Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.
Affichage des articles triés par pertinence pour la requête Locandro. Trier par date Afficher tous les articles
Affichage des articles triés par pertinence pour la requête Locandro. Trier par date Afficher tous les articles

lundi 23 janvier 2017

Pour que rien ne s’efface de Catherine Locandro

Je "suis" l'écriture de Catherine Locandro depuis quelques années et je remarque qu'elle a creusé un sillon avec détermination. Ses romans sont toujours construits autour d'un personnage de femme dont la personnalité se découvre en adoptant un autre point de vue que celui de l'héroïne. Et je vous recommande autant Histoire d'un amour ou Face au Pacifique.

Pour que rien ne s'efface commence par la fin : une femme de soixante-cinq ans est retrouvée morte dans un studio parisien. La défunte est pourtant loin d’être une inconnue. Mais qui se souvient d’elle ?

Ce récit à rebours dessine les contours d’une vie, comblant les vides et les silences. À travers douze témoignages – une gagnante du loto, un voisin et ami, ou encore un amant à jamais blessé –, Catherine Locandro, en détective, retrace l’itinéraire d’une icône du cinéma déchue. Elle rembobine le fil de l’existence de l’actrice, succession de rencontres, d’évitements et de hasards, jusqu’à sa naissance sur la Côte d’Azur, au  Cannet. Le lecteur est convié à suivre un requiem élégant, à la beauté cruelle, qui fixe magnifiquement le portrait de Lila Beaulieu.

Paul, Alphonse, Charles, .... et les autres vont, chacun avec leur sensibilité et en fonction du lien qu'ils ont eu avec elle, tenter de comprendre le mystère de cette femme si belle, dont peut-être l'inaptitude au bonheur mérite d'être analysée. Les indices sont distillés au fil des témoignages à un lecteur qui ne cesse de se poser des questions. Le cinéma est-il le lien qui unit les personnages ? Peut-on être différent à la ville et à l'écran ? Se faire tatouer un prénom à l'intérieur du poignet est-il une preuve d'amour ? Serait-on davantage vivant sur Facebook que dans la vraie vie ? Et surtout, Lila Beaulieu a-t-elle vraiment existé ? 

Pour que rien ne s'efface est un livre sur le souvenir. A l'instar du précédent, l'auteure excelle dans les portraits de femme au destin tragique et de la trace que l'on laisse derrière soi. Ses romans ne sont jamais très légers mais celui-ci encore moins que les autres, à la frange du roman noir. On pensera à d'autres célébrités pour lesquelles une piscine ou une grossesse aura été fatale (Marie-France Pisier, Marilyn Monroe, Jean Seberg).

Pour Catherine Locandro il ne fait pas de doute que c'est le rôle des survivants de se souvenir. C'est vrai et c'est juste. Cependant on peut s'émouvoir du parcours de certaines personnalités qui sont davantage aimées après leur disparition et qui traversé des années de solitude effroyable.

Pour que rien ne s’efface de Catherine Locandro, chez Héloise d'Ormesson, en librairie le 12 janvier 2017

samedi 23 août 2014

L'Histoire d'un amour de Catherine Locandro, Editions Héloïse d'Ormesson

Premier indice sur la couverture, avec la citation des paroles de cette chanson écrite par Pascal Sevran qui fut le grand succès de l'année 1975, ... J'avais oublié simplement que j'avais deux fois dix-huit ans.

Deuxième indice, la dédicace que me fait Catherine Locandro  résumant son nouveau roman à ce couple "la chanteuse et le jeune homme".

Troisième avec le titre, L'Histoire d'un amour, qui a révélé au public cette même chanteuse, en 1958. Elle avait encore la voix arrondie par l'accent :
Mon histoire c'est l'histoire d'un amour
Ma complainte c'est la plainte de 2 coeurs
Un roman parmi tant d'autres

Ce n'est pas la couverture qui par contre vous donnera le dernier indice pour trouver le nom de cette chanteuse qui vivait rue d'Orchampt, dans sa maison de Montmartre, occupée avant elle par Louis Ferdinand Céline qui y écrivit le Voyage au bout de la nuit (p. 79), devant laquelle je suis passée il y a quelques années.
Le roman est né d'une jolie idée que l'auteure nous explique page 9 et nous donne les clés à la fin. L'ensemble compose un  livre assez mince, mais d'une densité qui ramène l'artiste parmi nous et nous la rend encore plus vraie, même pour ceux qui ne l'ont pas connue.

