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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

jeudi 15 septembre 2022

Festival de l’Orangerie de Sceaux et Exposition Faces à Faces

Créé en 1969, le Festival de l’Orangerie de Sceaux commencé le 8 septembre 2022 et se poursuivra jusqu'au 25 septembre, pour un cycle de 14 concerts, dans le cadre prestigieux de l’Orangerie du domaine départemental de Sceaux.

Plus que jamais ancré dans le territoire, le festival maintient avec constance l’esprit de découverte et d’ouverture de ses premières années. Il renoue pour cette 53ème édition, avec une tradition des débuts du festival, en proposant, sous l’égide de Jean-François Heisser, Directeur musical, une programmation particulièrement variée... allant du baroque au jazz.

Une des nouveautés, et je vous invite à retenir tout de suite ces dates, sera l'accueil de deux concerts gratuits au bassin de Pomone, dans le parc du château, avec le Romain Leleu Sextet d’une part, et Michel Portal, d’autre part, à l’occasion des journées du patrimoine, les 17 et 18 septembre.

Ce soir, à 20 heures, à 20h, le Festival accueillit Geneviève Laurenceau (violon), David Bismuth (piano) et Jérôme Bastianelli (récitant) à un concert-conférence autour de Marcel Proust dont on célèbrera le 18 novembre prochain le centième anniversaire de sa disparition, que nous avons assisté.
Ce choix est légitime puisqu’il est l’écrivain qui aura suscité le plus grand nombre d’enregistrements musicaux.
Ses oeuvres ont été ponctuées de références dont Jérôme Bastianelli a livré quelques extraits en lien avec les trois musiciens au programme : Reynaldo Hahn (1874-1937), déjà au programme à Sceaux le 11 septembre, Camille Saint-Saëns (1835-1921) et César Franck (1822/1890).

Reynaldo Hahn, peu programmé ces dernières années, était au début du XXe siècle une figure incontournable de la vie musicale française : pianiste, compositeur, critique musical mais aussi directeur de l’Opéra de Paris de 1945 à 1947, année de sa mort. Proust et lui se sont rencontrés en mai 1894, dans le salon de l’aquarelliste Madeleine Lemaire (qui inspirera Marcel Proust pour créer le personnage de Mme Verdurin et la marquise de Villeparisis). Marcel et Reynaldo se retrouveront conjointement un peu plus tard dans son château de Réveillon, à l’est de Paris. Une passion amoureuse de deux ans, devenue ensuite affectueuse, les unira pendant 25 ans autour de leur amour pour l’art, la musique et la poésie.

Fasciné par le talent de son ami, Marcel Proust écrira à propos de son oeuvre que Jamais, depuis Schumann, la musique écrite pour peindre la douleur, la tendresse, l'apaisement devant la nature, n'eut des traits d'une vérité aussi humaine, d'une beauté aussi absolue.
Nous avons entendu une romance de Reynaldo Hahn, calme, hypnotique et transparente. Puis la Sonate pour violon et piano en la majeur (1886), que Camille Saint-Saëns avait initialement composée pour violon et orchestre. et enfin la Romance Opus 48 (1874) dCésar Franck. Le musicien est décédé quand Proust avait 19 ans et ils ne se sont jamais rencontrés mais il est probable que sa vie inspira la Sonate de Vinteuil à l'écrivain qui en parlait comme de deux oiseaux dialoguant d'une branche à une autre comme au commencement du monde.

Avec, en bis la très jolie Mélodie d’Orphée et Eurydice que Gluck composa en 1762. Et un dernier mot à propos du fameux questionnaire de Proust.
De gauche à droite :
Jérôme Bastianelli, récitant, David Bismuth, pianiste, Geneviève Laurenceau, violoniste
Avant le prochain concert je vous recommande de ne pas manquer la quarantaine de photographies grands formats de Faces à Faces, une exposition de portraits de figures sculptées dans l’allée des Clochetons qui conduit à l’Orangerie. Elle est en plein air et gratuite, à découvrir jusqu'au 15 décembre 2022.
Ces oeuvres, qui immortalisent les grandes figures du Département des Hauts-de-Seine  (ci-dessus Chateaubriand), sont d'époques différentes, du classique au contemporain et témoignent d'une rencontre entre la sculpture, l'histoire et la photographie.

mercredi 14 septembre 2022

Une terrible délicatesse de Jo Browning Wroe

Une terrible délicatesse est présenté comme un roman bouleversant et plein d’espoir sur la résilience, le pardon et la fragilité du bonheur.
Octobre 1966. William Lavery, dix-neuf ans, vient de recevoir son diplôme. Il va rejoindre, comme son père et son grand-père avant lui, l’entreprise de pompes funèbres familiale. Mais alors que la soirée de remise des diplômes bat son plein, un télégramme annonce une terrible nouvelle : un glissement de terrain dans la petite ville minière d’Aberfan a enseveli une école. William se porte immédiatement volontaire pour prêter main-forte aux autres embaumeurs.
Sa vie sera irrémédiablement bouleversée par cette tragédie qui jette une lumière aveuglante sur les secrets enfouis de son passé. Pourquoi William a-t-il arrêté de chanter, lui qui est doué d’une voix exceptionnelle ? Pourquoi ne parle-t-il plus à sa mère, ni à son meilleur ami ? Le jeune homme, à l’aube de sa vie d’adulte, apprendra que la compassion peut avoir des conséquences surprenantes et que porter secours aux autres est peut-être une autre manière de guérir soi-même.
Il est rare pour moi de lire un premier roman étranger et qui plus est annoncé comme l’événement littéraire de 2022 au Royaume-Uni, avant même que je ne l’ai ouvert.

Il est vrai qu’il est exceptionnel et je comprends l’enthousiasme qu’il a pu soulever, et qu’il va continuer de provoquer. Il y a fort à parier qu’un film sera prochainement tiré de cet ouvrage qui a toutes les qualités, à commencer par une forte authenticité, il n’y a aucun doute là-dessus.

