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vendredi 25 septembre 2026

Un vestiaire à soi, Féminités dissidentes au 19e siècle au Palais Galliera

Le second volet de l'exposition sur les savoir-faire de la mode (le volet 1 se termine le 18 octobre) démarrera le 12 décembre 2026 et s'intitulera En volume !

En attendant de le découvrir le Palais Galliera propose d'explorer Un vestiaire à soi, Féminités dissidentes au 19ème siècle qui -derrière un titre qui de toute évidence évoque Virginia Woolf- met en lumière un phénomène encore largement méconnu : l’appropriation, par les femmes des codes vestimentaires masculins.

Deux silhouettes sont présentées de dos, presque identiques, homme et/ou femme, dans une ambiguïté voulue pour inviter à repenser les frontières entre les genres dont on avait grandement peur (mais les temps ont-ils changé ?) qu'il devienne impossible de séparer les hommes des femmes, ce qui se traduisait par une façon un peu méprisante de considérer cette "petite dame de fin de siècle" qui inquiète et qui, donc, devient l'ennemie des hommes. 

Marine Kisiel, commissaire de l'exposition, a rappelé en introduction qu'à moins d'une permission de travestissement en bonne et due forme comme l'obtint par exemple la peintre animalière Rosa Bonheur, les femmes n'ont eu officiellement le droit de porter des vêtements masculins qu'en … 2013.

J'ai d'ailleurs raconté plusieurs mésaventures personnelles qui me sont réellement arrivées (alors que je suis née au XX° siècle) dans une nouvelle intitulée Je m'habille comme je veux, pantalon ou jupe !

L'usage avait malgré tout commencé à être toléré depuis 1909 à condition que "la femme tienne par la main un guidon de bicyclette ou les rênes d’un cheval". C'est donc évidemment surtout des jaquettes et costumes d'amazone qui sont montrés dans cette exposition.

L’anglomanie a transformé les garde-robes. C'est peut-être historiquement la redingote, tout d’abord liée à l’équitation (riding coat), qui est empruntée aux hommes chez qui elle s’impose peu à peu en tant que vêtement de jour. Elle gagne vers 1780 les modes féminines : avec son corsage ajusté, boutonné devant comme le modèle masculin.

La proximité des costumes féminin et masculin est particulièrement forte sous le Directoire et le Consulat, soit entre 1795 et 1804. La vogue des longues robes blanches fluides appelant des vêtements de dessus plus épais, le châle (shawl) et le spencer deviennent incontournables. Ce dernier, une petite veste courte avec ou sans revers, apporte chaleur et structure sous des dehors très masculins : construit selon les méthodes des tailleurs, il est souvent taillé dans des étoffes robustes (velours et lainages) et orné de garnitures d’inspiration volontiers militaire.

Une grande table témoigne que les tailleurs travaillaient à plat. on en a gardé l'expression être assis en tailleur car jusqu'au XIX° siècle, pour confectionner et coudre les vêtements à la main, ils ne travaillaient pas sur des chaises traditionnelles, mais s'installaient directement sur une grande table de travail ou sur des tapis, les jambes croisées et repliées sous eux. A l'inverse les couturières travaillaient debout, sur mannequin.

Le parcours commence par un Spencer, vêtement dont on doit le nom à Lord Spencer qui en lança la mode, dit-on, après avoir brûlé les pans de son habit. Celui qui est exposé est présenté sur une robe de mannequinage, expression que l'on retrouvera régulièrement et signifiant l'art et la technique consistant à installer, rembourrer et mettre en valeur un vêtement sur un mannequin d'exposition.

Velours de soie vert bouteille, broderies au cordonnet, glands de passementerie et tresses de soie vertes, doublure en toile de lin écrue et satin de coton écru, vers 1800-1801, restauré grâce au soutien de la Fondation Belle Main.

Courte veste à manches longues, le spencer représente une alternative au châle dans le vestiaire des femmes du Directoire et de l'Empire. Vêtement souvent sombre, porté sur les robes légères que la période affectionne, il s'en distingue par sa double origine, masculine et britannique. Porté en amazone ou sur des toilettes de ville, le spencer emprunte aux techniques des tailleurs, et à leur vocabulaire formel, sa construction, son col haut et ses revers.

