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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

samedi 25 février 2017

Le Centaure Bleu de la Compagnie Blin

L'émotion de Frédéric Blin est forte, même le soir de la seconde représentation de sa nouvelle création, le Centaure Bleu qui a tout de même nécessité trois ans de travail.

Pour ceux qui l'ignoreraient la Compagnie Blin est spécialisée dans la marionnette à fils, avec 4 500 confectionnées à ce jour pour 35 créations et bientôt 10 000 représentations à Montrouge, en France et dans le monde.

Les spectateurs sont désormais accueillis au sous-sol du Beffroi de Montrouge (92), dans une salle dédiée, mise en chantier en 2014, fort élégamment nommée salle André et Lucienne Blin, du nom de ses parents, immenses marionnettistes à qui la ville doit tant.

L'endroit sera partagé avec d'autres structures mais disposer cinquante soirs par an d'une scène capable d'intégrer le castelet est une révolution pour les artistes, et pour les spectateurs aussi, qui sont désormais assis dans de larges fauteuils confortables même si ce les bancs de bois n'avaient jamais rebuté personne.

Frédéric Blin, qui est le directeur artistique, porte  toujours, comme ses deux acolytes Corine Farge et Mathieu Aubert, le tablier de cuir parce que la manipulation des poupées (selon le terme employé par les artistes) est délicate et qu'il ne faudrait surtout pas s'accrocher dans les fils. Rien que 30 personnages pour cette seule représentation.

Il est intervenu en tenue de scène devant le rideau rouge du castelet, qui est une belle scène de cinq mètres par trois, et n'a plus besoin d'être démonté entre deux saisons puisqu'il est sur roulettes et que le fond de scène permet de l'y entreposer.

Contrôler les mouvements des marionnettes exige une forte technique et j'imagine qu'avoir les bras en l'air aussi longtemps doit être exténuant. Les décors, conçus par Frédéric Blin, en bois peints à l’endroit et à l’envers, enrichis de nombreux éléments aux détails travaillés, sont déployés au cours du spectacle. Mais les gros changements auront lieu pendant un petit entracte.

A l’instar des autres spectacles de la compagnie ce conte associe traditionnel et modernité, savoir-faire ancestral et techniques d’aujourd’hui, histoire mythologique et thèmes intemporels, aux costumes et décors enchanteurs. La scénographie est grandiose, tout comme les costumes. Je ne suis pas étonnée d'apprendre que Frédéric Blin a pour modèle Fellini, Strehler et Visconti. On aimerait tous être assis au premier rang pour voir dans le moindre détail avec les toiles et les costumes aux inspirations exotiques, tous fabriqués à la main., comme cette Sméraldina si jolie.
C'est à Sophie Bidault que l'on doit les costumes, cousus à la machine et à la main, à partir des croquis de Frédéric.
L’intégralité du spectacle est façonnée par la Compagnie Blin, dans l’atelier situé à 10 minutes de Montrouge, cœur des créations pluriartistiques de la compagnie et lieu de conservation et de répétition. Des costumes en passant par l’enregistrement des voix et de la bande son, ainsi que la fabrication et la peinture des décors du castelet (scène du théâtre de marionnettes), qui évoquent cette fois savoureusement turqueries et chinoiseries.
La manipulation est très habile, faisant oublier que ce ne sont pas des êtres de chair et de sang. La musique a été composée par Michel Frantz, ancien directeur de la musique à la Comédie Française et musicien de la compagnie depuis 1981. Le son est parfait, les lumières magnifiques.
De multiples images font rêver, comme une galopade de chevaux. Les voix ont été enregistrées par plusieurs comédiens qui travaillent régulièrement avec la compagnie. Et dont certains sont spécialistes du doublage.
Le Centaure Bleu est une histoire rocambolesque et féérique mêlant amour et bravoure qui se passe en Chine au XVIII° siècle : le prince Taer vient présenter sa fiancée Dardané, princesse de Géorgie, à son père après dix ans d’absence. Mais le roi s’est remarié, et la nouvelle reine, n’appréciant pas ce retour imprévu, transforme Taer en une créature monstrueuse : un centaure bleu. Pour le sauver, Dardanée, avec l’aide de Zélou, le génie des bois, va devenir elle-même un beau soldat. Par malchance la reine tombe alors sous son charme mais Dardanée parviendra à la repousser. Dépitée, la reine l’envoie en mission dans la forêt tuer le soit-disant monstre qui terrorise la région. La situation est cornélienne.
On est dans le registre de la tragédie : peu m'importe la mort si c'est par toi que je meurs! Mais rassurez vous, c'est un spectacle adapté aux enfants. Alors tout est bien qui finira bien.

Il serait stupide de pas y enmener ses enfants. Mais les adultes seront eux aussi sous le charme.
La Compagnie Blin, riche de 35 spectacles, possède la plus importante collection de marionnettes à fils au monde, entièrement créées à la main, comptant environ 4 500 poupées réalisées au long de 83 années de travail.

André Blin, le père de Frédéric, exerça la profession de "commis d'agent de change" à la Bourse pour gagner sa vie. Mais il avait depuis l'enfance une passion pour les marionnettes et réalisait des spectacles en amateur et pour les amis. Sa rencontre en 1934 avec Gaston Baty, autre personnalité de l'histoire de la marionnette, sera déterminante. Il lâchera son métier nourricier et fondera avec lui " les p'tits bonshommes d'André Blin" qui sera le titre de leur première représentation en public.

Pendant la guerre et pour continuer à vivre, parce que, comme me l'a raconté Frédéric, les marionnettes c'est un peu mince!  il créé un atelier de jouets en bois et travaille avec sa mère Andrea.  Il créera pour Gaston Baty la figure principale de son "théâtre de marionnettes à la française" ( marionnettes à gaine) qui est Jean-François Billembois, compagnon menuisier du Tour de France.

Des milliers de maisons, fermes, poulaillers, gares et boutiques seront fabriqués à la main dans cet atelier, situé au 77, rue de Bagneux, jusqu'en 1946, année charnière qui correspond à l'apparition du plastique, fortement concurrentiel du bois, et à son mariage avec Lucienne Goubat. André décide de fermer l'atelier de jouets en bois et se consacrer définitivement et exclusivement aux marionnettes avec sa femme et sa mère.

Un an après, ils ont un fils, Frédéric. La famille voyage beaucoup et se produit internationalement jusqu’à ce que la ville de Montrouge propose à cette famille, montrougienne depuis 1885, de les accueillir en résidence permanente dans la Salle du Bar de l’ancien Centre administratif.  Nous sommes en 1958 et le petit Frédéric, âgé de 12 ans monte à son tour sur le théâtre pour manipuler "le tour du monde en 80 jours".
Il prend la relève de son père en 1977 et donne à la troupe le nom générique de Compagnie Blin. Il n'aura de cesse d'en développer le rayonnement.
Une exposition itinérante permet de faire découvrir au public la collection, enrichie de dessins originaux, maquettes et affiches. Certains sont exposés en ce moment dans le sous-sol du Beffroi, des poupées bien sûr mais aussi les croquis préparatoires pour le Centaure bleu, tous signés de Frédéric Blin.

Le centaure bleu
Spectacle tous publics de marionnettes à fils
Compagnie Blin
Du 15 février au 5 avril 2017
Voir horaires sur le site
Le Beffroi – Salle André et Lucienne Blin
2, place Emile Cresp – 92210 Montrouge
Réservations : 01 42 53 23 24
Métro Ligne 4 – Station Marie de Montrouge

vendredi 24 février 2017

Moi Caravage de Cesare Capitani au Lucernaire

Créé en 2010 à Avignon lors du 400ème anniversaire de la mort du Caravage, le spectacle de Cesare Capitani revient au Lucernaire jusqu’au 12 mars 2017. et Isabelle est allée le voir pour le blog.