Chaque pays a son martyr. Je veux dire par là que, en dehors des guerres qui touchent toute une nation, la mémoire collective se fédère autour d’un évènement tragique, dont la commémoration semble éternelle. Pour les Etats-Unis c’est le 11 septembre, pour la France c’est le 15 novembre, pour Haïti le séisme du 12 janvier 2010 et pour la Grande-Bretagne c’est la catastrophe d'Aberfan, le glissement d'un pan d'un terril dans ce petit village du sud du Pays de Galles, le 21 octobre 1966, provoquant la mort de 144 personnes dont 116 enfants.

Ces drames dépassent le périmètre de leur zone mais, une fois éteintes les caméras de télévision, la vie reprend son cours et seuls les habitants du pays concerné en conservent le traumatisme. Voilà sans doute pourquoi le nom d’Aberfan ne m’était pas familier. Il faut dire aussi que les évènements remontent à presque 60 ans…

Une terrible délicatesse a donc pour premier mérite de rappeler les faits à notre mémoire. Le second est d’attirer l’attention sur un métier peu connu, celui d’embaumeur que je connais davantage sous le nom de thanatopracteur. Et dont il était question dans un autre premier roman, français celui-là, Le parfum des cendres.

C’est sans doute parce qu’elle l’a exercé que Jo Browning Wroe en parle avec autant de détails, jamais morbides d’ailleurs. Suscitera-t-elle des vocations ? Son roman sort au moment où son pays connaît l’enterrement de la plus grande des célébrités, à savoir la Reine d’Angleterre.

Outre l'univers des pompes funèbres en général, le roman ouvre la porte sur la manière d'exercer au Royaume-Uni, apparemment très familiale, qui peut se résumer à cette phrase mnémotechnique pour se rappeler l’ordre des procédures : Il Faut Comprendre Comment Va Néanmoins s’Organiser le Lendemain (qui sans doute résonne mieux en anglais). L'explication comporte malgré tou une part de mystère (p. 239). Faut pour fermer les orifices. Comprendre désigne la coiffure. Comment, les cosmétiques, si nécessaire. Va pour vêtements, selon les instructions de la famille. Néanmoins pour nettoyer les équipements. Organiser pour ordre et vérification des stocks. Lendemain pour se laver soi-même.

Rien ne nous est épargné et pourtant ce roman n'est pas glauque du tout, et ne comporte pas de descriptions insoutenables, y compris quand il s'agit d'une autopsie. C'est l'aspect humain qui prime toujours : Cet homme a été aimé, et même s’il n’y a plus personne pour le pleurer, c’est toujours quelqu’un, et les embaumeurs doivent croire que les gens comptent. Sinon pourquoi viendraient-ils tous les jours travailler ? (p. 237)

On pourrait même convenir qu'ils exercent avec joie. Peut-être parce qu'ils sont capables d'humour, un humour tout ce qu'il y a d'anglais bien entendu. Les embaumeurs en ont besoin pour ne pas perdre l’esprit (p. 239).

On ignore ce qui se passe réellement entre le moment du décès et la mise en bière. C’est tout juste si on a l’image des chambres froides. Et pour ceux qui comme moi se sont recueillis devant des corps avant le scellé du cercueil les "contacts" restent limités. J’ai compris à la lecture du roman pourquoi je n’avais pas reconnu ma mère. Elle avait été maquillée, du coup dans mes dernières volontés je préciserai que je ne veux pas ce genre de traitement.

L’auteure, qui parle parfaitement français, et qui a grandi dans un crématorium, s’est inspiré des confidences de deux embaumeurs septuagénaires qui s’étaient portés volontaires dans cet accident. Tout en étant un roman, le texte est presque un récit de vie authentique comme l'avait fait Catherine Bardon avec Les Déracinés (même éditeur).

Le sujet est complexe car il y a, comme le souligne la mère du narrateur, il y a une part de folie dans le deuil (p. 409). Chacun vit (et survit au) traumatisme à sa manière. Quand il est stressé, William se calme en s’occupant d’un corps, ce qui lui permet de s’oublier un moment (p. 391). Ce qui est "fou"pour nous lecteurs, c’est de réaliser que la catastrophe n’a pas provoqué en lui le rejet de son métier, loin de là, mais celui de la vie. En cela il a peut-être été plus secoué que ceux qui ont bruyamment manifesté leur peine, d'autant qu'il refuse toute aide psychologique. Jusqu'à comprendre que ce n’est pas facile de se laisser aimer par des gens à qui on ne cesse de faire du mal (p. 340).

Et puis admettre que la vie reprend ses droits alors qu'on imagine qu'une zone de catastrophe demeure en l'état ad vitam aeternam. Sauf qu'elle ne s'embaume pas, si je puis faire cette comparaison. William sera donc désemparé quand il reviendra sur les lieux du drame. Tout lui paraitra si ordinaire (le mot est en italiques dans le livre). Tu ne crois pas, lui dira alors Gloria, que les choses ne restent pas telles quelles, pour le bien de toutes les personnes qui doivent continuer à vivre ici ? (p. 422)

Un autre intérêt du livre est d'aborder les préjugés de classe, le mode de formation. Et puis les habitudes de petit-déjeuner et du thé, et des pubs, les codes de bienséance, l’heure des repas, les modes de vie selon les classes sociales, sans oublier la musique qui conserve une place prépondérante.

C'est un livre qu'il est important de méditer …

Une terrible délicatesse de Jo Browning Wroe, traduit de l’anglais par Carine Chichereau, les Escales, en librairie depuis le 25 août 2022
Sélection Prix du roman FNAC 2022
En édition Pocket à partir de septembre 2023

mardi 13 septembre 2022

La dégustation de Ivan Calbérac

J'avais beaucoup aimé La dégustation, au théâtre. Mais je n'avais pas de doute en entrant dans la salle de cinéma puisque le réalisateur, Ivan Calbérac, est le même homme.

D'autant plus encore que la distribution est identique. Celui qui a apprécié le jeu des comédiens ne sera donc pas dérouté.

Isabelle Carré, Bernard Campan, Mounir Amamra, Éric Viellard et Olivier Claverie … tous ces comédiens excellents se retrouvent dans le film (avec quelques autres en rôles complémentaires).