Viennent ensuite les vêtements portés par les amazones. Composée d’un corsage et d’une longue jupe déployée une fois en selle, dissimulant un pantalon, l’amazone retient de l’art des tailleurs ses composantes les plus essentielles : 
Le vêtement suivant est une Jaquette d'amazone, vers 1700-1725, que l'on va d'abord découvrir de dos et ce n'est que dans la salle suivante qu'on la verra de face. Elle est en toile de laine tabac, fil métallique doré, boutons plats recouverts de fil de soie tabac, doublure en toile de lin écrue et toile de laine bleue.

Une très intéressante huile sur toile de Louis-Auguste Brun (1758-1815), dit Brun de Versoix, montre Marie-Antoinette, reine de France à cheval. Il fait partie d'une paire de portraits de la reine, le premier la montrant en amazone. Dans le second, exposé ici, elle est représentée en cavalier, montant à califourchon.

Elle porte une culotte collante que les femmes cachaient habituellement sous leurs longues jupes d'amazone. La jaquette du musée de Bath, exposée à proximité, est un exceptionnel exemplaire du début du XVIII° siècle.

Nées au sein de familles aristocratiques, Eleanor Butler et Sarah Ponsonby quittent leur Irlande natale après avoir refusé de se marier et s'installent en 1780 à Llangollen, au pays de Galles. Elles reçoivent dans leur manoir néogothique les personnalités de leur temps : Lord Byron, Anne Lister, Walter Scott, Percy Bysshe Sheley, …

Portant au quotidien costume d'amazone, haut-de-forme et cheveux courts, les "Ladies of Langollen" suscitent une production d'images et de bibelots dès le XIX° siècle et dont ce biscuit de la seconde moitié du siècle en est un exemple.
Costume d'amazone, vers 1830, Casimir de laine gris-bleu, boutons-boules recouverts de passementerie verte, doublure en toile de coton écrue, chemise et noeud de mannequinage. Il est présenté à côté d'un manuel de tailleur.
Des chapeaux avec monocle de la princesse Murat sont exposés dans la vitrine suivante. Figure mondaine de la Belle Époque, cette femme savait-elle, en en dotant ses chapeaux d'amazone, que le monocle était alors un signe de reconnaissance lesbien? Sa myopie et son goût pour la chasse - le monocle permettant d'ajuster son tir - indiquent que ses cibles furent tout autres. Reste que l'accessoire, répondant aux exigences de la vision et de la vénerie, n'a pas dû manquer de semer le trouble. En 1932, le monocle donnera son nom à un cabaret de Montparnasse dont Brassaï a immortalisé les filles en smoking, et où s'est élaborée, selon l'historien Peter K. Anderson, la figure du dandy transgenre.

Juste à droite des chapeaux, on peut voir deux costumes d'amazone, vers 1890, provenant de La Belle Jardinière, Paris, 2 rue du Pont-Neuf, composés d'un corsage en drap de laine noir, boutons recouverts de satin de soie noir, doublure en sergé de soie gris ou noir, baleines, agrafes métalliques sur une jupe en drap de laine noir.
Louis Nicolas Dubois (1758-1847), préfet de police de Paris, Ordonnance concernant les Travestissements, 16 Brumaire an IX (7 novembre 1800), Préfecture de Police de Paris, Permission de travestissement d'Adèle Sidonie Loüis, 28 octobre 1862, Document imprimé, plume et encre.

En 1800, le préfet de police de Paris, Dubois, "informé que beaucoup de femmes se travestissent", leur interdit de "s'habiller en homme", La peur qu'une femme puisse avoir "l'intention coupable d'abuser de son travestissement", soit d'usurper l'identité masculine, motive ce texte aussitôt assorti de dérogations.