Si beaucoup a déjà été dit sur l’œuvre et la technique du peintre, sa vie privée reste assez mystérieuse. C’est cet aspect qu’a exploré l'acteur franco-italien pour Moi, Caravage en s’appuyant sur un roman fort bien documenté de Dominique Fernandez, La course à l'abîme.

Dans la salle, la lumière diminue et le noir se fait. Apparait alors à jardin une forme humaine encapuchonnée d’une bure sombre qui porte l’unique source de lumière, une bougie blottie entre ses mains.

Le spectre vivant se déplace en chantant d’une voix douce et triste. Dans cette ambiance Arte Povera surgit soudain un personnage sur le devant de la scène. Personne n’en doute, c’est le Caravage réincarné. Il s’impose d’emblée tout en sensualité, sa chemise de peintre largement ouverte sur son torse, manches bouffantes, pantalon court et pieds nus.

L’artiste rebelle (1571-1610) vient dérouler devant nous le fil de sa courte existence. L’accent italien de Cesare Capitani rend le personnage très convaincant, et pour ceux qui comprennent cette belle langue, il joue en italien tous les mardis.

Michelangelo Merisi, est né en 1571 à Caravaggio, un village de Lombardie dont il s’appropriera le nom. Sa vocation pour la peinture se manifeste à treize ans. Il fait son apprentissage à Milan auprès d’un vieux maître qu’il trouve trop "moelleux" dans sa peinture : Moi ce n’est pas comme ça que je veux peindre. Je ne veux pas de silence dans mes tableaux : je veux du bruit !

Mérisi se révèle vite avoir un fort caractère. Il aime nager en eaux troubles et prendre des risques. Incarcéré pour avoir fréquenté des peintres que l'Inquisition considère comme hérétiques, il est marqué au fer rouge à l'épaule d'une fleur de chardon. Son caractère rebelle lui fera dire avec provocation cette plaie sera mon blason.

A 20 ans, il s’installe à Rome où sa peinture va attirer l’attention des riches notables et des proches du pape. On lui confie des commandes prestigieuses (par exemple trois grands tableaux célébrant la vie et le martyre de Saint Mathieu pour l’église Saint-Louis-des-Français de Rome) qu’il exécute avec talent. Son style s’affirme et sa palette s’obscurcit. Bien qu’il soit obligé de ne représenter pratiquement que des scènes religieuses, ses personnages dégagent une présence d’un réalisme et d’une force dramatique hors du commun.

Et surtout, il révolutionne les codes picturaux en imposant le clair-obscur.  La lumière qui perce généralement en axe oblique depuis la gauche de la toile est le personnage principal de ses tableaux. Elle éclaire et donne du relief à la nudité des corps, à une épée, à l’expression torturée d’un visage. Par contraste, l’ombre monopolise le reste du tableau, et le décor n’a que peu d’importance, les figures au premier plan n’en sont que plus vivantes.
La scène est baignée de ce clair-obscur si cher à Caravage. Nous rentrons dans un de ses tableaux. C’est un autoportrait d’un réalisme fascinant qui nous est offert par Cesare Capitani. Dans la pénombre, l’éclairage des bougies ou des rais de lumière projetés sur le corps de l’acteur permettent à la sensualité érotique du Caravage d’éclore pleinement.

Cette ambiance quasi-religieuse est accentuée par les chants a capella de Laetitia Favart (en alternance avec Manon Leroy). On reconnait le Lamento d’Arianna de Monteverdi, Gesualdo et d’autres compositeurs italiens de la Renaissance comme Caccini et Grancini. J’ai beaucoup aimé l’interprétation androgyne de Manon Leroy, sa voix frêle comme celle d’un jeune garçon contraste avec la virilité de Cesare-Caravage. C’est une présence ambigüe qui incarne de multiples personnages : la boulangère avec laquelle il obtient son "certificat de virilité", ses modèles et amants dont son préféré, Mario, ainsi que des femmes…

Mais comme il nous l’explique, Caravage n’est pas intéressé par le bonheur, il vit dans l’urgence de peindre et le reste du temps multiplie querelles et condamnations. A 35 ans il tue un homme. Sa tête est mise à prix. Il sera dès lors davantage un peintre maudit que béni des dieux.

Cesare-Caravage parle de sa peinture David et Goliath. La tête que David tient dans sa main est celle de Caravage. L’acteur lève le bras comme David dans la peinture : Vous voulez ma tête, je vous la livre …

Au fil de la pièce, nous finissons par avoir une image précise de qui était le Caravage. Ainsi le côté cru et sans concession de l’artiste ressort de son tableau Judith et Holopherne (scène de l’Ancien Testament). Il veut montrer le crime en train de s’accomplir : Moi je veux saisir l’instant précis ou Judith décapite l’homme. Le résultat est saisissant et à la limite du soutenable. On ne voit aucun de ses chefs-d’oeuvre sur scène, le mime et les anecdotes qui entourent leur création suffisent à frapper l’imaginaire des spectateurs.

Le peintre finira par trouver la mort à 38 ans dans des circonstances mystérieuses. Je suis comme la pomme véreuse de mon premier tableau, le ver creusera sa galerie… et à la fin, il ne reste que le désespoir et la mort.

Courez voir ce magnifique spectacle ! Cesare Capitani est aussi flamboyant que son modèle ! Le temps passe trop vite tant la vie du Caravage est romanesque.

Je laisse le mot de la fin à Dominique Fernandez sans lequel Cesare Capitani n’aurait pas pu incarner aussi intimement le peintre maudit : En écrivant La Course à l’abîme, roman qui tente de ressusciter par l’écriture la figure du peintre Caravage, je ne pensais pas voir jamais ressurgir celui-ci, sous mes yeux, en chair et en os, cheveux noirs et mine torturée, tel que je me l’étais imaginé, brûlé de désirs, violent, insoumis, possédé par l’ivresse du sacrifice et de la mort. Eh bien, c’est fait : Cesare Capitani réussit le tour de force, d’incarner sur scène cet homme dévoré de passions. Il est Caravage, Moi, Caravage, c’est lui. Il prend à bras le corps le destin du peintre pour le conduire, dans la fièvre et l’impatience, jusqu’au désastre final.

Moi Caravage de Cesare Capitani

D’après le roman de Dominique Fernandez La Course à l’abîme (Grasset)

Avec Cesare Capitani, et en alternance Laetitia Favart et Manon Leroy
Mise en scène Stanislas Grassian
Lumières Dorothée Lebrun
Théâtre du Lucernaire
53 Rue Notre-Dame des Champs 75006 Paris
Jusqu'au 12 Mars 2017 à 18 h 30 du mardi au samedi,
Dimanche à 16 heures
Spectacle en italien les mardi
Crédit photos : B. Cruvellier

jeudi 23 février 2017

Tout ce qu'on ne s'est jamais dit de Céleste Ng

Je ne peux pas dire que Tout ce qu'on ne s'est jamais dit n'est pas une oeuvre intéressante mais je dois vous prévenir qu'il faut être particulièrement en forme pour plonger dans cette lecture et en ressortir indemne et sans se sentir déprimé.

L'action se passe aux USA, au cours des années soixante-dix, dans une petite ville étriquée où il est difficile de s'intégrer si on est un étranger, mais on pourrait en dire autant de beaucoup de cités françaises dominées par une certaine bourgeoisie qui impose ses codes (l'école qu'il faut suivre, le club de sport où l'on se montre, la boutique où l'on s'habille, le restaurant où l'on dine en famille ...).

Ce roman fait penser, en beaucoup plus sombre, à d'autres ouvrages comme Les armoires vides d'Annie Ernaux. Cette auteure pointe les sentiments contradictoires d'une femme en conflit de loyauté avec sa famille consécutivement à sa réussite. Le propos de Celeste Ng est plus noir : elle démontre qu'on ne peut pas échapper à sa condition.

