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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 15 mars 2023

Millésimes Alsace DigiTasting® 2023 #3 Dégustation Domaine Jean-Marie Haag avec Myriam Haag

C'est avec grand plaisir que j'avais fait connaissance avec Myriam Haag à Vinexpo. Ce fut très agréable de pouvoir nous aprler en face à face, et aussi de déguster un vin exceptionnel, le Pinot noir Synergie 2018.

J’avais fait avec elle ma première dégustation digitale l’an dernier, et c'était une évidence de recommencer.

Par contre j'ai un peu regretté que le coffret comporte les mêmes vins que l'an dernier, avec cependant d'autres millésimes, même si je comprends que ce choix correspond à ce qui est le plus représentatif de leur production.

Il y avait donc les 4 AOC Alsace suivants :
27 A - Grand Cru Zinnkoepfle, Riesling 2020
27 B - Riesling 2019 Vallée Noble
27 C - Pinot noir 2021
27 D - Gewurtztraminer 2021

Nous avons commencé par le Riesling 2019 en appellation communale Vallée Noble, qui exprime le côté gréseux du terroir. Les vignes poussent sur une colline située àôté du grand cru mais il présentera un résultat différent.

Il est sec, avec une forte tension et une belle fraicheur saline bien que le millésime ait été caractérisé par de fortes chaleurs. Preuve que ce vin a un beau potentiel et garde longtemps ses arômes de fraicheur.

Poursuivons avec le Riesling Grand Cru Zinnkoepfle 2020 qui se caractérise par plus d'amplitude en bouche, plus de rondeur, et davantage de profondeur. La fraicheur est là, encore, mais avec moins de vivacité que sur le grès.

On est ici sur un calcaire et on va trouver une évocation anisée, mentholée, voire réglisse qui sont la trame du Zinkoepfle où, historiquement, on avait planté du Sylvaner et du Gewurtztraminer, alors que les vins qui ont un côté salin y ont totalement leur place.

Voici maintenant le Pinot Noir, qui pousse toujours sur le Zinkoepfle  mais côté sud-ouest, sur un terroir de calcaire coquiller qui installe le vin. Les raisins sont éraflés. La vinification est traditionnelle. Les cuves sont en inox (et pas sur le bois) pour garder le fruit, avec ces arômes de fruits rouges, de cerises noires et de griottes, caractéristiques du cépage. Avec des tanins soyeux, élégants jusqu'au bout.

Le millésime 2021 fut difficile. Il fallait des raisins sains et murs pour obtenir un tel résultat. On le servira à 12-14° en été, à 16-18° en hiver, et sur des plats plus généreux.

Nous terminerons avec le Gewurtztraminer 2021 lui aussi sur terroir calcaire sur des parcelles proches de celles de Pinot noir. Ce n'est pas un grand cru mais il est intéressant en termes d'arômes de fleurs et de notes épicées où le poivre ressort.

Si on le comparait au Grand Cru on constaterait que ce dernier est plus exubérant et plus puissant.

Cette bouteille a sa place sur les plats exotiques, aux épices douces comme la cannelle et le gingembre. Par exemple un bouillon Thai à la cannelle, l'anis étoilé, la citronnelle, la coriandre. Ou encore avec des Saint-Jacques à la crème de coco. Mais il sera également associable à un canard, à des fromages, à des poissons un peu relevés comme avec une cuisine "classique" sucrée-salée.

L'Alsace a plusieurs cartes à jouer sur de beaux tableaux. L'éventail de ses terroirs est une chance immense dont la région est en train de comprendre l'intérêt.

A propos du Sylvaner, dont on parle moins, Myriam Haag souligne le potentiel d'évolution qui mériterait d'être mis en avant pour en démontrer les qualités, par exemple en faisant goûter celui qui est obtenu à partir de récoltes gelées et qui est adapté au cahier des charges allemand.

mardi 14 mars 2023

Ambroise & Xavier

Je ne connaissais pas Ambroise & Xavier dont le parcours est plutôt déjà très riche de succès. Je dois dire qu’après avoir vu leur spectacle j’en comprends tout à fait les raisons.

Le visage de Xavier Lacaille ne m’était cependant pas complètement inconnu puisque je l’avais apprécié dans la série Parlement.

Les deux compères se sont rencontrés au Bureau des Auteurs de Canal+, où ils ont écrit de nombreux sketches pour l’antenne. Tous deux scénaristes et comédiens, ils se sont trouvé un goût commun pour l’humour absurde et travaillé. Après avoir participé à quelques scènes ouvertes à Paris, ils ont créé un spectacle entre stand-up, narration et vidéo, en alliant leurs compétences scénaristiques et visuelles ainsi que leur goût pour la digression.

Voilà, tout est dit. Chacun des mots précédents est on ne peut plus juste. Le duo est absurde comme l’était le théâtre de Beckett.  Ambroise et Xavier sont de multiples personnages en quête d’auteur comme l’écrivait Pirandello. Ils composent un couple dont la mécanique se démultiplie comme un origami, recomposant sans cesse la trame d’une histoire qui a mille queues et têtes, allant jusqu'à être 7 personnages grâce à un don proche de l'ubiquité.

Ils la présentent comme "une fable d'anticipation qui se déroule au XXI° siècle. dans un monde où la consommation l'a emporté et les gens sont si tristes qu'ils sont prêts à payer pour rire".

Vous aurez deviné que leur spectacle est inracontable mais si prodigieusement inventif que je suis prête à aller les (re)voir sur n’importe quelle scène. D’ailleurs le titre est tout à fait juste et ils ne nous font pas une fausse promesse. C’est tout à fait eux.

À mi-chemin entre le stand-up et le théâtre, ce spectacle absurde et décalé met en abîme des personnages, des histoires et des thématiques plus ou moins profondes comme la disparition de l'univers, le libre arbitre et … les knacks alsaciennes qui … craquent.