Divorcé du genre bourru, Jacques tient seul une petite cave à vins, au bord de la faillite. Il a des soucis de santé qui vont grandissant, d'autant qu'il n'a pas l'intention de ralentir sa consommation de vin, au désespoir de son médecin (et ami) au motif que ce n'est pas de l'alcool.

Hortense, engagée dans l'associatif et déterminée à ne pas finir vieille fille, entre un jour dans sa boutique et décide de s'inscrire à un atelier dégustation... Il y aura plusieurs moments consacrés à la découverte du vin, dont un dans les vignes, en pleine nature.
Le film tient autant de la comédie que de la romance. Mais il y a quelques moments didactiques. On apprend que le vin est apparu quasiment par hasard en Arménie il y a fort longtemps.

C'est en y croyant qu'on fait exister (le monde de nos rêves) et le propos du film est charmant car, bien entendu tout est bien qui finit bien.

La dégustation de Ivan Calbérac
Avec Isabelle Carré et Bernard Campan, Mounir Amamra, Éric Viellard et Olivier Claverie
Sortie le 31 août 2022

lundi 12 septembre 2022

Frida Kahlo, au-delà des apparences au Palais Galliera

S'il y a une exposition que je ne voulais manquer sous aucun prétexte c'est bien celle que le Palais Galliera consacre à Frida Kahlo.

Je suis liée au Mexique et je connais plutôt bien l'univers de cette artiste dont j'ai visité chacune des maisons qu'elle a habitées (à Guanajuato, à Mexico que ce soit la si fameuse Casa Azul de Coyocan que celle de San Angel).

J'avais très envie de revoir, dans une scénographie différente et avec une autre mise en lumières, les prodigieuses tenues que j'avais admirées dans la Casa Azul il y a 5 ans, sans doute trop furtivement tant il y a de choses à voir dans la Casa Azul.

Et puis, parce qu'il y a toujours intérêt à approfondir ses connaissances, j'étais intéressée à la perspective de mieux comprendre l'univers de Frida, ce que promet le sous-titre, "au-delà des apparences". En tout cas ce qu'il faut savoir c'est que Frida ne s'est pas fabriqué un personnage. Elle était cette femme, tous les jours de l'année, vêtue de cette manière si particulière pour nous européens, mais relativement "ordinaire" pour qui va régulièrement au Mexique, encore aujourd'hui. Même si Frida avait l'art de porter ses tenues.

Les salles, toutes différentes, ont été traitées comme autant de facettes de sa personnalité, de sa tragédie évidemment, et de son caractère iconique autant que son style, lequel est indissociable de sa vie, de sa personnalité, de sa maladie et de son œuvre.

Certains visiteurs étaient choqués par l'exposition de sa pharmacopée et de ses prothèses. Il faut savoir que l'artistes sans doute celle qui a le mieux réussi à sublimer son handicap, en en faisant une force. Sa vie a été organisé en fonction de ses contraintes. Ses tenues peuvent sembler a priori "folkloriques" mais sa manière de s'habiller est un double manifeste, celui de la résilience au handicap et un acte politique en affirmant sa mexicanité. 

La scénographie, conçue par Sandra Courtine, joue sur une variation de noirs et blancs, plus ou moins chauds. Par ce choix colorimétrique sobre, nous souhaitions faire ressortir les œuvres exposées, en évitant que les murs et les voûtes des galeries du rez-de-jardin, naturellement colorés par la brique, viennent perturber leur lisibilité.

Afin de guider le public dans l’exposition, Paris Musées a développé un parcours de visite numérique qui vient compléter et enrichir l’application du Palais Galliera, elle-même disponible gratuitement, sur Android et iOS en français, anglais et espagnol. La publication ci-dessous vous permettra de préparer votre visite. elle suit l'ordre chronologique de l'exposition, organisé en 6 sections, enrichies d'une exposition capsule (qui se terminera le 31 décembre).
Nous commençons au rez-de-jardin, dans la galerie courbe, après avoir franchi une porte qui nous place face à un miroir incurvé. L'objet semble incongru mais il est hautement symbolique car il y en a partout chez l'artiste : sur la commode, dans l’armoire, encastrés dans les murs du patio, et jusqu’à l’intérieur du baldaquin de son lit. Poser, façonner son apparence et peindre devant un miroir figuraient parmi ses activités quotidiennes. "Je me peins moi-même parce que je suis si souvent seule" donnait-elle en justification.

L'exposition est exceptionnelle. Suivez le lien pour la découvrir :

dimanche 11 septembre 2022

Les enfants des autres, film de Rebecca Zlotowski

Le film de Rebecca Zlotowski a été présenté en Sélection Officielle à la Mostra de Venise. Les enfants des autres, était programmé au Rex de Chatenay-Malabry (92) dans le cadre de Paysages de Femmes, en complément de trois longs-métrages qui, eux, s'opposaient en compétition officielle.

Rachel (Virginie Efira) a 40 ans, pas d'enfant. Elle aime sa vie : ses élèves du lycée, ses amis, ses ex, ses cours de guitare. En tombant amoureuse d’Ali (Roschdy Zem), elle s’attache à Leila, sa fille de 4 ans. Elle la borde, la soigne, et l’aime comme la sienne. Mais aimer les enfants des autres, c’est un risque à prendre…

Le film est annoncé comme un portrait tout en nuances de la belle-mère,  rôle qualifié de délicat et endossé par beaucoup de femmes en raison notamment des recompositions multiples des familles.

S'il y a bien un questionnement sur la place de la femme ce n'est pas tant dans sa position de belle-mère que tout simplement de conjointe. Ali est faible, peu soucieux de respecter les sentiments de sa nouvelle compagne. Il lui préférera sans état d'âme son ancienne femme lorsque celle-ci souhaitera revenir au foyer, sans doute parce qu'il a été vexé d'avoir été quitté.

La réalisatrice a filmé Rachel dans la moindre nuance de ses émotions et c'est très réussi. Elle effectue un sans-faute absolu, ne s'imposant jamais, sachant se placer en retrait quand la situation devient délicate pour la petite fille, supportant ses remarques, ne trichant pas avec ses sentiments, profitant du moindre instant de bonheur (faire le sandwhich pour désigner un câlin à trois), résistant à la tentation du chantage affectif, expliquant la situation à l'enfant et lui disant au-revoir avec des mots simples et vrais, se réjouissant sincèrement à l'annonce de la grossesse de sa soeur. C'est tout cela qui fait la force du personnage.