Un des aspects spécifiques de son parti-pris est de souligner l'importance des diktats, comme celui de la "bonne ménagère" auquel Marylin voudrait échapper. Le rôle joué par Betty Crocker, un personnage imaginaire  inventé par la marque agroalimentaire américaine General Mills à partir des années 1920 est assez poignant. Les modèles français existent aussi en cuisine, mais ce sont des personnes qui ont réellement existé.

Lydia Lee, seize ans, est morte. Mais sa famille l’ignore encore…

Sa mère, Marylin, femme au foyer, rêve que sa fille fasse les études de médecine qu’elle n’a pas pu accomplir. elle-même. Son père, James, professeur d’université d’origine chinoise, a tant souffert de sa différence qu’il a hâte de la retrouver parfaitement intégrée sur le campus.

Le corps de Lydia gît au fond d’un lac. Accident, meurtre ou suicide ? Lorsque l’adolescente est retrouvée, la famille Lee, en apparence si soudée, va devoir affronter des secrets et des non-dits si longtemps enfouis qu’au fil du temps ils ont imperceptiblement éloigné ses membres, creusant des failles qui ne pourront sans doute jamais être comblées.

Celeste Ng aborde la violence de la dynamique familiale, les difficultés de communication et le malaise adolescent avec une intensité implacable.

Les critiques anglo-saxons ont salué la naissance d’un écrivain majeur et fait le succès de son premier roman, vendu à plus d’un million d’exemplaires depuis sa publication aux Etats-Unis en 2014. Sa présence dans la sélection du Prix des lecteurs d'Antony est justifiée par cette qualité. Je l'aurais néanmoins placé parmi les romans policiers même si les inspecteurs chargés de l'enquête ne se préoccupent guère de faire la lumière sur la mort de la jeune fille.

On présente le livre comme un page-turner, ce qui n'est pas très exact car on se doute qu'on ne saura jamais la vérité (pas davantage que dans un autre livre de la sélection, Au commencement du septième jour de Luc Lang) en ce sens que la responsabilité de la mort de Lydia ne peut pas être établie avec certitude.

En tant que mère, ce roman fait froid dans le dos. La violence familiale peut s'installer sans qu'aucun cri ne soit jamais prononcé. On peut faire le malheur de ses enfants en pensant en toute bonne foi les aider à bâtir un avenir heureux. Particulièrement lorsque les désirs de la mère ne sont pas compatibles avec ceux du père. L'enfant ne peut alors qu'être piégé dans une alternative truquée. Dans un tel contexte cet ouvrage pourrait être considéré comme un roman d'avertissement : Pour chaque action, il y a une réaction égale et contraire. (p. 212)

Tout ce qu'on ne s'est jamais dit de Celeste Ng, traduit de l'américain par Fabrice Pointeau, Sonatine, en librairie depuis le 3 mars 2016 en France

mercredi 22 février 2017

Les liseuses de bonne aventure d'Audrey Siourd

Audrey Siourd aime tant la lecture qu'elle travaille dans le secteur de l'édition, et que même lorsqu'elle s'adonne à une passion, elle demeure fidèle au secteur du livre.

Elle prend, depuis trois ans déjà, des instantanés de femmes lisant dans le métro.

Il en résulte une série de portraits qui sont accrochés à la Galerie de la Villa des Arts, du 22 février au 5 mars 2017.

La RATP avait exposé ce travail dans l’espace VIP du Salon du livre en 2015. Les voici offerts au regard du grand public.

Dépêchez-vous car après il faudra disposer d'un compte sur Instagram pour les retrouver, et suivre les nouveautés. 

Tout a commencé avec une femme aux cheveux carmin qui s’est assise en face d'elle dans le métro et a ouvert un livre. Audrey raconte l'évènement : quelque chose de puissant émanait d’elle. Une force dans sa concentration m’a captivée. Elle semblait indifférente au brouhaha alentour. J’ai eu envie de la photographier. Le lendemain, une autre lectrice s’est installée près de moi. Le surlendemain, une autre encore. L’idée de faire une série de portraits de femmes lisant dans le métro est devenue une évidence.

Audrey, utilise son téléphone portable, par discrétion, d'une part pour ne pas interrompre les femmes dans leur lecture, et aussi pour garantir la spontanéité et éviter la pose. Néanmoins, l'artiste demande toujours une autorisation de publication.

mardi 21 février 2017

Inauguration du Théâtre 13-Jardin rénové

Deux ans de travaux de rénovation et de remise aux normes ont été nécessaires avant qu'Anne Hidalgo, Maire de Paris, puisse inaugurer la salle de spectacle Jardin rénovée du Théâtre 13.

Réalisés par l’architecte Eric Pannetier, ils ont porté sur l'amélioration du confort, l'accessibilité pour les personnes en situation de handicap, la remise aux normes de sécurité et environnementales, une amélioration des conditions de travail des artistes et des salariés, l'isolation phonique de la salle de représentation, l'agrandissement du hall d’accueil et l'embellissement de l’ensemble des espaces... 


Plusieurs discours se sont enchainés avant que la plaque ne soit dévoilée (et on verra qu'elle rend intelligemment hommage à Jacques Toubon pour avoir été à l'origine du projet quand il était ministre de la culture).
Avant Bruno Julliard, premier adjoint à la Maire en charge de la culture (et de tant de choses), Jérôme Coumet, Maire du 13e (à droite sur la photo) fut le premier à s'exprimer à propos de la réouverture du site historique de ce théâtre 13, dont il rappela qu'il fut inauguré officiellement en 1981.
L'opération témoigne de la vitalité de l'arrondissement après la bibliothèque Glacière, le gymnase Blanqui, l'écoquartier Rungis, à quelques semaines de l'ouverture d'une salle de spectacles de 900 fauteuils, place d'Italie à la place du cinéma Grand Ecran. On comprend que la Marianne d'or de la Culture lui ait été décernée en 2016 pour une telle offre.

Les nostalgiques pourront revoir Dernier Domicile Connu, le film réalisé par José Giovanni en 1970 avec Lino Ventura, Marlène Jobert, dont plusieurs scènes ont été tournées sur la dalle qui est à quelques mètres du théâtre.
C'est avec une émotion non feinte que Colette Nucci est heureuse de revenir ce soir à la maison, même si les fauteuils sont passés du rouge traditionnel à un gris anthracite fort réussi.

Depuis sa nomination en septembre 1999, la comédienne n'a eu de cesse de mettre l'accent sur la "jeune" création, de promouvoir de longues séries tout en affichant une politique tarifaire favorable au plus grand nombre. Connaitrait-on aujourd'hui Alexis Michalik, Thomas Jolly, Volodia Serre, ou Côme de Bellecize s'ils n'avaient pas eu cette chance d'être accueilli au 13 ? C'est d'ailleurs Intra muros, une création du premier, qui sera le 9 mars le premier temps fort de la réouverture.

Il faut aussi citer le concours de jeunes metteurs en scène, qui existe depuis plus de dix ans, dont par exemple Elise Noiraud a été lauréate en 2015 pour les Fils de la terre.