Ils utilisent des références qui (d’après mon fils) ne peuvent pas être totalement comprises par un public qui aurait dépassé l’âge limite de trente ans. J’ignore ce qui m’a échappé (et pour cause puisque cela m’a échappé) mais peu importe puisque la salle entière, rassemblant des personnes de tous âges, a tout autant adhéré que moi. Je vous dirai quand même (je ne vais pas moi aussi jouer sur le suspens) qu'il s'agit par exemple du film de David Fincher Fight Club réalisé en 1999 avec Brad Pitt, Edward Norton …

Ils ont un rapport au public extrêmement construit, jusqu'à obtenir la participation active d'une personne du premier rang (je vous aurai prévenus), s'intégrant parfaitement dans leur terreau de prédilection, la frontière entre réalité et fiction.

Un seul reproche, pas de saluts des deux compères (ce que je trouve original) mais en conséquence pas de clichés autres que ceun des photographes officiels.

Ambroise Carminati est réalisateur de films courts et longs. Actif sur Youtube (300k abonnés), il a remporté plusieurs prix pour ses sketches et courts-métrages, toujours à la limite entre l’humour et le malaise. Il produit "L'effondrement" une mini-série disponible sur CANAL+ et propose depuis novembre 2020 des sketchs sur YouTube avec le format "Bidules" et depuis janvier 2021, son premier podcast " Des Trains à Travers la Plaine", sur le répertoire français (chansons, textes, films). En 2021 il co-produit et co-écrit la série Damoiselle pour TV5 Monde. Sur Youtube il lance la chaine Sympa Cool  qui cumule aujourd'hui plus de 376K abonnés.  

Xavier Lacaille a fait des études de droit et de théâtre aux Etats-Unis, avant d’intégrer la section scénario de la FEMIS. Il a créé plusieurs séries pour Canal+, pour Arte et développe actuellement des courts et longs-métrages. On peut le voir actuellement sur Francetv.fr dans la série Parlement, dans le rôle (principal) de Samy, jeune attaché parlementaire à Bruxelles, et qui lui valut de décrocher le prix du meilleur acteur par le jury de l’ACS, (l’Association française des Critiques de Séries). A l'écriture comme dans le jeu, devant ou derrière la camera, Xavier Lacaille excelle à tous les niveaux. On le retrouvera prochainement dans la saison 3 de Parlement aux côtés, entre autres, … de son comparse Ambroise.

Inaugurée le 24 décembre 1929 pour le réveillon de Noël sous le nom des "Menus plaisir" la Comédie de Paris était un cabaret au pied de la butte Montmartre. Rebaptisé en "Théâtre de l'Humour", il connaîtra de nombreuses transformations devenant successivement le "Nouveau Théâtre Libre", le "Studio-Théâtre" ou encore le "Love-Théâtre".

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, la salle est reprise par Jacques Valois qui abandonne le genre du Music-Hall pour la Comédie. Durant les années 60 à 70 il connaît une succession de directions instables qui essayent de nouveaux genres théâtraux sans trouver son public.

Ce n'est qu'au début des années 80 qu'un nouveau vent souffle sur cette salle, dès lors rebaptisée "Comédie de Paris". Elle parvient alors à s’imposer comme un lieu référent de la comédie et de l’humour dans la capitale. De 2008 à 2022, la direction a été assurée par Jean-Pierre Bigard (également directeur du Palais des glaces), et a offert une programmation variée et toujours dédiée à l'humour, où se sont côtoyés nouveaux talents du rire et comédies de qualité.

Une nouvelle direction prend la suite en février 2022 avec Adélie Gintrand, Arthur Jugnot, Morgan Spillemaecker et Romain Thunin.

Ambroise & Xavier 

Tous les mardis à 19 h 15 à partir du 14 février,

A la Comédie de Paris

42 rue Pierre Fontaine - 75009 Paris puis en tournée

https://www.merci-madame.net/ambroise-et-xavier

Les photos sont © Laura Gilli ou © Merci Madame ou © Thomas Soulignac

lundi 13 mars 2023

Millésimes Alsace DigiTasting® 2023 #2 Dégustation du Clos des Terres Brunes Jean Siegler

Le Clos des Terres Brunes a fait à l’automne dernier sa seconde récolte en conversion. Jean Siegler m’a expliqué que le nom du domaine est celui qui est enregistré par le cadastre sur une parcelle située à Mittelwihr, entre Colmar et Sélestat, un peu au-dessus de Kaysersberg, dans une région qui est en quelque sorte « le midi de l’Alsace ».

Le coffret était composé de :
61 A - AOC ALSACE, Millésime 2021 Riesling
61 B - AOC ALSACE Grand cru Mandelberg, Millésime 2020 Riesling
61 C - AOC ALSACE, Millésime 2021 Pinot gris
61 D - AOC ALSACE, Millésime 2021 Pinot blanc

Nous commençons la dégustation par le Pinot Blanc 2021 que le vigneron a choisi de présenter parce que c’est un cépage peu connu, que l’on trouve très peu ailleurs qu’en Alsace, mais qui marche très bien à l’exportation car il existe un vrai marché pour ce vin.

Il est relativement léger, très aromatique. On l’imagine aussitôt sur une tarte salée, une fondue. Il est le compagnon idéal de la tarte flambée, la fameuse flammekueche, si traditionnelle dans la région. Mais il accompagnera aussi très bien les asperges nouvelles que l’on trouvera bientôt sur les marchés.

A propos du réchauffement climatique, avancer les dates de vendanges n’est pas un très gros souci. Par contre l’inquiétude concerne le risque de gelées précoces. Il est d’autant plus important qu’on constate que les vignes ne vont pas tarder à débourrer alors que nous ne sommes que mi-mars.

Bien entendu les vendanges de Crémant ne doivent pas tarder si on veut obtenir des vins secs. Le Pinot blanc devra être récolté juste après.

Restons sur cette année 2021, très humide, avec des attaques d’oïdium et de mildiou, qui fut marquée par des vendanges qui n’ont pas pu commencer avant fin septembre. Par chance malgré tout il y eut 4-5 semaines de grand beau temps à la fin de l’été qui a permis un mûrissement de qualité. Il n’y a pas eu de perte de récolte mais les équipes ont passé des heures à nettoyer et effeuiller pour éviter les contaminations. Et bien entendu il y eu les traitement par cuivre et soufre (autorisés).

