alègre (p. 26). On sait bien désormais les risques qu’il y a à reprendre une information, même de source qu’on croit sûre.

L’opinion est toujours surprise d’apprendre que les personnes les plus hauts placées ne soient pas totalement intègres. Les deux journalistes ne font aucun cadeau à aucune classe politique. Ils ont eu pour cible les présidents de notre République qu’ils ont connus bien avant qu’ils ne soient élus au plus haut mandat. Leur hypothèse que l’obsession du pouvoir ferait perdre raison à tout le monde, qu’on soit de droite comme de gauche.

Après la presse écrite et la littérature, c’est une excellente idée d’utiliser la bande dessinée (dont le lectorat est croissant) pour transmettre le résultat de leur immense travail.

On revit des moments « incroyables » comme la première rencontre entre Hollande et Chirac sur le terrain de la présidentielle en 1983. Je ne me souvenais pas de cet épisode et je me dis qu’on a la mémoire courte, à titre individuel, mais collectif aussi car les multiples plateaux télévisés programmés autour des futures Présidentielles sont d’une grande pauvreté de réflexion. Comme si on ne retenait pas les leçons du passé. A ce titre déjà, cet ouvrage est essentiel.

Je ne suis pas fan du trait de crayon (tracé par Pierre Van Hove), assez proche de la caricature, mais il est vrai que plus de réalisme aurait été difficile à atteindre et il est bon que le lecteur fasse un petit effort.

Par contre il y a de jolies trouvailles graphiques comme ces ombres chinoises (très parlantes) p. 14 pour évoquer les emplois fictifs à la Mairie de Paris.

L’emploi de la BD matérialise en quelque sorte leur travail qui ne perd rien sur le fond mais qui devient plus accessible à des néophytes en matière de stratégie politique. Il fait aussi apparaître leur relation d’amitié et les contextualise dans leur mode de vie. On est presque en immersion dans une salle de rédaction. On les suit aussi quand ils font du sport ou se détendent en soirée. On a enfin aussi le sentiment d’être la petite souris écoutant aux portes ou cachée sous le bureau d’un président. C’est très agréable. Mais on frémit aussi quand on voit leur vélo être frôlé par une voiture et on se souvient qu’être grand reporter est un métier dangereux.

Quant à l’obsession qu’ils dénoncent, on se demande au fil des pages s’ils ne la partagent pas avec ces grands hommes, à ceci près qu’ils ont l’obsession du contre-pouvoir. A force de les côtoyer, il n’y aurait rien de surprenant à cela.

Cette publication amène aussi à réfléchir à la portée des mots en tant qu’outil d’information. Sont-ils plus efficaces dans un quotidien, dans un livre ou sous la forme de la BD ?

Il est plausible que leur analyse sur les pratiques de Nicolas Sarkozy dans Sarko m’a tuer (2011), puis les polémiques soulevées par Un président ne devrait pas dire ça... (2016), semblent avoir dérouté Nicolas Sarkozy puis François Hollande de leurs ambitions présidentielles. Le premier a perdu, le second a renoncé. Nous verrons bien si le troisième opus Le traitre et le néant (2021) aura un impact sur la réélection d’Emmanuel Macron. 

Cette restitution en bande dessinée ne fera peut-être plus autant trembler mais elle prévient qu’il ne faut pas baisser la garde. Elle est donc à considérer comme un hommage à l’ensemble d’une presse d’investigation que nous avons la chance d’avoir dans notre pays.

L'obsession du pouvoir par Gérard Davet, Fabrice Lhomme, Delcourt Bande dessinée, Hors collection, en librairie depuis le 2 mars 2022
Lu en version numérique via NetGalley

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