Colette Nucci a pris le micro pour interpréter, en catalan, une chanson de Joan Manuel Serrat dont manifestement Anne Hidalgo , maire de Paris, connaissait les paroles par coeur et qui a fait un discours vivant, comme à son habitude.
La directrice est toujours animée par le partage, que ce soit sur un plateau avec une troupe, qu'avec le public et reste convaincue que sa première mission est d'aider les talents à s'envoler. Son énergie est communicative : il faut que ça nous déborde. Abusons du Théâtre 13 ! a-t-elle lancé avant la photo officielle.
Quelques extraits du spectacle d'un spectacle orchestré par le Grand Colossal Théâtre, collectif, fondé par Alexandre Markoff, a contribué à nous faire réfléchir sur le travail, la famille et le rôle politique que pouvait prendre le divertissement.
C'est cette fonction qui rend le théâtre si nécessaire aujourd'hui, alors que des années d'idéologie néolibérale se sont employées à disqualifier la notion de collectif, à changer le citoyen en consommateur et la nation en espace dédié à la libre concurrence.
Une note humoristique clôtura cet extrait et nous restons dans l'appétit d'une soirée entière en compagnie de ces artistes.

Il faut rappeler que le Théâtre 13 fonctionne sur deux sites, Jardin et Scène, à deux adresses différentes, avec la volonté commune de rester le pôle autour de la création, dédié aux jeunes compagnies et à l’émergence de la jeune création.
Il défend un théâtre populaire, ancré dans son quartier et accessible à tous les publics. Le Théâtre 13 compte 1000 abonnés pour l’ensemble de la programmation et plus de 50 000 spectateurs par saison.

Portant également un fort projet de transmission, le théâtre accueille dans le cadre des Temps d’Accueil Périscolaires, des élèves des écoles élémentaires proches. Ces représentations sont accompagnées d’ateliers d’éveil à la pratique artistique, dirigés par des comédiens professionnels.

Auront lieu dans les jours qui viennent Le grand dévoilement au cours de deux journées continues de visites ludiques et de spectacles, samedi et dimanche 26 février à partir de 13h 30 à 19h. Et puis, la création d'Intra Muros, texte et mise en scène Alexis Michalik du 9 mars au 16 avril 2017. 

Théâtre 13 - Jardin
103 A boulevard Auguste Blanqui
75013 PARIS

lundi 20 février 2017

Abigail's Party de Mike Leigh au Poche Montparnasse

Abigail's Party est une pièce surprenante qui nous plonge quasiment cinquante ans en arrière, dans la banlieue de Londres, à une époque où les codes sociaux étaient très clivés.

Il est alors de bon ton d'inviter ses voisins à faire connaissance autour d'un verre (façon de parler parce qu'on boira énormément au cours de la soirée). C'est ce à quoi s'emploie Beverly en quasi parfaite maitresse de maison alors que son mari Peter s'esquiverait volontiers.

La suite des évènements démontrera s'il s'agit d'un pur exercice de courtoisie.

Beverly a une qualité -ou un défaut- qui est de s'exprimer sans filtre alors qu'une de leurs invités, Susan, cherche à l'opposé toujours à arrondir les angles. Un jeune couple est aussi invité, Tony et Angela, nouveaux venus dans le quartier.

Abigail sera l'arlésienne de la soirée. La jeune adolescente affranchie est la fille de Susan et elle donne sa propre "party" dans un pavillon voisin, au domicile de sa mère, évincée de la fête, qui perdra son assurance au fil des heures.

On est surpris d'apprendre que c'est Mike Leigh, le grand cinéaste aux Palmes d’Or et autres Oscars (Secrets et mensonges, Naked, Turner) qui a écrit la pièce parce qu'on ne le connait pas comme auteur de théâtre. Il avait conçu le rôle de Beverly pour sa femme. L'adaptation en français est signée par Gérald Sibleyras (Un petit jeu sans conséquences, Les 39 marches, Des fleurs pour Algernon et co auteur de Silence on tourne, actuellement à l'affiche au théâtre Fontaine).

Mais c'est Lara Suyeux (Beverly) qui a donné à Thierry Hartcourt l'idée de monter cette pièce, culte en Angleterre, où elle est jouée depuis sa création en 1977. Le metteur en scène est d'ailleurs très actif puisqu'il signe aussi l'Amante anglaise actuellement à l'affiche au Lucernaire.

On célébrait la société matérialiste dans les années 70. On n'est guère différent aujourd'hui avec le culte du virtuel. L'enjeu demeure identique : faire croire qu'on existe, en cultivant le paraitre, sans soupçonner qu'on se brulera peut-être les ailes.

Les costumes sont incroyablement datés, fort réussis, allant jusqu'à être assortis au papier peint pour la tenue d'Angela. Plusieurs accessoires rappellent les années 70, par exemple un très kitsch téléphone de bakélite orange. Les codes sociaux de la réussite sont apparents comme la taille de l'appartement, la présence d'un très grand canapé, d'une reproduction de tableau de maitres, le célèbre Déjeuner des canotiers de Renoir, et La chaise et la pipe de Van Gogh, sans doute signes de snobisme puisqu'ils  n'ont pas été peints par des artistes anglais. Mais ce n'est pas parce qu'on exhibe des chefs d'oeuvres ou des livres reliés que l'on prouve qu'on est cultivé.

Les sourires sont un peu forcés en début de soirée. Les confidences discrètes. It's now or never, susurre Elvis Presley, kiss me my darling, tomorrow will be too late.

Le ton change sous l'impulsion de la maitresse de maison : on n'est pas là pour discuter mais pour s'amuser. Plus tard Rain and tears de Demis Roussos et le Boogie Wonderland d'Earth Wind and Fire, signe le début du dérapage.
Le jeu devient dangereux. Le talent des comédiens est au service de personnages qui révèlent leur vraie personnalité. On dirait aujourd'hui de Beverly qu'elle est cash. Ce qui semblait être une soirée un peu fade change de ton, nous offrant un  moment pimenté qui promet toutes les surprises.

Abigail's Party de Mike Leigh
Adaptation Gérald Sibleyras
Mise en scène Thierry Hartcourt
Avec Cédric Carlier (Antony), Dimitri Rataud (Peter), Alexie Ribes (Angela), Lara Suyeux (Beverly) et SéverineVincent (Susan)
Costumes Jean-Daniel Vuillermoz
Décor et accessoires Marius Strasser
Lumières Jacques Rouveyrollis
Son Camille Urvoy
Maquillages, perruque et coiffures Catherine Saint-Sever
Du mardi au samedi à 21h, dimanche à 15h
Relâches exceptionnelles les 8 et 9 juin 2017
Au Théâtre de Poche-Montparnasse depuis le 31 janvier 2017
75 Boulevard du Montparnasse, 75006 Paris
Téléphone : 01 45 44 50 21

dimanche 19 février 2017

L'amante anglaise au Lucernaire dans la mise en scène de Thierrry Harcourt

Je me souviens parfaitement de l'Amante anglaise jouée en 2010 au Théâtre de la Madeleine, avec André Wilms, Ariel Garcia-Valdès et la grande Ludmilla Mikaël (à qui la profession décerna cette année-là un brigadier pour sa performance). J'ai failli ne pas me risquer à venir voir celle qui est à l'affiche du Lucernaire. La curiosité l'emporta et je ne regrette pas.

Il faut savoir que Marguerite Duras s'était indignée à plusieurs reprises de la façon dont étaient menés les interrogatoires et du manque d'écoute de la machine judiciaire. Ce qui la passionnait n'était pas de savoir qui avait commis le meurtre mais comment on pouvait en arriver à cette extrémité. C'est bien le silence de l'accusée qu'elle cherchait à faire parler.

Les lecteurs se rappellent peut-être du titre de l'éditorial qu'elle avait écrit dans le journal Libération en 1985 à propos de Christine Villemin (on croyait alors que c'était une mère infanticide. Depuis le procès s'est conclu par un non-lieu) où elle s'enflammait à propos de la mère de Grégory qu'elle voyait "Sublime, forcément sublime". Cet article était maladroit, fut très mal compris et fit scandale.