Ce Riesling Millésime 2021 (ci-contre) est bien représentatif de la variété, avec beaucoup de fraicheur. Comparativement au vin précédent il a un certain gras, qui est consécutif au terrain argilo-calcaire qu’on ne trouverait pas sur un terrain granitique.

Voici maintenant un autre Riesling, le Grand cru Mandelberg, Millésime 2020 qui est récolté sur une colline à l’Est du village. Il a du gras, de la longueur, de la puissance. Il est presque sucré tout en développant de beaux arômes de fruit, de pamplemousse. C’est un vin pour lequel j’ai -en toute modération- un vrai coup de coeur.

On l’imagine sur une poêlée de Saint-Jacques ou un poisson en sauce.

Pour terminer, le Pinot Gris, que je connais déjà, mais en Millésime 2020 et que j’ai associé à une côte de bœuf il y a quelques semaines en raison de sa rondeur, de sa longueur en bouche et de sa charpente. Je retrouve ces qualités dans le millésime 2021 mais j’imagine aisément qu’il va gagner à vieillir un à peu.

Autrefois (trop) sucré le Pinot Gris pourrait s’apparenter à un vin demi-sec, mais qui le serait naturellement et qui, surtout, ne masque pas le goût. Il est, me dit Jean Siegler, une véritable pompe à alcool et se concentre très vite en quelques jours, si bien que qu’il ne faudrait pas tarder à le vendanger le moment venu.

Le Clos des terres Brunes travaille à 50% en cuves inox et foudres de chêne, pas du tout en barriques, même pour le Pinot noir.

dimanche 12 mars 2023

Tibi la Blanche de Hadrien Bels

Ils sont tous les trois sur la couverture. Rigobert, dit Neurone, parce que ce garçon surdoué décrochera le Bac avec la mention Très bien. Issa qui, à l’inverse manque de confiance en lui quand il s’agit d’épreuves intellectuelles, et redoute de louper cet examen car ce jour-là son copain ne pourra pas rédiger deux copies, une pour chacun d’eux. Tibilé, une jeune fille intelligente contrainte à obéir, pour qui l’obtention d’une mention au Bac serait la garantie d’avoir le droit d’étudier en France.

Dans ce roman, qui propulse directement le lecteur au coeur de l’ambiance dakaroise, les choses ne vont pas se dérouler comme chacun le souhaite. Tibi la Blanche ou Tibi la Française devrait-elle renoncer à son souhait le plus cher qui lui vaut ses surnoms ? Issa deviendra-t-il un styliste re21nommé ? Rigobert pourra-t-il faire des études supérieures ?

Ils sont issus de milieux sociaux différents mais leur amitié est ancienne, sincère et solide. Ils entretiennent des rêves d’avenir qui leur sont propres, mais ils ont une interrogation commune : rester au Sénégal ou partir un temps pour la France. Ce qui est particulier dans ce livre c’est que la France serait une étape dans un parcours de vie mais qu’il n’est pas envisagé d’abandonner ou de renier sa terre d’origine. Ces jeunes ne seraient pas des « migrants » voyageant dans l’illégalité et le risque. Par contre, ils sont traversés par les mouvements anti-français qui grandissent dans toutes les couches sociales.

Avec un sens de la formule qui fait mouche à tous les coups, Hadrien Bels excelle à nous immerger dans une réalité méconnue et dont pourtant chaque phrase résonne avec justesse. Il emploie parfois des termes auxquels nous ne sommes pas habitués mais dont on saisit aussitôt le sens. Par exemple taximan pour chauffeur de taxi.

Il emploie parfois des tournures qu’on dirait « africaines » comme l’écorce de la souffrance. Pour parler des bouchons, il écrit que les banlieusards font coaguler les artères qui mènent au coeur de la ville (p. 100). Il a le sens de la métaphore et cette lecture est un vrai voyage.

Tous les quartiers de la banlieue de Dakar se ressemblent, comme on rallonge la sauce d’un plat de la veille. La recette est la même. Mais certains ingrédients peuvent en transformer le goût : une usine pétrochimique, un hôpital, un marché, une gare, une voie rapide. Un même quartier peut être sucré au nord et bien trop salé au sud (p. 21).

L’auteur réussit la performance de se situer à la fois dans le respect des mentalités sénégalaises tout en célébrant la volonté d’émancipation des jeunes gens, et particulièrement de la jeune fille, bridée par une éducation à laquelle elle ne pourrait pas s’opposer, surtout s’il s’agit de mariage. S’il souligne combien Tibilé est une « afropessimiste » qui juge son pays pauvrement beau (p. 111). Elle  veut quitter sa maison, sa famille, son pays, il nous fait comprendre que rien n’est simple. Ainsi Tibilé assimile la lecture à un combat (p. 10) : on lit, on lutte, on fait reculer les lignes ennemies. (…) Les mots sont des traitres. Ils créent des désordres et polémiques.

Hadrien Bels, né en 1979, a grandi à Marseille. Il est vidéaste et réalisateur. Tibi la Blanche relève par moments du documentaire. Il est question du maraboutage, de la lutte contre l’excision (n’oublions pas qu’aujourd’hui il y a encore plus de 2000 jeunes filles par jour qui perdent leur clitoris dans des conditions sanitaires dangereuses pour leur santé rappelle-t-il p. 100), des rêves d’une jeunesse qui désire prendre son avenir en main, et bien sûr aussi du grand écart de la double culture difficile à assumer par ceux qui vivent en France lorsqu’ils sont de retour au pays.

Tibi la Blanche de Hadrien Bels, Editions de l'Iconoclaste, en librairie depuis le 18 août 2022
Sélectionné dans le cadre du Prix des Lecteurs d’Antony 2023

samedi 11 mars 2023

Fantaisies guérillères de Guillaume Lebrun

Du vieux français, de l’argot contemporain, de l’anglais, des mots inventés à partir de racines latines, des expressions imagées. Tout est compréhensible pourvu que le lecteur dispose d’un bon niveau lexical.

C’est donc avec grand plaisir que je me suis lancée à l’assaut de cet ouvrage. J’ai savouré. Mais passés les premiers éclats de rire, la forme a vite supplanté le fonds, entraînant, il faut l’avouer, une certaine fatigue de lecture, une progression parfois ralentie et une franche lassitude.