Rachel slalome entre tous les risques de conflit et d'affrontement avec l'ex-épouse Alice (Chiara Mastroiannicomme avec son amant. Elle navigue aussi entre désir de maternité et désir d'enfant. Ce qui est fort généreux de sa part c'est qu'elle est tout autant disposée à avoir un bébé avec l'homme qu'elle aime qu'à accepter la petite fille qu'il a déjà. Mais ayant dépassé les 40 ans, elle sait qu'elle est à la veille que ce ne soit plus possible de tomber enceinte. Les dialogues avec son médecin (Frederick Wisemansont à ce propos assez savoureux.
Rachel est une femme moderne et responsable, estimant que ce ne serait pas la fin du monde de ne pas avoir d'enfant : Je suis même un peu fière d'appartenir au groupe de celles qui n'en ont pas. Et c'est pas comme si je pensais qu'il fallait en avoir pour être complète. Mais c'est quand même cette immense expérience collective, que le monde entier traverse, et à laquelle je n'ai pas accès.

Elle a l'art de sublimer puisque en tant qu'enseignante elle a la possibilité de faire grandir "les enfants des autres". Le film devient un hommage à toutes celles qui, comme elle, se donne sans compter pour le bonheur de personnes qui ne sont pas de leur chair. Ce portrait de femme est magnifique. C'est une déclaration d'amour aux femmes qui n'ont pas d'enfant. Et la performance de Virginie Effira est encore une fois exceptionnelle. 

Rachel est aussi guitariste et la bande-son est très belle avec notamment les fameux accords lyriques de Vivaldi et de la chanson française avec Message personnel de Michel Berger, si bien interprété par Françoise Hardy ou les Eaux de Mars par Georges Moustaki (1973).
Les Enfants des autres de Rebecca Zlotowski
Avec Virginie Efira, Roschdy Zem, Anne Berest, Mireille Perrier
Sortie le 21 septembre 2022

samedi 10 septembre 2022

Tout le monde aime Jeanne, film de Céline Devau

Jeanne a beau être désignée comme femme de l’année elle affiche un tempérament suicidaire et cette situation oxymorique alimente un humour qui a explosé dès le générique.

Il n’empêche que Jeanne a des raisons fort objectives de se sentir mal, voire même de se détester. Elle est caution personnelle de son entreprise et la perspective de la faillite est bien davantage qu’une hypothèse. La voici basculant parmi les surendettés.

Elle va donc devoir vendre l'appartement de sa mère, disparue un an auparavant (après s'être elle-même suicidée), et puisqu'il se trouve au Portugal c'est à l'aéroport qu'on retrouve Jeanne avant de nous balader nous aussi dans Lisbonne.

Juste avant d'embarquer et au mépris de toute logique, Jeanne va tomber sur Jean (admirons la proximité phonétique des prénoms), un ancien camarade de lycée fantasque et quelque peu envahissant.

C'est lui qui le dit : tout le monde aime Jeanne.

Le film hésite entre comédie dramatique et romantisme désuet. Les insertions de croquis, façon bande dessinée, apportent de la fantaisie en nous livrant la voix intérieure de Jeanne (assurée par la réalisatrice elle-même) mais elles nuisent parfois au sérieux d'un propos qui aurait pu donner un scénario plus abouti.

Les dialogues sont rarement à un niveau semblable de profondeur entre la réflexion que le jus de tomate c’est la boisson qu’on boit exclusivement dans l’avion (ce qui n'est d'ailleurs pas faux en ce qui me concerne) et le point de vue de Guy de Maupassant à propos du suicide où il voit le courage des vaincus.

Après deux courts d’animation remarqués (Le Repas dominical et Gros Chagrin), ce premier long métrage est néanmoins prometteur d'un bel avenir. Il faudra suivre Céline Devaux. 

Et surtout saluer la prestation de Blanche Gardin, qui démontre qu'elle peut endosser un rôle tout en finesse et en émotions. 

Tout le monde aime Jeanne, un film écrit et réalisé par Céline Devaux
Avec Avec Blanche Gardin, Laurent Lafitte, Maxence Tual, Nuno Lopes et Marthe Keller
En salle depuis le 7 septembre 2022

vendredi 9 septembre 2022

Ouverture du festival Paysages de Cinéastes et avant-première des Amandiers

 Le festival Paysages de Cinéastes est lancé, avec une belle compétition de longs-métrages dont je vais rendre compte bientôt.

La manifestation entre dans sa vingtième édition. Sans avoir pris une ride. C’est toujours un énorme plaisir de se retrouver, entre publics de tous horizons pour découvrir les choix qui ont été faits par Carline Diallo, la Déléguée générale du Festival.

Pour la seconde année consécutive, la météo n’a pourtant pas été favorable et n’a pas permis que la soirée d’inauguration se déroule dans le cadre magique de la Vallée-aux-Loups. Nous avons malgré tout évidemment fort apprécié une première partie musicale très agréable.

Xavier Bornans à la trompette, Vinh Le au piano, Jean-Luc Arramy à la contrebasse et Thierrry Tardieu à la batterie ont interprété de légendaires musiques de film puis Ella Rabeson a rendu hommage à Michel Legrand en reprenant ses titres les plus célèbres, avec en rappel une jolie version de C’était l’été 42.
Nous avons pu découvrir ensuite en avant-première Les amandiers de Valéria Bruni Tedeschi qui avait été présenté en sélection officielle au dernier Festival de Cannes.
Fin des années 80, Stella, Etienne, Adèle et toute la troupe ont vingt ans. Ils passent le concours d’entrée de la célèbre école créée par Patrice Chéreau et Pierre Romans au théâtre des Amandiers de Nanterre. Lancés à pleine vitesse dans la vie, la passion, le jeu, l’amour, ensemble ils vont vivre le tournant de leur vie mais aussi leurs premières grandes tragédies.
C’est un film étonnant. On en sort avec un état d’esprit mi-figue, mi-raisin, et on se surprendra le lendemain et les jours suivants à repenser aux diverses séquences.