L'Amante anglaise est sans rapport avec l'affaire Grégory puisque la pièce a été écrite en 1968. Marguerite Duras s'était inspirée d’une autre situation -réelle elle aussi- dont elle a modifié quelques paramètres (l'épouse Rabilloux tue son mari en 1949, dépèce le cadavre, s'imagine le dissimuler en en jetant les morceaux la nuit dans des trains de marchandise ... qui passent tous sous le viaduc de son quartier ... à Savigny-sur-Orge) pour explorer à sa manière à qui profite un tel crime. Le présupposé de Marguerite Duras est d'éclairer l'inexplicable, partant du principe que rien n'est gratuit ni fortuit.

Claude Régy avait monté la pièce le premier en 1968, avec Madeleine Renaud, Claude Dauphin et Michaël Lonsdale. En 1999, Patrice Kerbrat l'a reprise avec Suzanne Flon, Jean-Paul Roussillon et Hubert Godon. La voici avec une distribution toujours aussi remarquable et on comprend que Judith Magre ait eu envie de se saisir (pour la première fois de sa grande et belle carrière) d'un texte de Marguerite Duras. Elle s'en amuse autant que possible : je tue d'accord mais on rit quand même, avait-elle promis le soir de la présentation de la pièce. Pari tenu par cette grande comédienne qui compose une Claire Lannes toute en nuances.
Le mari, Pierre Lannes (Jacques Frantz) est questionné le premier. Son innocence, du point de vue de la justice, vacille lorsqu’il avoue que oui vraiment cette mort est une aubaine inespérée, d’où la conclusion : vous avez tué en rêve, elle en vrai. Elle, c’est sa femme, Claire Lannes, la meurtrière de sa cousine, que l’on entendra dans la seconde partie.

L’époux sera libre. Libre, mais pas complètement innocent. L’interrogateur (Jean-Claude Leguay) suppose, réfléchit, relance. Il a parfois une façon de pencher la tête, de secouer son carnet de notes. Sans lumière aveuglante, loin de ce qu'on présuppose d'un interrogatoire, avec empathie, comme un psychologue chercherait à aider son patient à dérouler sa pensée.
Quand la rubrique "faits divers" relate de tels crimes elle les qualifie souvent d’actes gratuits, par raccourci, dans un aveu d’incompréhension ou par déni d’un sens profond. La criminelle elle-même ne saurait expliquer son geste. Alors je cherche pour elle dira l’Interrogateur, patiemment, car à défaut de raison objective il espère débusquer une ébauche de motif, un indice de motivation …

Tout le monde rêve de crime. Elle-même l’a confié à son mari. Elle craint maintenant la sentence. Elle sait que plus les criminels sont clairs plus on les tue (il faut avoir conscience que la peine de mort n’est pas encore abolie) et pourtant faire la lumière l’attire même si elle a d’abord estimé que ce n’était pas la peine d’expliquer. Elle a tout dit à la justice mais ce n’est pas tout à fait vrai. Elle n’a pas révélé où elle a caché la tête.

Sa cousine était grosse, trop grosse, cuisinant systématiquement des viandes en sauce. Quel écœurement ! Chaque dîner était la fin du monde. Claire en a vomi. Dans le jardin, sur le banc où à force de rester immobile lui venaient des pensées intelligentes. Elle pense au bonheur, s’enivrant du parfum mentholé des herbes aromatiques. Au suicide aussi. Elle vacille, sombrant dans l’anorexie mentale jusqu’à la folie.

Le titre de la pièce s'explique brutalement quand on réalise que c'est un simple jeu de mots avec la plante, la menthe.

Ce qui n’est pas pensé ne peut être dit. Avec honnêteté et parfois un regard qu'on pourrait penser malicieux, l’accusée répond, élabore, dit tout ce qu’elle peut, s’efforçant de ne pas perdre la tête. Oui elle a aimé. Oui à la folie. Oui, un jour on lui a menti et le ciel s’est écroulé. Oui sans doute n’était-elle pas assez intelligente pour l’intelligence qu’elle avait.
Elle parait dès lors moins coupable, voire même presque victime d’une sorte de vie étriquée sans occasion de rencontre, ni affective, ni intellectuelle, sans personne à qui parler. Coincée entre un mari massif et distant, une servante sourde et muette, souffrant de l’absence d’un ex-amant, dans ce village enserré dans un nœud ferroviaire. Au fond, seul l’Interrogateur constituera un partenaire intellectuellement de son niveau. Fiévreux, sérieux, tenace mais découragé subitement il cesse d’autopsier un meurtre dont l’essentiel vient d’éclater in extremis aux pupilles des spectateurs. Et c'est vainement que Claire Lannes le supplie de l'écouter.

Thierry Harcourt, le metteur en scène, affirme avoir été séduit par l'aspect policier de la pièce qu'il a vu comme un thriller de l’esprit, une tentative de comprendre ce qui peut pousser quelqu’un à commettre un acte aussi barbare.

L'amante anglaise demeure une énigme, ne révélant aucune circonstance atténuante pour alimenter la défense. Si ce n'est une toute petite phrase : "on ne se parlait pas".

L'amante anglaise de Marguerite Duras
Mise en scène de Thierry Harcourt
Avec Judith Magre (Claire Lannes), Jacques Frantz (Pierre Lannes) et Jean-Claude Leguay (l'interrogateur)
Lumières Jacques Rouveyrollis
Du 25 janvier au 9 avril, du mardi au samedi à 19 h et le dimanche à 15 h
Au Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des champs, 75006 Paris.
Standard : 01 42 22 26 50, réservations : 01 45 44 57 34 

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Laurencine Lot ou PH. Hanula.
La première est celle du dossier original du manuscrit.

samedi 18 février 2017

Gardez le sourire au Petit Casino

Trinidad interprète Gardez le sourire au Petit Casino, lequel a vu se produire de célèbre pointures comme Sylvie Joly, Michel Blanc ou Paul Preboist dont les affiches dédicacées ornent les murs de pierre de la salle.

Michel Ferrand l'a ouvert en 1969 dans une ancienne boutique de plomberie sur un principe qui a donné son nom à l'endroit : les spectateurs jouaient aux dés leur prix d'entrée. Maintenant le tarif est unique mais il appartient toujours à la famille et c'est Hélène Renault, sa fille, qui est aux commandes.

L'endroit fonctionne toujours dans la tradition du café théâtre ou l'on peut enchaîner dîner et spectacles, le mot est au pluriel parce que ce sont deux artistes qui se succèdent sur la scène à partir de 21 heures. D'abord Trinidad, puis Dany Mauro à 22 h 30.

Le repas obéit à la formule à volonté, avec buffet de hors d'œuvres, de charcuteries et de fromages, sans oublier les desserts. Les futurs spectateurs ont un bon coup de fourchette à en juger par les allers et venues entre les vitrines réfrigérées et leur table recouverte d'un carré de tissu à carreaux rouges.

vendredi 17 février 2017

Le Prix du Brigadier récompense en 2017 Catherine Hiegel, Anne Delbée et Michael Lonsdale

Le Prix du Brigadier est parmi les plus anciens consacrés au Théâtre. Il a été fondé en 1960 à l'initiative de l'Association de la Régie Théâtrale (A.R.T.), pour couronner l'événement théâtral de la saison représentant ainsi "la récompense de professionnels à un professionnel". Et c'est Françoise Sagan qui fut la première lauréate.

La cérémonie eut lieu ce matin sur la scène du Théâtre Montparnasse où deux Brigadiers d'honneur ont également été remis.

C'est Stéphane Hillel Président de l’Association pour le Soutien du Théâtre Privé qui accueillit sur la scène Danielle Mathieu-Bouillon, en soulignant l'intérêt du site de l'ART, un travail remarquable et indispensable, surtout pour le théâtre qui est par nature éphémère, justifiant la parole de  Paul Valéry : la mémoire, c'est l'avenir du passé.