M’en vais-je écrire pareillement pour vous narrer cette chronique ? Vous dirais-je alors qu’il faut entraver chouia l’english pour décoder la comptine ?

Si je saisis l’idée derrière l’expression « faire de grands goodbyes » je m’interroge sur l’ironie que je sens pointer derrière « mon pauvre husband » et j’hésite avec le verbe balbouiner (probablement balbutier ou baragouiner). Point grave ? Pas si sûr parce que si près d’un tiers me file entre les mirettes je n’avons guère le goût de poursuivre plus avant.ces Fantaisies guerillères.

Tout avait commencé bien chrétiennement sous les auspices des sabots de la cavalcade avec un programme d’apprentissage assez savoureux ou il est question d’étudier « l’invisibilisation » des femmes dans l’histoire, d’initiation à l’esgorgement, à comment éviter le bûcher, ponctuée de ripailles, on s’en serait douté (p. 75).

Le récit s’étoffe quand la petite assemblée de Guerillères est constituée (à partir de la page 81) autour de quinze children de dix années peut-être, toutes en loques et sales comme des Englishes, n’ayant pas l’air bien vaillant en début de projet.

Guillaume Lebrun (dont on nous dit seulement qu’il élève des insectes dans le sud de la France - j’en cherche encore aujourd’hui le lien de cause à effet), nous infiltre dans la cervelle carrément teubée de Dame Yolande. Il aurait été judicieux -de mon humble point de vue- d’imaginer un récit parallèle en biau François mais je ne suis pas ready à reprendre au fuseau le fil de l’histoire pour réécrire l’épopée Jehannesque de icelle qui est nostre Grande Guerillere et Sainte pour des siècles (p. 152) que je connais pourtant fort bien pour avoir vécu plusieurs années à Orléans où, chaque 8 mai, la moitié de la ville défile devant l’autre moitié qui regarde.

La dame est Jehanne, Guérillère et prophétesse, venue pour vaincre (p. 258) … anciennement sainte, toujours riante, gabelante, ripaillante, bienbuvante et bienbaisante et … cela continue du même acabit sur une demie page (p. 283).

En appendice on trouvera des poèmes, des portraits de femmes puissantes comme Isabeau de Bavière et enfin l’arbre généalogique de la dynastie des Valois.

Tout se tient, de guingois, mais sans basculer, que nenni, tordu par une syntaxe particulière dont voici un exemple (p. 32) : comment as-tu pu imaginer une seule seconde pouvoir échapper à sa bojerie ? Tu penses (…) ton biau-fils en gestation, t’en souviens-tu encore fourbesse ? Il a également empêché l’Ennemi englishois de nous occire.

Si l’éditeur parvient à conclure un contrat de cession avec une maison estrangère je compatis à l’effort que le traducteur devra fournir pour livrer une équivalence. Je me questionne aussi sur le virage que Guillaume Lebrun pourrait négocier dans un second roman s’il lui venait l’idée de poursuivre son œuvre. 

Ne risque-t-il pas de se noyer dans la mélasse qu’il a lui-même tirée, tant il est vrai que les gens sont ainsi. Ils veulent l’espérance, et, quand ils pensent l’avoir trouvée, ils ne la lâchent plus. Même lorsque les événements les contredisent, ils refusent de renoncer à leurs croyances et préfèrent tordre leurs certitudes pour les faire rentrer coûte que coûte dans le moule mal façonné de la réalité (p. 30).

Fantaisies guérillères de Guillaume Lebrun, chez Christian Bourgois éditeur, en librairie depuis le 18 août 2022
Sélectionné dans le cadre du Prix des Lecteurs d’Antony 2023

vendredi 10 mars 2023

Oraison de Marie Molliens pour la Compagnie Rasposo

Il est 20 h 29 et la musique résonne alors que je suis encore à 100 mètres du chapiteau.

Je reconnais Axel F, Crazy frog, remasterisée bien sûr, mais folle grenouille tout de même, qui se diffuse comme des ondes. Je me hâte. J’avais été prévenue que le spectacle commencerait à l’heure, sans accepter de retardataire.

Sous la tente, pleine à craquer, (mais elle n’est pas bien grande) on ajoute quelques bancs et l'espace se restreint. Une compète de choc se livre avec le public, chauffé par quatre circassiens en blouson de coton de jersey rouge sang siglé Oraison dans le dos, une galaxie d’étoiles sur la poitrine.

Ils ont une pêche d’enfer et chauffent la salle en enchainant les chorées d'un autre âge. L'animateur (Robin Auneau) annonce un numéro de mentalisme en mettant au défi une spectatrice de penser à un animal qu'il annonce être capable de sculpter en ballon, les mains cachées sous un tissu. Je pense à Akinator disponible avec Alexa et qui est assez bluffant. Mais ici, franchement, le résultat est si minable qu'il ne peut qu'être intentionnel. Pourtant on murmure dans le public que cette forme informe ressemble bien à l'animal en question, preuve que le conditionnement a commencé à opérer.

On nous a promis qu'il n'y aura ni clown, ni animal. Mensonge ! Le spectacle s'enchaine sur un numéro de de hula hoop qui s'achève avec une odeur de brulé qui n’effraie personne. La sono surchauffe et disjoncte. Devrions-nous nous enfuir ? Nous sommes au spectacle. C’est du cinéma, pardon du cirque. Cette première partie met en scène l'enlaidissement généralisé du monde à travers la caricature d’un cirque de très mauvais goût. Plus tard les moments de pure beauté, de poésie et de spiritualité seront d'autant plus forts.

Pour le moment, la soirée quitte le registre de l'humour et bascule dans une noirceur presque angoissante. Le violon grince. La fildefériste (Marie Molliens) peine à glisser sur le fil, contrainte constamment à reculer par deux personnages maquillés évoquant des clowns blancs. Un voile en non tissé tombe. Il ne se relèvera jamais. Nous sommes descendus aux enfers et nous allons devoir tendre les yeux pour scruter ce qui va se passer.