Je crois que ce qui dérange c’est d’une part de voir les comédiens cloper sans arrêt alors que cette pratique est désormais interdite en intérieur. Et d’autre part d’assister à leurs conversations enflammées pour des sujets que l’on n’aborde plus.

On frémit de l'inconscience de cette jeunesse des années 80 face aux ravages de la drogue, à la montée du sida et à la conduite automobile à hauts risques. On admire cependant le courage, par exemple face à la difficile décision de l'avortement (même s'il est devenu légal). On  avait oublié ces cabines téléphoniques à partir desquelles il était si problématique de joindre quelqu'un. Les téléphones étaient encore accrochés avec un fil et Tchernobyl nous a fait trembler. Mais quoiqu'il arrive on sait que toujours The show must go on

La bande-son est l'occasion de réentendre le sautillant Pop-Corn de Hot Butter, le nostalgique Daydream des Wallace Collection, le non conformiste Andy des Rita Mitsouko, le bouleversant Chanteur de Balavoine promettant : Je remonterai sur scène / Comme dans les années folles / Je ferai pleurer mes yeux / Je ferai mes adieux.

Mais, comme je l’ai exprimé plus haut, il n’en demeure pas moins que le propos est profond et nous interpelle. Il ne fait aucun doute que la réalisatrice sait de quoi elle parle, alors qu’elle n’a pas cherché -et c’est tout à son honneur- à restituer une vérité absolue. Même sans avoir soi-même côtoyé des comédiens on comprend les enjeux car la caméra multiplie les plans serrés, ne cachant rien du stress des auditions, et nous permettant de les vivre de l'intérieur, quasiment comme si nous appartenions au jury. Par moments le film frôle le documentaire. Elle témoigne aussi de l'esprit de camaraderie qui s'instaure très vite : Si tu as honte (de ce que tu viens de faire sur scène) c'est que tu te dévoiles dit le personnage d'Adèle. 

On comprend l'état d'esprit ancré dans le service public qui avait poussé Patrice Chéreau et Pierre Romans à créer au Théâtre des Amandiers de Nanterre en 1986 (d'où le titre car à l'époque il n'y avait d'Amandiers que Nanterre) cette école d'acteurs, fameuse parce que gratuite, et parce que l'exigence a fait qu'en sont sortis une cohorte impressionnante d'artistes comme BrunoTodeschini, Vincent Pérez, Agnès Jaoui, Marianne Denicourt, Thibault de Montalembert, Eva Ionesco et aussi … Valeria Bruni Tedeschi. Des milliers de candidatures affluèrent pour la seconde promotion et le nombre d'élus fut de 19 mais Valeria se limitera à un groupe de 40 dont émergeront 12 apprentis-comédiens pour ne pas surcharger le scénario.

Elle retrace l'histoire, avec l’aide à l’écriture de Noémie Lvovsky et Agnès de Sacy, feuilletant avec nous un album souvenirs fictionné où les différents chapitres sont encadrés par de superbes images des arbres dont le feuillage révèle en quelle saison nous sommes. L'hiver est suggéré de toute beauté.

Les scènes de théâtre sont judicieusement choisies, montrant qu'on travaillait tout le temps, ne cachant pas les exigences d'un Chéreau parfois à la limite de la cruauté : aucun intérêt de regarder des gens qui font semblant d'être. Si vous jouez comme ça j'annule tout !

Il est astucieux d'avoir modifié les prénoms des protagonistes pour éviter le piège de l'imitation. On reconnait néanmoins, et si on la connaissait par exemple par le film My Little Princess, le personnage d'Eva Ionesco derrière Adèle (formidable Clara Bretheau dont il faut retenir le nom). Et bien entendu Valeria chez Stella (Nadia Tereszkiewicz, non moins excellente), Agnès est Juliette (Liv Henneguier), Thibault est Stéphane (Oscar Lesage), Laurent est Frank (Noham Edje) … Par contre, il aurait été ridicule de modifier les noms de Patrice Chéreau et de Pierre Romans (Micha Lescot)Le premier est incarné superbement par Louis Garrel qui ne cherche pas à le copier.

Il faut citer parmi les acteurs Sofiane Bennacer (Etienne), parfait en acteur maudit et Suzanne Lindon (la serveuse) très juste en jeune première prête à tout pour obtenir un rôle.

C'est en compétition officielle que la réalisatrice revient à Cannes en 2022, trente-cinq ans après y avoir présenté Hôtel de France, adaptation francisée et contemporaine par Patrice Chéreau avec ses premiers élèves de la pièce Ce fou de Platonov, une œuvre de jeunesse de Tchekhov, programmée dans Un certain regard.

Apprendre à devenir acteur auprès d’un tel génie, découvrir l’Actors Studios chez Lee Strasberg à New York, se confronter à la vie adulte, avec les bouleversements que le SIDA provoqua, tels sont les axes que Valeria déroule en combinant le parcours initiatique et la réflexion sur le métier d'acteur. A ce titre Les amandiers devient un témoignage historique.

Les Amandiers de Valeria Bruni-Tedeschi avec Nadia Tereskiewicz, Sofiane Bennacer, Louis Garrel, Micha Lescot, Clara Bretheau, Noham Edje, Vassili Schneider, Eva Danino, Liv Henneguier, Baptiste, Oscar Lesage, Alexia Chardard , Suzanne Lindon, Franck Demules, Isabelle Renauld, Sandra Nkake, Bernard Nissille. Sortie en salles le 9 novembre 2022

jeudi 8 septembre 2022

Ubasute de Isabel Gutierrez

Il est un peu stupide de parler d'un livre qui appartient à la rentrée littéraire de l’année précédente, en l’occurrence 2021 quand on sait qu’un roman qui n’a pas percé dans les deux mois qui suivent est malheureusement condamné. Ce sont les règles de circulation des premiers romans des 68 premières fois qui sont seules en cause.