Nous voilà à Rome dans les années 80. Un certain Luca apprend la mort de la Chanteuse (elle sera toujours désignée par une majuscule) en même temps que le monde entier comprend qu'elle fut son amour de jeunesse. Elle était italienne mais la famille du jeune homme la désigne comme "sa parisienne". C'était toujours mieux que "cette femme" dont l'accablera la mère du garçon en remuant le passé.

Luca la rencontra à la suite de ce qu'André Breton aurait qualifié de "hasard objectif" (p. 59). Etaient-ils faits l'un pour l'autre ? Etait-ce une erreur de jeunesse pour l'un, de maturité pour l'autre ? Le mot erreur bien entendu ne convient pas, on le comprendra au fil des pages. 

Peut-on dire qu'un amour ne dure pas ? Quelle différence fut la plus déterminante, celle de l'âge ou de la classe sociale ? Ce qui était peu admissible dans l'Europe des années 60 serait sans doute mieux accepté aujourd'hui ...

Ce fut un amour secret et comme l'analyse Catherine Locandro, le secret n'est bon pour personne, ni pour celui qui le garde, ni pour ceux qui en ignorent l'existence. (p. 106).

On ne peut qu'être sensible à ce récit qui, pour une fois, adopte le parti masculin, et qui se place surtout loin, très loin des proses sensationnalistes de la presse people.

L'Histoire d'un amour, Catherine Locandro, Editions Héloïse d'Ormesson, 21 août 2014

mercredi 10 août 2022

Le portrait de Greta G de Catherine Locandro

(Article mis à jour le 16 septembre 22)
Quand il fait 34 degrés dehors et qu’on a la chance de séjourner dans une maison où la température (sans climatiseur) ne dépasse pas 23 …. Il n’y a rien de mieux à faire que lire.

Le portrait de Greta G. imaginé par Catherine Locandro, à paraître aux Editions Les Périgrines offre une alliance parfaite entre fiction et réalité, annoncée par une couverture en demi-teintes, dans la ligne éditoriale de la collection, mais collant parfaitement au personnage.

Créés en 1987, les Éditions François Bourin ont une place importante dans le paysage de l’édition française généraliste depuis plus de 30 ans. En 2021, Aude Chevrillon a repris le flambeau de cette maison indépendante et familiale fondée par son oncle et lui donna un nouveau souffle avec ce nom inspiré de l’un des romans de Jeanne Bourin, sa grand-mère, historienne et écrivaine : Les Pérégrines.

Pérégriner, c’est aller librement d’un endroit à l’autre, emprunter des routes inattendues, voyager, rêver. Le pérégrin désigne, lui, le nomade, l’étranger, le vagabond, l’homme libre.

En 2022 Les Pérégrines franchissent une étape supplémentaire en décidant de publier des romans audacieux, des essais incarnés, des trajectoires inspirantes pour réveiller nos sociétés. Après Embrasser Maria (Callas) de Sophie Rabau, publié en mars 2022, Le portrait de Greta G sera le second titre de la nouvelle collection, judicieusement baptisée Les Audacieuses.

Le pari de l’éditeur est d’oser la fiction pour faire surgir toute l’indocilité de femmes inspirantes. Il est proposé à des écrivaines de mettre leur univers littéraire au service d’une réécriture de la vie de leurs héroïnes. S'il y a une star dont le parcours est audacieux et libre c'est bien Greta Garbo !
New York, 1982. La déesse du cinéma Greta Garbo se rend incognito dans un cinéma pour se revoir à l'écran... Une vie qui défile, la valse des amants et des maîtresses, des hommes et des femmes, amis et ennemis, des paysages, la Suède, Berlin et Hollywood...
Greta Lovisa Gustafsson, dite Greta Garbo est une actrice suédoise naturalisée américaine, née le 18 septembre 1905 à Stockholm et morte le 15 avril 1990 à New York. Elle aura été l'une des stars les plus adulées des années 1920 et 1930, mais aussi l'une des plus secrètes. Fuyant la publicité et les ragots, elle a rendu célèbre l'une de ses tirades de Grand Hotel même dans sa vie publique : "Je veux qu'on me laisse tranquille" (I want to be let alone). Elle n'accordait ni autographe, ni interview, sauf au tout début de sa carrière, n'assistait à aucune première et ne répondait pas à ses fans. Cette prédilection pour le secret ne fit que confirmer le surnom qu'elle garda toute sa vie, La Divine : belle, lointaine et inaccessible.