Une machine lumineuse à pop-corn plutôt inattendue, est poussée au centre de l'espace libre avec un orgue mécanique. Robin arbore le chapeau pointu du clown, avec juste un boxer et des chaussettes pour faire des portées et des équilibres au-dessus de la machine dans laquelle il se faufilera comme un contorsionniste tout en se goinfrant et recrachant les graines de maïs. Son comportement prend le contrepied de son message prévenant de se méfier des excès, ici la goinfrerie. Est-ce une raison pour devoir lui réparer le coeur d'une soudure électrique ?
Le voilà sur pieds pour faire de nouveau tourner son hula-hoop entouré de papier qu’il transperce comme un toréador mettrait le taureau à mort. Une fois déchiré, le papier flambe et une odeur de brûlé se propage. L’homme et la fil-de-fériste brandissent en étendard un drapeau imprimé d’un chapiteau de cirque.

Des coups de feu retentissent après une sorte de hululement. On a compris que l'on est dans une représentation de cirque théâtralisée et on s'attend à tout. Et pourtant quelle surprise que cette scène éclairée à la torche avec le surgissement de trois énormes Barzoï ou Lévriers russes à la robe tachetée et aux longs poils ondulés (on apprécie le voile) qui se régalent du moindre pop-corn, pas perdu pour tout le monde … 

A signaler pour les amateurs que l'animal aurait été introduit en Occident à partir de la fin du XIXe siècle, vraisemblablement dans les années 1870, avant de se reproduire plus massivement en Angleterre et aux États-Unis, ce qui a permis de sauver cette race qui fut presque éradiquée de Russie lors de la Révolution russe. La symbolique est d'autant plus forte quand on songe aux transformations qui ont affectés les cirques.
Le tambour est infernal et résonne avec la trompette. Sur son fil, Marie Molliens révèle l'ampleur de son art avec de multiples combinaisons de pas. Il pleut du charbon, rendant difficile la progression des artistes.
D'autres moments déroutants s'enchaineront avec une sorte de danse macabre, l'assassinat d'un clown, un lancer de couteaux (par Zaza Kuik, alias Missy Messy) qui fait monter la pression tant le danger est palpable, dans un jeu pervers et érotique à mesure qu'elle s'acharne à planter ses lames dans la porte frappée du mot CYRK sur laquelle l'homme est crucifié. Cette planche recouvre un tombeau renfermant une housse comme celles qui sont utilisées dans les morgues pour transporter les cadavres, d'où chacun sortira un somptueux costume de clown blanc.

Dans un final digne de Fellini, les circassiens s'échappent du chapiteau dont le rideau est tombé pour rejoindre au loin deux autres clowns, l'un très âgé, l'autre enfant, composant une famille reconstituée. Le salut est fugace, lointain, troublant.

C'est fini! Pas tout à fait car le souvenir se propagera en ondes de choc toute la nuit. Je comprends qu'il soit recommandé d'avoir au moins 10 ans pour y assister.

Marie Molliens est aujourd’hui l’une des seules femmes directrice de cirque. Elle est née et a grandi dans la compagnie Rasposo, créée par ses parents en 1987. Devenue voltigeuse et équilibriste, elle se définit comme écrivaine de cirque depuis qu’elle a repris la direction artistique en 2013. Elle a alors initié la trilogie des Ors, commencée avec Morsure, en 2013, poursuivie avec la Dévorée, en 2016. Dans ces trois spectacles où figure la syllabe Or, elle questionne le paradoxe humain qui oscille entre le fait de combattre à tout prix ou bien de se laisser atteindre.

Créé en 2019, juste avant la pandémie, alors qu’il y avait beaucoup de feux de forêts en Sibérie, en Australie et en Amazonie, il a été présenté l’été 2021 sous le chapiteau de Villeneuve en scène, près d’Avignon. Ce dernier chapitre de cette série artistique, Oraison, évoque l’avenir du monde culturel, mais aussi les urgences de notre époque comme le défi environnemental. I aborde un chaos à venir, un enlaidissement du monde, qu’on laisse approcher sans réagir. Comme par exemple l’urgence écologique qui nous terrasse et face à laquelle beaucoup d’entre nous se sentent impuissants.

L’oraison est bien entendu une forme de prière mais le mot résonne d’abord ici comme une invocation à éveiller une conscience collective, ce qui fait dire à Marie Molliens que "il est grand temps de rallumer les étoiles". Cette phrase, empruntée au poète Apollinaire illustre joliment la résilience du monde culturel dans le contexte qu'on connaît.

La mort, inhérente au métier de voltigeuse, est omniprésente dans la vie de Marie depuis l’enfance, habituée à la côtoyer, mais en la maîtrisant. Imaginé en solo au commencement, ce spectacle réunit finalement trois artistes et interprètes à ses côtés : le jongleur Robin Auneau, la musicienne Françoise Pierret ainsi que Nathalie Kuik  dite "Zaza"... lanceuse de couteaux.

Contrairement à sa définition première, Oraison n'est pas voulu comme funèbre mais comme une prière, celle de faire mieux et plus beau pour un monde meilleur.

Oraison de la Compagnie Rasposo
Écriture, mise en scène, création lumière Marie Molliens
Regard chorégraphique Denis Plassard
Avec Robin Auneau, Zaza Kuik « Missy Messy », Hélène Fougères, Marie Molliens
Assistante à la mise en scène Fanny Molliens
Création costumes Solenne Capmas
Création musicale Françoise Pierret
Création sonore Didier Préaudat, Gérald Molé
Création d’artifices La Dame d’Angleterre
Intervenants artistiques Delphine Morel, Céline Mouton
Crédit photo Roy Ichii (à l’exception des images logotypées A bride abattue) 
Du 9 mars au 9 avril à  L’Azimut, Espace Cirque en Île-de-France, en partenariat avec Les Gémeaux/Scène Nationale Sceaux, L’Onde Théâtre Centre d’Art -Vélizy-Villacoublay et le Théâtre de Rungis

Ensuite à L’ACB, Scène nationale d’Ancerville (55) et à celle de Commercy (55), puis à la Communauté d’Agglomération De Saint-Dié-des-Vosges (88), à l’Archipel de Fouesnant (29), au Trio de Hennebont (56), à l’Atelier culturel de Landerneau (29), au Théâtre du Pays de Morlaix de Carentec (29), au Carré Magique, PNC Bretagne de Lannion (22), à La Passerelle, Scène nationale de Saint-Brieux (22) …

jeudi 9 mars 2023

Millésimes Alsace Digitasting 2023 #1 Masterclass So Trendy

Millésimes Alsace Digitasting est un salon virtuel avec dégustations réelles né, dans son intention d’origine, du désir d’accueillir en Alsace les professionnels du monde entier malgré les contraintes sanitaires liées au COVID.