La Présidente de l'ART a d'abord salué le jury merveilleux qui se réunit autour d'une table pour dire du bien, ce qui fait du bien, précisa-t-elle sous les applaudissements de l'assemblée.
Elle égrena quelques noms de ce jury : Christophe Barbier, journaliste, écrivain, chroniqueur politique, Emmanuel Dechartre, comédien, Directeur du Théâtre 14 Jean-Marie Serreau, Myriam Feune de Colombie, comédienne, Directrice du Théâtre Montparnasse,  Jorge Lavelli, metteur en scène, Didier Long, metteur en scène ; Directeur du Théâtre de l'Atelier, Catherine Salviat, comédienne, ex-sociétaire de la Comédie-Française, Didier Sandre, comédien ... sans pouvoir tous les citer.
C'est en spécialiste des lumières qu'elle a voulu un cyclo bleu pour la cérémonie. Bruno Julliard, Premier Adjoint à la Mairie de Paris, est ensuite revenu sur les événement qui ont marqué l'année 2015 en rendant hommage aux théâtres dont la poursuite de l'activité a été un signal déterminant. Il a pointé que le théâtre public comme le théâtre privé est resté debout sans se soumettre à quelque intégrisme qu'il soit.

Savez-vous ce qu'est le brigadier ? On ne l'emploie hélas pratiquement plus au théâtre. C'est un morceau de perche avec lequel le Régisseur (Directeur de la scène) frappait les trois coups pour commander le lever du rideau (vous me direz que le lever de rideau est lui aussi un rituel qui disparait).

Ce bâton enveloppé de velours rouge et serti de clous dorés s'appelle brigadier parce que dans l'armée c'est ce grade qui dirige une équipe. J'ai toujours cru que le nombre de trois était une référence à la Trinité (le Père, le Fils et le Saint-Esprit). On frappait le double à la Comédie Française, donc 6 coups, pour célébrer la réunion des deux troupes fondatrices de cette institution en 1680, à la mort de Molière (dont c'est aujourd'hui l'anniversaire de sa disparition comme nous le rappellera Catherine Hiégel) celle de l'Hôtel de Bourgogne et celle de l'Hôtel Guénégaud.

Il est devenu l'emblème de l'ART et il est naturellement décorée de velours rouge et de clous dorés, avec une plaque de cuivre gravée au nom du récipiendaire.

Catherine Hiegel, actrice et metteuse en scène reçut le Prix du Brigadier 2016 pour Les Femmes savantes de Molière au Théâtre de La Porte Saint-Martin. De toutes les récompenses qu'elle a reçues (et notamment le Molière de la meilleure comédienne en avril 2011) je l'ai plusieurs fois entendue dire avec humilité que c'était toujours celle du public qui lui importait le plus. 

Elle aura passé plus de quarante ans à la Comédie Française où elle a interprété des rôles très différents. Elle fut extraordinaire aussi juste après dans la Mère de Florian Zeller, mise en scène par Marcial Di Fonzo Bo, au Petit Théâtre de Paris. Elle s'est aussi avancée dans la mise en scène avec la création du Bourgeois gentilhomme, dans ce même Théâtre de la Porte Saint-Martin, avant d'y monter les Femmes savantes.
S'il ne faut retenir qu'un rôle de sa filmographie, ce sera Josette, l'infirmière qui change le cours de l'histoire dans La vie est un long fleuve tranquille. Philippe Minyana disait d'elle que c'est une militante, excessive souvent, monstre de scène, un peu cow-boy, capable d'incarner sur le plateau une reine comme une petite dame fragile et courbée.

Visiblement émue, Catherine Hiegel a évoqué le rapport particulier qu'elle entretenait à la Comédie française avec cet objet. Elle aime tout ce qui touche au sacré comme la servante (cette lampe qui veille lorsque le théâtre est déserté) ou le brigadier, en bonne superstitieuse. Un jour le régisseur, lasse de la voir saisir l'objet pour conjurer son angoisse avant d'entrer en scène lui en a coupé un tout petit morceau. Elle connu quelques années sereines. Hélas, il lui fut volé dans sa loge comme tout ce qu'elle y conservait et elle nous avoua qu'elle n'osa jamais demander un nouveau fragment. Cette fois je l'ai entier .... Et je ne l'ai pas volé ajouta-t-elle avec humour.
Regrettant de ne pas disposer malgré tout de la petite planche rituelle, Catherine Hiegel a cependant étrenné son objet fétiche avec bonheur en tapant deux fois les trois coups.

Danielle Mathieu-Bouillon appela ensuite Anne Delbée dont la dernière pièce, Racine ou la leçon de Phèdre, a secoué tant de monde. On ne peut pas évoquer sa carrière sans la lier d'abord à Claudel qui est à l'origine de sa vocation pour le théâtre, bien avant le lycée où un heureux changement d'établissement lui fera rencontrer Patrice Chéreau.

A 28 ans Jean Mercure, alors directeur du Théâtre de la Ville, lui propose de monter l'Echange. Ce sera ensuite chezvRacine qu'elle puisera ses partitions de prédilection. Elle fut la première femme directrice d'un Centre dramatique National, le premier aussi de l'histoire du théâtre, et ce fut à Nancy qu'eut lieu l'aventure.

En féministe convaincue elle nous a fait redécouvrir Camille Claudel, mais il reste encore, dira-t-elle,  tant de chemin à faire pour promouvoir les femmes. En femme de coeur elle s'est engagée dans la libration de Nelson Mandela. On ne devrait pas résumer sa carrière à si peu d'exemples mais dans quel état d'émotion serait-elle apparue si on avait tout dit ?
On vit une femme émue qui retenait ses larmes pour respecter la promesse faite à sa fille de ne pas pleurer, mais qui néanmoins n'avait pas peur de montrer ce qu'elle ressentait.

Elle a baigné dès l'enfance dans le théâtre. Et si l'aviateur a dessiné un mouton au Petit prince, c'est sans doute un théâtre que son père architecte lui a en quelque sorte tracé. Il a fait plus. Elle se souvient de lui et de sa mère cousant le soir les costumes d'une pièce qu'elle devait jouer à l'école. Elle nous apporte la réponse à la question que Christophe Colomb fait à un marin au soir de sa vie : réponds moi, est-ce vrai qu'il y a un autre monde ? Cet autre monde existe et c'est le théâtre.

Ce n'est pas un hasard si elle cite la parole d'un navigateur puisque les régisseurs étaient issus de ce monde. Le théâtre est lié à la marine. Et quand on sent la fin du voyage qui commence à venir, on est sensible à une main qui se pose sur votre épaule. Anne Delbée veut croire que si le monde disparaissait, le théâtre recréerait l'humanité.

Elle termine sur une note très positive en saluant Baptiste son petit neveu de 7 ans qui monte sur scène en ce moment. L'enfant, assis à coté de moi, ne cachait pas sa joie et m'a soufflé qu'il avait bien l'intention d'en faire son métier.
Saisissant le Brigadier à deux mains elle commenta d'une vois ferme : je frappe pour Emilie (sa fille) qui après Béjart (elle était danseuse dans sa compagnie de 1999 à 2008) a décidé de créer une troupe à son tour.

Troisième remise, lui aussi pour l’ensemble de sa carrière à Michael Lonsdale, acteur majeur, capital, humble et discret, peut être en raison de sa double culture franco britannique, alors que sa carrière est éblouissante. Justifiant une démarche trop souple il murmure : Je suis une mouette et j'ai failli tomber à la renverse.
Il prétend avoir rencontré par hasard les mots de Marguerite Duras et de Beckett, se souvient des grands moments que furent l'Amante anglaise (qu'il joua avec Madeleine Renaud, à la création par Claude Régy), comme India song. Heureux d'avoir pu alterner les textes dits d'auteur et les grands succès populaires. Parfois les deux comme Frère Luc dans Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois en 2010, qui lui valut d'ailleurs un César. Il nous confie dans son livre Il n'est jamais trop tard pour le plus grand amour combien ce saint homme incarne son idéal (p. 102).