J'ai vérifié la disponibilité du livre, publié chez le même éditeur que Avant le jour (qui figurait dans la sélection de l‘an dernier) et vous pouvez encore le commander. Il n'est donc pas aberrant d'en parler. Surtout alors que le président de la république informe d'une grande convention citoyenne sur la fin de vie.

Car Ubasute est le nom d'une pratique mythique au Japon, consistant à porter un infirme ou un parent âgé sur une montagne, ou dans un autre endroit éloigné et désolé, pour le laisser mourir.

Si le thème ne m'a pas choquée, c'est parce que j'ai vu, il y a très longtemps (le film est sorti en 1983, et il avait obtenu la Palme d'or au festival de Cannes), La Ballade de Narayama du réalisateur japonais Shōhei Imamura, adapté de la nouvelle de Shichirō Fukazawa dont l'action se déroulait au Japon, dans un village pauvre et isolé vers 1860 dans les hauteurs du Shinshū et que, en toute logique, Isabel Gutierrez connait puisqu’elle le cite p. 91.

Cette coutume ubasute veut que les habitants arrivant à l'âge de 70 ans, aidés par leur fils aîné, s'en aillent mourir volontairement au sommet de Narayama, "la montagne aux chênes", là que se rassemblent les âmes des morts.

Isabel Gutierrez a écrit un court roman sur cette coutume de l’ubasute. Marie va mourir. Elle demande à son fils de la porter dans la montagne pour la déposer sous le grand rocher. Ce sera aussi pour Marie sa dernière chance de parler à son fils.

Le sujet n'est pas joyeux mais le traitement poétique est très réussi de mon point de vue. Bien qu'il soit sorti il y a déjà un an il est cruellement d'actualité. Alors que Jean-Luc Godard a souhaité mettre fin à ses jours. Un départ qu’il a lui-même choisi, puisque le cinéaste a eu recours à l’assistance légale au suicide en Suisse où le départ volontaire est autorisé suite à de lourdes pathologies.

L’auteure ne se précipite pas pour raconter ce dernier voyage. Il est mûrement réfléchi au cours de trois saisons à se souvenir que chacune serait la dernière (p.10). Une année de trêve à vivre, sans la lumière du jardin et des montagnes. Une année à préparer la fin (p. 13) en invoquant pour raison la maladie. 

Le lecteur n’ignorera rien de sa préparation. Il apprendra qu’elle emportera un bol (p. 19) et on saura plus tard quels objets elle laisse sous son matelas, à l’intention de son fils. Elle va nous livrer des secrets : la mort de son frère ou de sa soeur dans le ventre de sa mère, l'accident de son mari, la guerre d'Espagne de l'arrière grand-père, … "toutes ces mémoires qu'ils vont traverser ensemble," au cours de cette ultime balade. Et puis "le goût du travail de vivre" (p. 63 avec la légende de la construction du Taj Mahal).

Ce livre est doux, très beau mais rien ne vient empêcher l’effondrement du fils (p. 104). Il poursuivra malgré tout le récit.

Ubasute de Isabel Gutierrez, La Fosse Aux Ours, en librairie depuis le 19 août 2021

mercredi 7 septembre 2022

Sacha Guitry intime de et interprété par Anthéa Sogno

Je n'avais pas pu caser dans mon agenda ce Sacha Guitry intime qui se jouait à la Condition des Soies, qui est pourtant un lieu que j'apprécie autant que celle qui le dirige, Anthea Sogno.

Autant vous dire que je n'ai pas tardé quand j'ai su que le spectacle était repris au Lucernaire.

Auréolé de gloire, Sacha Guitry connut un destin extraordinaire d’auteur-acteur-cinéaste. Inexorable amoureux, il épousa 5 femmes, plus belles et talentueuses les unes que les autres, mais ce n'est pas pour autant qu'il fut heureux. Une sixième fut celle de toute sa vie : Fernande Choisel, sa discrète et fidèle secrétaire... Ce soir, elle qui l'aima éperdument et fut sa plus grande complice, témoin privilégié, ouvre les portes de son bureau et nous livre ses confidences pour faire revivre les moments les plus palpitants de la vie de son patron.

Anthea Sogno est une inconditionnelle de cet artiste. Les mémoires de sa fidèle secrétaire ne pouvaient pas tomber entre de meilleures mains.

Il y a des livres qui changent une vie. Un jour, Anthea Sogno découvre les mémoires de Fernande Choisel et décide de s’en emparer. Cette inconnue fut la secrétaire -fidèle et discrète- d’un des plus grands auteur-acteur-metteur en scène-réalisateur et scénariste, Sacha Guitry (1885-1957), dont Anthea est une admiratrice plus que fervente.
C’est néanmoins sans masquer les travers du grand homme qu’elle retrace l’histoire de sa vie. Ses moments de gloire. Ses difficultés aussi car (et je ne le citerai pas ici mais tous les passionnés de théâtre devineront à qui je pense), il est difficile de se faire une place quand on a pour père une célébrité dont on porte le même nom.
Chaque accessoire est porteur de sens, que ce soit un peignoir, une antique machine à écrire, des livres …et un cadre qui, au fil du spectacle, montre le portrait de Sacha ou l'affiche de la pièce que sa secrétaire évoque. Le décor est simple mais efficace, plaçant le spectateur dans l'intimité du chez-soi de l'écrivain. 

Il aimait les femmes. Il les épousait. Elles le trompaient … il succombait encore et toujours au charme d’une autre. Ce work-alcoolic aura écrit 124 pièces de théâtre, dont beaucoup furent de grands succès.
Il écrivait aussi des lettres. Je suis sûre qu’ils auraient Anthea et lui, engagé une correspondance enflammée s’ils avaient vécu à la même époque.

Elle aurait reçu, de toute évidence, un jour une très belle missive, avec pour PS quelque chose du style : c’est la dernière que je vous envoie puisque bientôt nous serons côte à côte et c’est dans mes pensées que vous lirez désormais l’immensité de mon amour.

Ce Sacha Guitry Intime est un joli moment d’émotion qu'il serait dommage de laisser passer. 