Ces circonstances ont incités le CIVA à innover et à proposer un événement totalement hors normes en 2022 dont le bilan fut très positif :

• 1ère première mondiale 100% vins d’Alsace

• 100 exposants, 400 vins présentés (dont près de 70% en bio, biodynamie ou en conversion)

• 10 000 coffrets commandés

• 3750 visiteurs accrédités (dont 2700 internationaux et 1 050 français)

• 55 pays représentés

• 2 000 rendez-vous sur 3 jours de salon

• 3 cycles de conférence dédiés 

J’avais l’an dernier dégusté (et étudié longuement) 5 coffrets dont un que je n’avais pas choisi puisqu’il était proposé en découverte, venant d’un producteur qui n’a pas renouvelé l’opération en 2023, de même que 2 des domaines que j’avais appréciés l’an dernier mais qui n’ont pas récidivé.

Cette année, le nombre d’exposants a un peu fléchi (74) mais le salon a conservé son ampleur en continuant à s’inscrire, non pas en remplacement des salons, mais en complément. La performance, car cela en devient vraiment une, s’élève à 8 coffrets, dont 3 en découverte (si je classe le coffret spécial Trendy parmi eux). Sur les 5 domaines sélectionnés, on en retrouvera deux qui figuraient dans mon choix de l'an dernier, par fidélité, et par intérêt pour leur travail (Myriam Haag et Véronique Muré).

Trois autres sur lesquels j’ai arrêté mon choix ne m’étaient pas pour autant inconnus puisque je les avais rencontrés en face-à-face quelques semaines plus tôt lors d’une manifestation organisée par le CIVA sur le thème de la fraicheur (Jean Siegler, Cave de Ribeauvillé et Audrey Weinzaepfel). Si j’aime découvrir de nouvelles choses je reste malgré tout attentive à suivre les maisons que j’apprécie.

Il y avait enfin deux coffrets-découvertes que je n’avais pas choisis mais qui m’ont beaucoup intéressée (Ruhlmann-Schutz et Mochel).

Millésimes Alsace Digitasting s’est déroulé les 27-28 février et 1er mars 2023. Les échantillons ont été livrés mi-février, une dizaine de jours avant le début du salon. Chaque coffret comprenait 4 échantillons de 3cl du même domaine (à l’exception du coffret Masterclass qui présentait des vins de domaines différents, dont le Pinot noir de la cave de Ribeaucvillé, que j’ai donc reçu en double).

Je les ai stockés au réfrigérateur (sauf les échantillons de Pinot noir que j’ai conservés à température ambiante) et j’ai attendu les rendez-vous pour les déguster en live avec les vignerons.

Pour des raisons d’emploi du temps, il ne me fut pas possible de le faire sur la plateforme parce que le salon avait lieu pendant les vacances scolaires parisiennes et que j’étais absente de mon domicile. Mais j’ai pris rendez-vous avec chaque domaine et les entretiens ont été menés facilement avec Whatsapp en utilisant la fonction caméra pour instaurer une certaine convivialité.
En ouverture du salon, les Vins d'Alsace proposaient une Masterclass "SO TRENDY !" afin de découvrir, à travers une sélection de 4 vins, de quelle manière l'Alsace se positionne au Carrefour des Tendances. Je l’ai suivie en replay, en français, sachant qu’elle était aussi disponible en anglais, japonais et allemand. Elle était animée par : 
- Jenni Wagoner (USA) : Global Head of Wine pour Zuma et Oblix Restaurants, actuellement installée à Londres 
- Yves Beck (Suisse) : Auteur et critique de vins
- Manuel Peyrondet (France) : Sommelier, « Meilleur Ouvrier de France » en 2011, bourguignon de naissance, alsacien de coeur
- Thierry Fritsch (France) : Œnologue, formateur & spécialiste des Vins d’Alsace

Le CIVA est parti de la constatation que le marché du vin évolue sous l’influence de nouvelles habitudes et de nouveaux moments de consommation. L’Alsace, de par la diversité de ses terroirs, a la compétence pour se positionner sur les nouvelles tendances de consommation et d'attente d'authenticité, avec une connexion accrue aux hommes et femmes qui les produisent.

Il existe une vraie demande pour des vins secs, plus frais, élégants. C'est la tendance fraicheur.
On va chercher du relief, des racines, de l’origine. C'est la tendance terroir.
On sortira volontiers des sentiers battus pour se faire plaisir dans la gourmandise. C'est la tendance sucrée.
Et si l’Alsace est connue pour ses blancs on observe une ouverture sur les rouges pas trop tanniques. C'est la tendance rouge.

mercredi 8 mars 2023

Merteuil de Marjorie Frantz

Le titre de ce spectacle, Merteuil, claque comme le patronyme d'un homme qui répondrait à l'appel. C'est que la dame est connue pour son fort caractère. Elle a le tempérament d'un mec mais qui sait si elle ne deviendra pas femme en ce soir symbolique puisque le 8 mars est la Journée internationale des droits des femmes et que les paroles de la marquise sont profondément féministes : Une femme peut devenir l’égale d’un homme avec la connaissance.

On a tant vu de versions des Liaisons dangereuses qu'on a fini par croire en l'existence des personnages de Pierre Choderlos de Laclos. Mais il ne faut pas s'y tromper, Merteuil n’est pas une pièce historique et il est juste de la qualifier de théâtre contemporain même si la scène se déroule en 1799.