Des permis de travestissement pour cause de santé sont délivrés par l'autorité tout au long du siècle, par exemple à la peintre Rosa Bonheur. Les femmes qui s'en passent semblent assez nombreuses pour qu'en 1886, le préfet de police rappelle à leur attention l'ordonnance de 1800.

La jupe de l’amazone cache un vêtement que les femmes du 19e siècle ne porteront, sans cela, que dans les conditions du travestissement ou du cross-dressing : le pantalon dont on peut rappeler qu'il a été adopté par les hommes après la Révolution.

On nous montre donc un costume d'amazone sans sa jupe, vers 1890, Belle Jardinière (ci-dessous à gauche), et un peu plus loin un pantalon d'amazone, même date, provenant encore de la Belle Jardinière (à droite), en jersey de laine, boutons métalliques, doublure en pékin de soie à rayures satin brun et bleu et sergé jaune et rouge, peau, ruban élastique.
Retournés, les pantalons d'amazone font apparaître ce que l'art du tailleur apporte au vestiaire féminin: confort et praticité, Inspirés des modèles masculins, les pantalons du tournant du siècle sont de plus en plus taillés dans le jersey, tissu plus souple que le drap de laine de la jupe et de la jaquette de l'amazone. Dissimulé au regard, le pantalon cache parfois des doublures rayées très masculines, mais surtout des rembourrages en peau adoucissant les chocs. Leur symétrie nous apprend que la cavalière montait à califourchon!

George Sand arbore, à son arrivée à Paris, où elle cherche à établir sa carrière littéraire, ce costume de "petit étudiant de première année" immortalisé sur cette huile sur bois par Eugène Delacroix (1798-1863), en 1834.

Ayant été habillée en garçon durant son enfance, par souci d'économie et de liberté de mouvement, elle revient à ces pratiques et adopte une tenue masculine. "Je n'étais plus une dame, je n'étais pas non plus un monsieur", précise-t-elle dans Histoire de ma vie. "Je voltigeais d'un bout de Paris à l'autre. Il me semblait que j'aurais fait le tour du monde."

Avec l'explosion de la pratique vélocipédique dans les années 1890, aux États-Unis comme en France où le nombre de bicyclettes passe de 50 000 en 1890 à près de 1 million en 1900 la blouse ou la jaquette de la cycliste sur ses culottes bouffantes, installent l’image del’émancipation féminine, à l’ heure où les revendications féministes commencent à se propager.

La liberté et l’autonomie de mouvement qu’apporte le cyclisme autorisent les femmes à sortir de la sphère domestique et à porter le vêtement bifide (fendu en deux). Peu importe que la culotte de cycliste ne soit pas le pantalon masculin, que les femmes n’adopteront qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale
Costume de cycliste, vers 1897-1900, de Bryant & Ondrak, New York, 435 Fifth Avenue, en drap de laine noir, doublure en satin de soie noir, boutons en celluloïd, boutons en nacre, agrafes métalliques, ruban élastique (New York, The Museum at the Fashion).
Plusieurs tenus de la princesse Murat sont exposées, comme ici un costume d'amazone réalisé par  H. Creed & Co, Paris, 7 rue Royale, (jaquette et pantalon), Busvine Ltd, Paris, 4 rue Marbeuf (jupe). Comme précédemment pour la jaquette d'amazone il est installé dans une vitrine de manière à voir la structure de l'ensemble (quoique très difficile à photographier en raison des reflets).

Vers 1915-1920 (jaquette et pantalon), 1911 (jupe), Jaquette en drap de laine gris anthracite, boutons en celluloïd, doublure en sergé de soie crème, toile de laine noire. Pantalon en jersey de laine noir, ceinture en satin de soie noir, boutons en nacre, doublure en pékin de soie à rayures sergé ivoire, bleu et noir, peau.

Jupe en drap de laine gris anthracite, boutons recouverts de satin de soie noir, agrafes métalliques, doublure en satin de soie noir, ruban élastique.

Porté par la princesse Murat au début du XX° siècle, cet ensemble illustre l'évolution de la jupe de l'amazone. Alors que la présence des culottes de cycliste est désormais établie dans l'espace public, l'amazone voit sa jupe s'ouvrir et former tablier.