En homme de foi, il exprime combien il faut vivre intensément, vivre passionnément / Et ne se battre seulement / Qu'avec les feux de la tendresse comme le chantait Barbara dans Perlimpinpin.

Le théâtre est un drole de moment où on s'expose. J'aurais jamais pensé que ça aurait été si loin et si pleinement. Il nous dit ce qu'il doit à Tania Balachova qui fut son professeur. Ce n'est une surprise pour personne, mais il est tellement captivant quand il relate la scène (que vous pouvez retrouver p. 128 de son livre) qu'on l'écoute comme si on découvrait l'anecdote. Il a réussi à faire rire la salle car il raconte avec beaucoup de malice.

Pour moi l'enfant adultérin caché à sa naissance, monter sur scène ne fut pas simple. Les études n'étaient pas mon fort. J'ai tenté le théâtre mais que ce soit Tchekhov ou Feydeau j'étais incapable d'être autant chose qu'un gentil.

Je veux vous voir contrarié, exigeait Tania. Je faisais de son mieux en élevant un peu la voix mais le résultat n'était pas satisfaisant. Je veux vous voir très fâché. Pas mieux. Je veux vous voir fou de rage. Rien de mieux. En femme intelligente elle menace de me virer de son cours. Elle me propose un dernier essai. J'attrape une chaise et je hurle, provoquant enfin un compliment : Ah bon, dit donc quand vous vous y mettez ....
J'avais à la maison le coeur qui cognait en pensant que le théâtre n'était pas pour moi. J'ai compris qu'il fallait pouvoir interpréter toute la gamme humaine de l'ange au salaud. Merci Tania dit-il en embrassant le bois qu'il frappe délicatement sur le sol.

jeudi 16 février 2017

Benoît Castel en toute liberté et bientôt pâtissier boulanger en toutes lettres

Benoît Castel est breton. Il est arrivé ici pour un an et cela fait vingt-six ans qu'il régale la capitale. Sans jamais cesser d'innover et de remettre en cause les codes.

Il est maintenant installé au 150 rue de Ménilmontant dans une boulangerie qui pourrait être classée monument historique car c'est là que Bernard Ganachaud, inventa en 1960 la fameuse "flûte Gana". Anecdotique ? Pas vraiment quand on sait combien la flore d'un lieu a toute son importance dans le processus de fabrication.

Quand il a créé la boulangerie Liberté des Galeries Lafayette Haussmann, pendant plusieurs mois le pain était bon mais sans âme. Nos grand-mères le savaient bien. Je ne vais pas vous raconter la Soupe de la mamée de Jean-Pierre Chabrol concluant que si on veut manger une bonne soupe il faut venir chez elle au lieu de s'échiner à reproduire la recette. On a tous expérimenté la déception de la fadeur d'un plat reproduit à la maison et qui avait pourtant enchanté nos papilles dans un autre cadre ....


Benoît Castel est d'abord pâtissier alors l'établissement s'appelle "pâtisserie-boulangerie" dans cet ordre là.

Il a débuté à Rennes où il a fait son apprentissage chez Duchesse de Bretagne, une pâtisserie-confiserie-chocolaterie avant d'arriver dans ce même XX° arrondissement dans la pâtisserie de l'Eglise aux cotés de Jean-Claude Vergne. Il est passé ensuite par des maisons honorables, comme le salon de thé le Valentin, passage Jouffroy, où il dit avoir beaucoup appris. Il a eu la chance de travailler sous les ordres d'Hélène Darroze, à l'ouverture de son restaurant. En 2003 il intègre le groupe Costes et plus tard la grande Epicerie.

mercredi 15 février 2017

Une maison de poupée d'Ibsen au Lucernaire

Une maison de poupée est un grand classique du théâtre scandinave qui est actuellement à l'affiche au Lucernaire et que je suis allée voir avec Isabelle. Elle a rédigé une chronique dont je partage chaque mot.

Le titre bien sage, à l'instar de ces intitulés qui cachent leur jeu comme une eau qui dort et qui tout à coup s’enfle sous l’effet d’un orage.

Bien sûr, beaucoup d’entre vous connaissent la pièce qu’Henrik Ibsen a écrite en 1879 en s’inspirant d'un fait réel, l’histoire d’un couple d’amis. L’écrivain norvégien fit grand scandale à l’époque en critiquant les codes sociaux de son époque.

Vincent Blot a imaginé une scénographie qui inspire le nid familial douillet où vivent Nora et Torvald Helmer avec leurs trois enfants. Un intérieur bourgeois symbolisé par son lustre et quelques tapis, mais assez dépouillé pour le reste, réduit à une table et quelques chaises, mais enrichi d'un sapin de Noël qui scintille, de cadeaux, et un plateau bordé par un tapis de neige judicieusement disposé.

Nora est magnifiquement interprétée par Florence Le Corre frêle, élégante dans un faisceau de lumière qui éclaire une chute de flocons de neige. La détresse de la jeune femme est déjà palpable dès les premières minutes tandis qu’elle lit face au public un contrat dont on comprendra ensuite qu’il va faire basculer sa vie pour toujours.

Lorsque Torvald rentre de son travail, Nora se présente à lui comme la femme au foyer superficielle qu’il s’attend à retrouver. On comprend vite que chacun a un rôle établi au sein de ce mariage. Lui, directeur de banque et père de famille accroché à sa respectabilité, elle, la jolie poupée sans consistance qui passe sa journée entre son foyer et le shopping. Elle est pour Torvald son alouette qui bat de l'aile, son petit écureuil, devant supplier de gaspiller rien qu'un tout petit peu, un joli petit panier percé dans la maison. Philippe Calvario incarne un époux qui n’a pas la rigidité d’un homme du 19ème siècle malgré des paroles prononcées sans appel : je n'ai pas de dettes, jamais emprunté. On s’habitue à son jeu un peu déphasé et qui donne finalement à la pièce une touche très actuelle.
Nora, sous son apparente frivolité, a pris il y a quelques années une décision lourde de conséquences. Pour sauver la vie de son mari, alors gravement malade, elle a financé un voyage en Italie par des moyens dont il ignore la provenance réelle, et on peut penser qu'il n’aurait pas accepté une telle dépense. Il faut resituer l'affaire dans le contexte de l'époque, quand une femme n’était pas autorisée à emprunter de l’argent. Il suffit de rappeler qu'avant 1965 une femme ne pouvait travailler en France sans l’accord de son mari ni ouvrir de compte en banque à son nom propre.

Nora a donc fait un faux en écriture auprès d’un certain Krogstad qui est son créancier. Or cet homme est l’employé du mari qui envisage de le renvoyer en raison de son passé douteux. Krogstad fait chanter Nora pour récupérer son argent. Il menace de tout révéler à Torvald, ce qui ruinerait la réputation de Nora. A moins qu'elle ne puisse le rembourser mais comment ? Ou encore accepter que la vérité soit dite.
L’intrigue est posée. Nora est prisonnière d’une situation inextricable. Les chants de Noël laissent place à des musiques modernes dont les titres n’ont pas été choisis au hasard. Entre chaque scène une nouvelle chanson symbolise une étape du déroulement de l’histoire. Le Perfect Day de Lou Reed apporte une note ironique sur le déroulement de la soirée. Amour et dépendance ligotent le couple.

The End des Doors semble annoncer la mort mais aussi peut-être la fin de l’enfance et le passage à l’âge adulte que va vivre Nora...  Le Foxey Lady de Jimi Hendrix parle d’une femme qui maitrise le jeu de la séduction et qui est tout sauf soumise.