Sacha Guitry intime de et interprété par Anthéa Sogno
Au Lucernaire 53 Rue Notre Dame des Champs - 75006 Paris - 01 45 44 57 34
Du mardi au samedi à 21 h et les dimanche à 17h30 jusqu’au 16 octobre.

lundi 5 septembre 2022

Mr Moon de et mis en scène par Eva Schumacher

J'aurais beaucoup aimé découvrir Mr Moon à la Scierie, pendant le Festival d'Avignon mais le spectacle était programmé la seconde quinzaine et je repartais après avoir déjà vu un grand nombre de spectacles.

J'avais promis à sa créatrice, Eva Schumacher, d'aller le voir à Coyoacan, dans la banlieue de Mexico puisque je dois m'y rendre en fin d'année.
Finalement le hasard me permet de le découvrir au Studio Hébertot où il fut joué en une soirée extraordinaire, à l'occasion d'une présentation de saison orchestrée en deux temps 13 mouvements pour annoncer les prochains spectacles en 1’30 chrono (alors je ne vais pas moi-même en rajouter. Vous trouverez toutes les infos de dates et d'horaires sur le site du théâtre). Vous constaterez que les choix de Sylvia Roux ont été faits sous les triples critères de la performance, l'ouverture et l'exigence !

Mais revenons à Mr Moon :
Notre histoire est humaine, celle d’une compagnie qui se construit sur la route, qui se crée à coup de rencontres, de tragédies personnelles et de destinées. Qui sommes-nous ? Des musiciens ? Des clowns-marionnettistes ? Des fous ou des poètes ? Pourquoi rien de ce que nous disons ne paraît vraisemblable ?
Et surtout, pourquoi continuons-nous de jouer ?
Nous voyageons depuis deux siècles, attachés les uns aux autres, conteurs d’un autre temps. Nous sommes ceux qui ont été trouvés, ceux qui se sont perdus avant d’être retrouvés, et ceux qui se tiennent dans l’ombre depuis le début.
Ni d’aujourd’hui, ni réellement d’hier, nous errons d’une scène à l’autre.
Nous sommes "Les enfants perdus".
Nous traversons les villes pour raconter nos histoires, nos interrogations, nos réponses. Et si nous voyageons, ce n’est pas par choix, c’est parce que notre vérité, personne n’en veut. Parce qu’en chaque ville nous avons reçu notre dose de coups de pied.
Alors rions cher public, de ce moment de bravoure, car demain nous serons repartis, et vous pourrez reprendre le cours de votre vie. Comme après un rêve, ni beau ni mauvais. Simplement un peu dérangeant.
Moon Cabaret est la branche théâtrale du collectif international Snowapple rassemblant des artistes des Pays-Bas, du Mexique, d’Ecosse, d’Italie, d’Equateur et de France. La compagnie axe son travail sur la création et diffusion de spectacles immersifs captivants, au style baroque, reprenant les traditions de l’opéra, du théâtre physique et du cabaret avec une touche de surréalisme hallucinatoire.

Moon Cabaret expérimente depuis plus de deux ans dans le domaine du cinéma, de la musique, du théâtre et de la marionnette et a déjà eu l’occasion de rencontrer son public lors de nombreux festivals : Festival international de musique et d’humour (Royaume-Uni), Gavazzana Blues (Italie), Vondelpark theater (Pays-Bas), Cervantino festival (Mexique), El Café Berlin (Espagne), le Fringe Festival d'Edimbourg (Ecosse) ... et le Festival Off d’Avignon 2021 et 2022.

A l'occasion du Festival d'Avignon 2022, Mr. Moon s'est agrandi et a invité sur scène une section de cuivres féminine, le Cuarteto del Viento Florido, orchestre tout droit venu de Oaxaca, au Mexique.
La proposition est émouvante, intelligente et même grandiose. Ce spectacle qui tient autant du cabaret que du cirque contemporain devrait retenir l'attention de cadres à sa dimension comme la Salle des machines de L'Azimut. 

La preuve de tout en photos en suivant le lien. Je le reverrai volontiers une seconde fois dans quelques semaines avec plaisir car il est de toute beauté et d'une sensibilité exceptionnelle.

dimanche 4 septembre 2022

Le ParisOFFestival #3, épisode 7, des lectures

Le ParisOFFestival proposait des lectures en alternance avec les spectacles. Le seul souci fut de parvenir à enchaîner du fait de légers dérapages dans l’emploi du temps.

Il fallait aussi admettre qu’il n’était pas possible de tout suivre et que rester un moment tranquille dans une chaise-longue rue Paradol faisait partie intégrante du plaisir.

Voilà pourquoi j’ai assisté seulement à trois lectures et à celle des lettres de Camus en fin de journée.

Ce fut d’abord La Pluie d’été de Marguerite Duras par Bénédicte Cerutti, qui hasard ou coïncidence, était installée dans la cour Duras, lieu offrant idéalement calme et ombre (appréciable en ce dimanche de canicule).
Ce choix est intéressant mais j’avoue qu’un texte de Duras sans la voix de Duras, inimitable, s’accommode mal d’une « simple » lecture, même si son potentiel comique est inaltérable et savoureux lorsqu’on découvre sa conclusion : je trouve qu’il n’y a rien à comprendre là-dedans.
J’ai davantage été séduite par la formidable interprétation de Elise Lhomeau de la Comédie-Française de Passion simple d'Annie Ernaux.
La comédienne est parvenue avec talent à concerner chaque spectateur en parvenant à saisir notre regard sans perdre le fil de sa lecture.
Chaque phrase sonne juste … c’est le miracle Ernaux. On le connaît mais comme ça fait du bien de le vivre à nouveau.
Il y eut aussi accompagnée d’une chanson de Céline Dion (Vole petite sœur, composée par Jean-Jacques Goldman en hommage à sa nièce Karine, décédée de la mucoviscidose), l’émouvante lecture de Yuming Hey d’un texte d’Herculine Barbin, pionnière du mouvement intersexe, qui se suicida à 29 ans.
La soirée s’achevait cour Lagarce pour moi avec la lecture d’extraits de textes d’Albert Camus par Charles Berling et Bérengère Warluzel.
Les deux comédiens nous ont donné à entendre la profonde humanité et l’extrême sensibilité de l’écrivain. Nous avons retrouvé Camus et son enfance, Camus romancier, Camus et son engagement comme artiste de son temps. C’est aussi son rapport au théâtre, si cher à son coeur et à son équilibre, qui a été évoqué.