Imaginez un relais de chasse, dans une forêt, entre chien et loup. Une jeune femme blonde (Chloé Berthier), confortablement installée dans une méridienne posée à jardin, est en train de feuilleter un livre dont Arnaud Denis nous lit un extrait en voix off. Il s’agit (on peut le deviner, d’un morceau des Liaisons dangereuses).
Les lumières s'éteignent. Coup de théâtre en quelque sorte avec la chanson créée par Billie Eilish, Bad Guy réorchestrée intelligemment façon XVIII° par Adrien Biry Vicente. Ceux qui connaissent les paroles savent que la chanteuse reproche à son amant d'être un méchant tout en suggérant avec cynisme qu'elle est plus dure que lui. Les paroles abordent également des sujets tels que la misandrie et le sarcasme. Et je me permets une digression pour signaler la superbe reprise en français de cette chanson par Pomme, accompagnée à la harpe celtique électronique, dans un style bien entendu radicalement différent.
L'avertissement s'adresse-t-il à cette femme, plus âgée, rousse, (Marjorie Frantz) qui s'avance à cour, serrant contre son coeur une pochette de cuir, et qui occupera bientôt le second canapé ? Un mystérieux billet l’a conviée alors qu’elle s’est retirée du monde depuis plus de 15 ans, après la mort du Vicomte de Valmont.

Elle semble ignorer qui est son hôtesse. Et pourtant celle-ci la connait parfaitement. Ses intentions sont-elles bienveillantes ou s'agit-il d'un piège ? Vous devrez attendre la toute fin de leurs échanges pour savoir qui remportera le duel et si une réconciliation sera ensuite possible. Ne pensez pas que j'ai spolié l'issue avec une photo des deux femmes se tenant la main en toute amitié. Je l'ai prise aux saluts. Il vous faudra venir pour avoir la réponse. Je vous donnerai malgré tout deux indices : Le mot vainqueur n’a pas de féminin dira une des deux femmes, Imposteur non plus, répliquera l’autre.
Il est difficile de parler de ce spectacle sans déflorer les propos et vous priver du plaisir d'en goûter vous-même tous les rebondissements et retournements de situation. Il est tellement riche qu’il y aurait mille choses à dire et je suis ravie de n’avoir que des compliments à en faire. Allez-y sans attendre, il affichera très vite complet et vous regretterez de n’avoir pas écouté ce conseil.

Si je ne devais retenir qu'un mot ce serait excellentissime !!!! 

Le décor (qui a été pensé par Marjorie Frantz), simplissime mais dont la symbolique est efficace, les accessoires, peu nombreux mais essentiels pour suggérer les voyages, la présence d’un enfant par deux chevaux de bois et un bilboquet, et surtout le jeu auquel les deux femmes vont se livrer jusqu’à faire tomber la tête de l’une d’elles, les costumes, évoquant le XVIII° avec modernité, le texte qu’on jurerait avoir été écrit il y a deux cent trente ans et qui comprend quelques pépites et répliques dont on aimerait se souvenir (Le regret est paraît-il une composante du bonheur ; Je ne suis pas perverse, je suis désobéissante). C’est une chance de savoir qu’il est disponible au Lucernaire.

Et puis aussi le jeu des deux comédiennes (ah comme Marjorie Frantz fait régulièrement penser à Simone Signoret quand celle-ci interprétait des rôles diaboliques !), la mise en scène tout en finesse, la musique (jusqu'à celle des saluts avec Rainbow bridge d'Electraluminous), les lumières de Denis Koransky qui soulignent les regards sans jamais abandonner les visages dans la pénombre comme on le constate trop souvent. Tout est parfait.
Y compris l’affiche qui cache le visage de celle qui a donné son nom au spectacle, et dont on découvrira plus tard quels horribles outrages les mœurs ont laissé sur sa peau.
Cécile est habillée d’une robe bleu ciel qui lui donne un air angélique de madone italienne. La marquise porte une tenue galonnée de rouge vif, la couleur de l’amour, dont la casaque est coupée dans un coutil de lin ou de coton qui, à l’origine, était produite en  Normandie. Le choix est judicieux. Il s’agit d’un tissu tressé de façon à résister à l’usure et qui est donc particulièrement résistant, comme l’est le tempérament de cette femme. S’il n’avait pas de motif défini à l’origine, les rayures bayadères grises et écrues sont devenues tout à fait représentatives des toiles utilisées autrefois pour enrober et protéger la garniture des matelas et des sommiers. Cet emblème renvoie au premier coup d’œil au lit, et il est amusant que Peggy Sturm et Jérôme Pauwels l’aient utilisé pour vêtir la marquise en rappelant son art des intrigues amoureuses.
Si le public rit fréquemment au début, ce qui est très habile de la part de l’auteure, il va progressivement accorder son empathie à Cécile de Volanges puis à la marquise de Merteuil, avant de changer d’avis et de perdre sa capacité de jugement jusqu’à ce que les masques finissent par tomber. Chloé Berthier et Marjorie Frantz sont admirablement dirigées par Salomé Villiers qui signe sa cinquième mise en scène (Retrouvez ici les articles où je parle d’elle comme metteuse en scène et/ou comédienne).

Elle sera madame de Tourvel dans Les Liaisons dangereuses qu’Arnaud Denis mettra en scène dans des décors de Jean-Michel Adam en septembre prochain à Lyon et qui sera en tournée jusqu’en décembre 2023. La distribution est en cours mais on sait déjà qu’Anne Bouvier jouera dans la pièce.
Merteuil de Marjorie Frantz
Mise en scène Salomé Villiers
Assistant mise en scène Alexandre de Schotten
Avec Chloé Berthier et Marjorie Frantz et la voix d’Arnaud Denis
Musique Adrien Biry Vicente
Lumière Denis Koransky
Costumes Peggy Sturm et Jérôme Pauwels
Décor Marjorie Frantz
Production exécutive Jérôme Réveillère en coréalisation avec le Théâtre du Lucernaire
Du 8 mars au 7 mai 2023 
Du mardi au samedi : 20h Le dimanche : 17h dans la salle "Théâtre Noir "
Rencontre avec l’équipe artistique le vendredi 31 mars 2023 à l’issue de la représentation.

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Cédric Vasnier

mardi 7 mars 2023

Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon

Lola Lafon a passé la nuit du 18 août 2021 dans le musée Anne Frank d'Amsterdam. Elle raconte cette expérience dans un livre publié dans la collection "Ma nuit au musée" aux éditions Stock qui est déjà riche d'une douzaine de compte-rendus.