Dans une atmosphère de plus en plus tendue, auprès d'un mari qui pour le moment apprécie encore combien il est miraculeux de vivre et d'être heureux, Nora s’affole et se démène pour cacher son secret et sauver son mariage. L’arrivée de son amie et confidente, Kristine Linde (Nathalie Lucas) ne lui apporte qu’un apaisement temporaire. Son amie a de graves soucis et elle intercède pour qu'elle puisse obtenir un emploi à la banque. hélas il faudra licencier Krogstad.

L'homme ne cesse de revenir à la charge. Tel le sang sur la clef de barbe bleue, on ne peut pas l’effacer. Il réapparait régulièrement dans l’ombre derrière la baie vitrée, sa voix est amplifiée et son comportement initial est glaçant. Philippe Person qui joue Krogstad, et qui a adapté (en resserrant le nombre de comédiens) et mis en scène la pièce, s’est inspiré des ambiances d’Hitchcock pour plonger avec succès le spectateur dans un climat anxiogène.

Nora doit jurer son innocence, main levée. La scène au cours de laquelle elle danse le charleston en faisant dans sa tête le compte à rebours du temps qui lui reste à vivre est particulièrement poignante. 

La jeune femme semble grandir à toute vitesse : quand on s'est vendu une fois pour l'amour des autres, on ne recommence pas. Les masques tombent, la vérité éclate. Torvald se révèle dans toute sa lâcheté. Loin de s’attendrir du sacrifice de sa femme, il ne pense d'abord qu'à sa réputation : je peux couler à pic à cause d’une femme écervelée… Mais dans un sursaut d'amour ou de compassion il affirme qu'il a tout pardonné et ajoute repose-toi sur moi à présent, j'ai de larges ailes pour te protéger.

L'époux a changé de registre en comprenant que sa femme lui échappe. Il est défait, sidéré, il s’humilie par ses supplications inutiles. Mais c’est trop tard. 

Nora, qui n’avait porté que des robes sages revient sur scène en pantalon de tailleur noir et chemisier blanc. C’est la fin des non-dits dans leur couple. Nora a ouvert les yeux sur la mesquinerie de son mari : Voilà huit ans que nous sommes mariés et c’est la première fois que nous parlons sérieusement. D’abord papa, puis toi, vous ne m’avez jamais aimée. J’ai été votre poupée (justifiant ainsi le titre). Précisément tu ne me comprends pas. Je suis passée des mains de papa dans les tiennes. Je vais te quitter pour m'éduquer moi-même. Je dois être entièrement seule.

Alors que l'époux s'énerve, la juge folle et veut lui interdire de prendre son envol, Nora désormais femme n’a plus rien à perdre: je suis d'abord et avant tout un être humain et je veux réfléchir par moi-même. Elle a fait le choix radical de quitter sa famille, de s’émanciper des carcans de son univers. Dans une lucidité douloureuse elle conclut : Je veux savoir qui a raison de moi ou de la société.

L’émotion est à son comble quand Nora quitte la scène. On se demande si le miracle suprême pourra se produire. L’adaptation de Philippe Person permet de se concentrer sur le drame psychologique davantage que strictement sur la condition féminine rattachée à une époque parfois un peu datée. Les dialogues résonnent ainsi avec universalité. La question de l'indépendance est éternelle.

Ibsen aura eu le mérite de lancer une des premières pierres du féminisme avec cette pièce. Il ne fut pas le seul. Ainsi la suédoise Alfhild Agrell écrira Sauvé en 1882 avec les mêmes codes qui a fait l'objet d'une lecture en décembre dernier. On retrouvera en 1973 dans le film Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman ce même genre d’atmosphère de malaise dans un couple où le bonheur apparent se fissure pour aller vers une autre forme de vérité. 

Ne manquez pas la belle interprétation ce cette Maison de poupée au Lucernaire qui n'a rien perdu de son potentiel pour nous faire réfléchir. C’est une véritable réussite théâtrale ! Hier, en ce jour de Saint-Valentin, un jeune homme assis au premier rang est monté sur la scène après les saluts, a mis genou à terre pour demander son amie en mariage en sortant une alliance de sa poche. Une telle déclaration d'amour sous les auspices d'un auteur féministe ne saurait qu'être de bel et bon augure.

Une Maison de Poupée de Henrik Ibsen
Traduction Régis Boyer
Adaptation et mise en scène Philippe Person
Avec Florence Le Corre, Nathalie Lucas, Philippe Calvario et Philippe Person
Lumières Alexandre Dujardin
Décor Vincent Blot
Théâtre du Lucernaire

53 rue Notre Dame des Champs- 
75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34
Jusqu’au 12 mars 2017
Du mardi au samedi à 21h, dimanche à 19h
Les photos sont de Pierre François

mardi 14 février 2017

Salon 2017 du Salon des Artistes Français au Grand Palais

Les coups de marteau résonnent et les pinceaux s'agitent à quelques heures de l'ouverture au public sous la verrière du Grand Palais, du 227ème Salon des Artistes Français dans le cadre d’Art Capital, dans la logique historique du vernissage qui marquait le moment où les artistes appliquaient une couche de vernis sur leurs œuvres.

Géricault acheva Le Radeau de la Méduse, le matin même de l’ouverture au public en 1819, et créa d'ailleurs la controverse. On ne vernit plus aujourd'hui mais la coutume demeure.

Il n’est pas un Salon de galeries. C'est le seul Salon historique à être géré par des artistes, pour des artistes qui y sont directement représentés. La rencontre directe, est favorisée dans un esprit de partage entre visiteurs, professionnels, collectionneurs et amateurs d’art. Le catalogue est donc précieux parce qu'il recense tous les exposants, avec leurs coordonnées pour pouvoir les contacter ensuite et, pourquoi pas leur rendre visite dans leur atelier.

La couverture reprend un détail des Quadriges en bronze de Georges Récipon, abimés par la corrosion, déposés en 2001 pur restauration et remis en place aux angles de la façade principale en 2004. Cette opération a posé des questions délicates. Devait-on par exemple laisser en l'état les impacts des balles ayant marqué les œuvres à la Libération de Paris ? Il fut décidé de les restaurer minutieusement mais de les conserver. On aperçoit en levant le nez, une sorte de hublot sous le ventre de chaque cheval où un humain peut se glisser pour vérifier que l'intérieur de cuivre martelé n'a pas subi de nouveau dégât par l'eau de pluie.

La présidente du Salon, déclaré d’utilité publique depuis 1883, Martine Delaleuf, fait, avec tous les membres du jury, un travail remarquable pour conserver à la manifestation l'ouverture la plus large sur le monde de l'art et ses courants esthétiques.

Il ne faudra pas tirer de conclusions à partir des photos que je publie ici. Elles résultent du regard que j'ai posé dans les allées le matin de ma venue avec le sentiment d'un retour très marqué au figuratif. Elles ne constituent pas une sélection de type palmarès même si je me suis aperçue ensuite que beaucoup d'oeuvres avaient été réalisées par des artistes primés les années précédentes. On pourra me reprocher de n'avoir pas photographié de gravures alors que j'apprécie cet art.

Loin de moi l'idée de me livrer à l'exercice de la critique d'art dont on m'a dit qu'il était né au Salon. Le cadre inspira les plumes d’écrivains aussi célèbres que Denis Diderot (il y écrivit en 1759 ses premières chroniques pour la revue La Correspondance Littéraire de Grimm), Stendhal, Charles Baudelaire, Théophile Gautier, Emile Zola, Guy de Maupassant, Guillaume Apollinaire...

Je ne dirai jamais assez que mon objectif dans ce type d'article est de communiquer mon enthousiasme à propos d'une exposition et de donner envie aux lecteurs de se rendre sur place et de se faire leurs propre opinions ... cette année ou lors de l'édition prochaine.

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