Replié autour du corps quand la cavalière se tient debout, celui-ci se déploie une fois en selle. Moins dangereuse en cas d'accident, cette jupe ne cache plus scrupuleusement le pantalon, quoiqu'elle le masque encore. La place des rembourages dans le pantalon indique que la princesse montait à calfourchon, la jupe relevant du décorum.

Bottes de la princesse Murat, Vers 1930, de R. Thomas and Son, Londres, 5 St James's Street, en Cuir verni noir, semelles d'usure en cuir marron, ruban de sergé de coton rouge et de coton beige et écru.

Dans la partie suivante on constate les aspirations militaires des cantinières. Les femmes s'emparent des brandebourgs, de soutaches, galons ou aiguillettes.
Une salle entière est consacrée au vestiaire de Rosa Bonheur, avec des citations de cette femme exceptionnelle. Il y a le conseil qu'elle qualifie de fort intelligent de son amie Nathalie pour son costume féminin : "Tu ne peux pas avoir la prétention de te vêtir à la dernière mode, me dit-elle, aussi je t'engage à te composer un genre de costume qui ne subisse aucune des transformations auxquelles s'assujettissent les femmes élégantes : tu le conserveras toute ta vie, il t'appartiendra".

Elle souligne aussi : "Les vêtements de mon sexe étaient une gêne de tous les instants. C'est pourquoi je me suis décidée à solliciter du préfet de Police l'autorisation de porter des habits masculins. Mais le costume que je porte est ma tenue de travail, et rien autre chose."
Ses motivations, on le constate, n'ont rien d'une remise en cause de la masculinité mais corresponde à un souci de praticité qu'on retrouve me semble-t-il majoritairement aux XX°-XXI° siècles. Je n'ai d'ailleurs pour ma part jamais eu le sentiment de porter un vêtement masculin en enfilant un chemisier.

On assiste au triomphe du costume tailleur, exécutés par ceux qu'on appelle les "tailleurs pour dames", démocratisant une mode décomplexée que l'on peut acquérir dans les grands magasins. Mais il est amusant de constater sur de nombreux modèles exposés le volume impressionnant des manches gigot, typiquement féminines.
A gauche, Costume tailleur, vers 1896, en toile de lin naturel, toile de coton bleu marine, tresse de coton beige, agrafes métalliques. A droite, Costume tailleur, vers 1895, en natté de coton blanc, toile de coton rouge, tresse de coton blanche, boutons en nacre, agrafes métalliques, tous deux de Haas Brothers, New York, 53 W 26th St.
L'accessoirisation joue un rôle déterminant. une salle entière est dédiée à "un vestiaire à soi" avec chemises, gilets, chapeaux, cols et nœuds d’hommes, plastrons, cravates, manchettes de femmes, bottines, parapluies qui sont portés à la manière des hommes, jusqu'au bouquet de corsage, rappelant la fleur à la boutonnière marquant l'élégance masculine absolue.

Et devant ce mur s'étendent des vitrines témoignant, par des photos modestes, de l'importance de ces vêtements au quotidien.

On termine par un film de 6 minutes, décryptant le style dandyke adopté par des femmes qui jouent avec les codes de la mode et du patriarcat sans pour autant se réclamer lesbiennes.
Une très grande variété d'actions culturelles et de visites sont proposés (voir le site du Palais) et la boutique est fournie notamment en ouvrages littéraires sur le thème.

Un vestiaire à soi, Féminités dissidentes au 19e siècle
Commissariat général : Émilie Hammen, directrice du Palais Galliera
Commissariat scientifique : Marine Kisiel, conservatrice du patrimoine, responsable des collections de mode 19e siècle au Palais Galliera
Palais Galliera, musée de la Mode de Paris 10, Avenue Pierre Ier de Serbie 75116 Paris
Du 26 septembre 2026 au 14 février 2027
Mardi à dimanche de 10h à 18h Nocturnes les vendredis (21h) Fermé les lundis

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