Dans des textes tirés de son premier recueil de nouvelles "L’Envers et l’Endroit" ainsi que dans son oeuvre posthume "le Premier homme", trouvée dans la sacoche qu'il transportait au moment de son accident en 1960 mais publiée seulement trente an s plus tard, Camus est en effet revenu sur son enfance, son attachement à sa mère, à sa grand-mère, et à son pays natal l’Algérie.

Les références à la dureté de son éducation sont nombreuses comme à la pauvreté.  C'est peut-être là qu'il faut voir l'opposition de sa vision optimiste de l'homme mais pessimiste du monde, lui faisant prédire Ce sera l'utopie ou la guerre (et on pense bien entendu à la Russie contemporaine aussi) même s'il fait le formidable pari que les paroles soient plus fortes que les balles.
Sa vision de l’art, son engagement résonnent avec une étonnante vérité. Les comédiens ont sélectionné une série d’interviews pour mieux nous faire comprendre l’homme et ses convictions. Les textes engagés et visionnaires tirés du journal Combat ou de diverses conférences parlent si clairement des tensions politiques qu’ils nous parviennent aujourd’hui avec une étonnante actualité.

Chaque spectateur a un rendez-vous avec lui-même. Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre et la voix de Camus est bouleversante à la fin.
Pour avoir une idée complète du festival à travers les 7 épisodes de la journée du 4 septembre, consultez les autres billets pour lire mes chroniques à propos de Croûte, Les fenêtres, Vent divin, Florence & Moustafa, L’infini moins un, le concert Les Hymnes en Jeux :
Et rendez-vous le premier week-end de septembre 2023 pour le #4 !

Le ParisOFFestival #3, épisode 6 avec Les Hymnes en Jeux

Rendez-vous nous fut donné par les deux directeurs du Théâtre 14, Mathieu Touzé et Edouard Chapot, sur le Parvis à 17 h 30 pour retrouver l’Orchestre de Spectacle de Montreuil.

Avant cela il fallait que l'équipe s'affranchisse des lumières, et que tout le matériel utilisé pour le spectacle précédent soit rangé, ou plié en quelques instants. L'organisation que ce festival représente est vraiment à louer et les organisateurs ont raison d'afficher leur bonheur de voir leurs propositions si suivies … même s'ils ont sous-calculé les jauges de chaque spectacle. Il faisait suffisamment beau pour accueillir des spectateurs supplémentaires, ravis de se voir offrir une place assise, même par terre.

La formation réunit professionnels et amateurs dans le cadre de l’Olympiade culturelle qui se déroule de 2020 à 2024. Hymnes en jeux est une réorchestration d'hymnes nationaux par des compositeurs de styles musicaux variés.
La direction artistique est assurée par l'initiateur de l'orchestre, Sylvain Cartigny. La mise en scène est signée de Mathieu Bauer et les musiciens sont guidés pour l’occasion par la comédienne Eléonore Auzou-Connes, qui a écrit et qui interprète une circulation d’un pays à l’autre, par le détroit des idées qui se succèdent, par associations, imprévus, impossibles, sur la carte de cette Odyssée, au hasard de la digression et du jeu.
Nous avons entendu les hymnes de l'Afghanistan (Milly Tharana de Francky Gogo), la République Tchèque (K de Domov Muj de Etienne Cherry), la Grèce (la Danse de l'aigle de Hélène Bréchant), la France (la Marseillaise de Bertrand Burgalat), la Perse (SALAMeSHAH de Seb Martel), l'Allemagne (Kinder Hymne de Eisler Brecht), l'Argentine (Rotas Cadenas de Andrea Marsili), l'Ecosse (Flowers of Scotland de Cyril Atef), et en rappels, le Burkina Faso (le pays des Hommes intègres), le Tibet (Red and Blue Little Green Cars) et la République Malgache.

Le concert a été ponctué de solos, de chants, de frappés de mains, de hourras, de voix parlées. Nous avons aussi apprécié que le chef d'orchestre change au fil des morceaux et que tous sans exception jouent d'un (ou de plusieurs) instruments, et chantent également.


Les émotions artistiques ont été riches et variées. Force est de reconnaitre la vitalité des musiciens, leur joie communicative à jouer ensemble. Les textes étaient en parfait accord avec les hymnes retenus.

J'ai appris une multitude de détails. Qu'en Afghanistan, un seul fleuve se jetait dans la mer, le Kaboul, alors que tous les autres s'évaporaient dans le désert. Et qu'on y comptait plus de cent sommets culminant au-dessus de 6000 mètres.

Que le sport le plus populaire en Tchéquie était le hockey sur glace. Que la Marseillaise pouvait s'accorder avec un esprit un peu rock inspiré par les Beach Boys.

Qu'un hymne avait le pouvoir de concilier l'histoire d'un pays, sa culture et son art de vivre. Qu'un pays qui disparait de la carte comme la Perse en 1934 pouvait devenir fantôme mais conserver son hymne (je recommande à cet égard le spectacle Les poupées persanes que j'ai vu il y a quelques jours et qui en dit beaucoup sur ce pays devenu Iran).

Des clichés ont été déboulonnés … ou confortés à propos de l'Allemagne. La relation quasi fusionnel le entre la thérapie et l'Argentine a été soulignée. Je n'avais pas remarqué jusque là combien de pays ont adopté un symbole botanique comme l'Angleterre avec la rose, l'Irlande avec le trèfle, l'Ecosse avec el chardon, le Pays de Galles avec le poireau, ce qui ne manque pas d'humour.

Le public s'est beaucoup impliqué pour deviner quel était le pays concerné tout en appréciant la variété des propositions. C'est un vrai spectacle qui mérite d'être programmé bien au-delà des Jeux Olympiques.

Les morceaux ont largement séduit un auditoire qui s'agrandissait de minute en minute par les passants et habitants, heureux de profiter de ce beau moment. L'ovation fut largement méritée.

Suivre le lien pour voir toutes les photos du concert :

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