On se doute que l'écrivaine, dont c'est le septième ouvrage, ne se satisfera pas de relater ces quelques heures en faisant la description des lieux, en nous donnant son organisation pour passer cette nuit le plus confortablement possible (en ayant oublié qu'elle puisse souffrir du froid) et une analyse du célèbre Journal de son occupante connue du monde entier.

Elle rappellera bien sûr les contraintes subies par la famille et leurs amis de réclusion. Elle parlera souvent aussi de sa propre famille, de ses origines roumaines, du parcours de réfugiés de ses ascendants, de leur position de "survivants".

Elle analysera le processus qui pousse à écrire et interrogera la question du souvenir, en faisant régulièrement référence à la parole d'artistes ou d'écrivains.

Mais ce qui fait le sel du récit de Quand tu écouteras cette chanson c'est d'apprendre en quoi cette nuit particulière l'a amenée à plonger dans ses propres souvenirs et à comprendre le poids de la demande qui lui fut faite un jour lointain, ce qui l'amena à donner à son livre ce titre surprenant de prime abord et qui fait référence à la sublime voix de Robin Gibb des Bee Gees (p. 242) dont il est inutile de vous dire à quoi ou à qui elle renvoie mais dont les paroles peuvent parler à chacun de nous :

J'ai commencé une blague 
I started a joke 

Qui a fait pleurer le monde entier 
Which started the whole world crying

Il est question d'innocence et d'une mort brutale qui résonne forcément dans le destin de la jeune Anne même s'il n'y a aucune farce au départ et même si Lola nous la présentera comme une jeune fille irrévérencieuse (p. 190).

Il y a une vingtaine d'années j'ai visité Amsterdam avec mes enfants. Il était hors de question de quitter la ville sans nous rendre dans cette maison (je déteste le terme d musée qui lui est accolé et que je trouve indécent mais que dire d'autre …). Je me souviens très bien d'avoir ressenti un sentiment d'enfermement, peut-être en raison de la foule qui s'y pressait.

Lola Lafon prévient d'emblée que c'est devant l'absence que les visiteurs défilent. (…) Otto Frank, lorsqu'il fut question de faire de l'Annexe un musée, exigea que l'appartement demeure dans l'état où il l'avait trouvé. Qu'on soit témoin, du vide.  (…) On dira : dans l'Annexe, il n'y a "rien" et ce "rien" je l'ai vu (p. 35).

J'ai l'impression d'avoir vu plein de choses, mais peut-être que mes souvenirs se sont noués avec d'autres, plus anciens, résurgents de la lecture du Journal. Nous sommes de bien piètres témoins, prêts à jurer avoir vu ce qui n'était pas, ou plus. Peu importe après tout si l'émotion est pure et sincère. Aurais-je à mon insu vu les choses comme d'Antonioni le préconisait dans une phrase qu'elle a recopié dans son carnet avant d'entreprendre le voyage : Souvent pour comprendre, il faut regarder au coeur même du vide (p. 83) ?

Elle nous rappelle que régulièrement des négationnistes prétendent que tout a été inventé (p. 183). Pour moi tout est vrai, de toute évidence. Et je veux croire que ceux qui réfutent la vérité le font parce qu'elle leur serait tout simplement insupportable.

Même nous qui sommes de bonne foi et qui croyons connaitre la jeune héroïne n'en avons qu'une image partielle (partiale …). Lola Lafon est persuadée qu'on ne l'a pas entendue en dépit du fait que le monde entier l’a lue. Anne a décidé en mars 1944 de réécrire totalement son journal dans la perspective d’une publication en le faisant évoluer vers un récit. Malheureusement il a été ensuite manipulé et censuré, non pas par son père (il aurait pu) mais par les américains qui en ont tiré un film. Aurait-il été oscarisé sans ces amputations ?

Il est terrible aussi de constater qu'Anne affichait dans sa chambre les images-propagande d'un monde blond, triomphalement aryen, dans lequel elle n'était qu'une tâche à effacer, qu'un cancer à éradiquer (p. 145).

Si le côté irrévérencieux d'Anne est rétabli, son talent d'écrivaine est souligné par Lola Lafon après avoir comparé les deux versions du journal (p. 190) parce qu'on réalise qu’on a à faire à une vraie d’auteure qui fait des choix. Du coup elle s'interroge à juste titre sur l'oeuvre qu'elle aurait pu écrire par la suite. Il ne fait aucun doute qu'Anne Frank est un sujet dont à tort on croit tout connaître.

La difficulté avec laquelle elle ne parvenait pas à se sentir légitime à entrer dans sa chambre est touchante. Ce n'est qu'au petit matin qu'elle a pu en trouver la force.

Sa famille a majoritairement péri dans la Shoah et elle en porte l'empreinte. Naitre "après" c'est vivre en dette perpétuelle confie-t-elle (p. 43). Est-ce une raison d'avoir choisi ce musée ? Peut-être a-t-elle été guidée par un besoin aussi viscéral qu'inconscient dont nous lecteurs trouveront la clé à la fin.

La mémoire ne vaut rien si on la sollicite, il faut attendre qu'elle nous assaille (p. 52) disait Louise Bourgeois. Lola le sera avec le souvenir d'une chanson qui la ramène à ce malaise inexprimable qu'en roumain on appelle le dor, un mélange doux-amer de nostalgie, de mélancolie, et de joie, celle d'avoir aimé (p. 234).

Quand tu écouteras cette chanson est aussi une interrogation sur le testament que nous laissent les gens qu’on croise, qu'ils soient ou non de notre famille. Il faut croire que Lola Lafon y est particulièrement sensible puisque tous ses romans ont pour fil conducteur la parole d'adolescentes qui n’ont pas été entendues.

Si les morts sont dits disparus ils n’en reste pas moins vrai qu’ils demeurent très présents pour tout le monde. Telle est la plus grande leçon qui nous est donnée.

Lola Lafon est l’autrice de six romans, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, et Chavirer (Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France-Culture Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse.

Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon, collection "Ma nuit au musée" aux éditions Stock, en librairie depuis le 18 août 2022
Prix Décembre et Prix du roman des Inrockuptibles.

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