Elle aura été façonnée par Maurice Stiller dit Mojé, réalisateur et pygmalion qui lui donna son nom de scène. L'influence est réciproque puisqu'il dira d'elle : Votre beauté, non seulement physique, mais la beauté de votre âme, m’a permis de me dépasser, de transcender mon art et de réaliser mon œuvre la plus importante à ce jour (p. 130).

Après l'échec relatif de son dernier film, La Femme aux deux visages (Two Faced Woman) en 1941, Garbo met définitivement un terme à sa carrière, alors qu'elle est pourtant au sommet de sa gloire. Elle se retire alors de la vie publique jusqu'à la fin de sa vie, refusant toute interview, ce qui contribue un peu plus à édifier son mythe.

D'après Albert Lewin, elle aurait néanmoins souhaité interpréter Dorian Gray dans le film Le Portrait de Dorian Gray en 1945 mais, pour des problèmes de censure, la chose ne se fit pas.

La métaphore avec le roman d’Oscar Wilde fonctionne donc à merveille pour toutes ces raisons. Egalement quand on songe à la beauté fatale de la femme au foulard qui se faisait parfois appeler Harriet Brown ou Alice Smith, et qui fut aussi surnommée le Sphinx suédois (p. 237 ).

L’auteure s’est admirablement documentée sur sa vie mais aussi sur la transition entre le cinéma muet et le parlant, faisant vivre aux lecteurs une période dont je savais peu de choses.

Catherine Locandro est une romancière et scénariste franco-belge. Elle est notamment l’autrice de Clara la nuit (Gallimard, 2004, prix René-Fallet 2005). J'ai chroniqué plusieurs de ses romans ici, parmi lesquels L’Histoire d’un amour (2014) où elle proposait une autre biographie, celle de Dalida.

Elle a l'art de rendre proche et vivante des femmes au destin tragique. Qui sait que Greta a sauvé beaucoup de juif pendant la guerre (p. 241) ? Il était temps de rendre hommage à son âme, au-delà de sa beauté, de ses ambivalences et de sa peur de vieillir.

Gray et Garbo ont la même initiale. Le portrait oscillera en toute légitimité entre fiction et réalité pour laisser apparaitre la personnalité touchante d'une femme libre, moderne et courageuse.

Le portrait de Greta G de Catherine Locandro, aux éditons Les Pérégrines, collection Les Audacieuses, à paraître le 8 septembre 2022
Prix de la Biographie Geneviève Moll 2022

mercredi 17 septembre 2014

Catherine Locandro revient sur son livre L'histoire d'un amour, paru chez HEO cet été

J'ai eu l'occasion de recueillir le ressenti de Catherine Locandro quelques jours après la sortie de son livre, L'histoire d'un amour, dont j'avais déjà écrit la chronique fin août. Elle me l'avait dédicacé. J'avais envie de la connaitre davantage, d'autant que j'avais sincèrement apprécié .

Elle m'a confirmé qu'elle était partie de la lecture d'un fait divers, publié en novembre 1995 dans le journal italien de La Stampa, mais qu'elle avait découvert longtemps après, alors qu'elle faisait des recherches sur Dalida, il y un peu plus d'un an seulement. Cet élément a confirmé son intuition : il y avait là matière à raconter une histoire qui soit à la fois une vraie histoire et une histoire vraie.

Dalida a baigné son enfance. Bien qu'elle ne soit pas une fan, sa personnalité l'a toujours fascinée, pour son coté très lumineux et très sombre, donnant envie d'explorer ce contraste sans pour autant s'engager dans une énième biographie. Il était essentiel pour Catherine de pouvoir entreprendre un travail dans l'imaginaire : C'est surtout la femme touchante qui m'intéressait : en quête d'elle-même. Qui n'a pas hésité à se remettre en question. Une femme romanesque.
Il faut dire que cet amour fulgurant, entre un jeune homme et une femme proche de la maturité, recèle un potentiel incroyable. C'était un point de départ possible pour tirer le fil de ce que fut son existence, mieux comprendre ce qu'elle fut et restituer aussi une histoire d'amour avec ses composantes essentielles : la rencontre, l'éclosion de la passion, la rupture, le manque.
Le talent de l'écrivain est de réussir à transcender un évènement personnel en une analyse de portée universelle.

Catherine Locandro est persuadée que Dalida a tenu à ce que "ça" reste secret. La mode des cougars n'était pas de mise dans l'Italie de la fin des années soixante. Et puis la chanteuse a connu des amours beaucoup plus spectaculaires par la suite (ses trois maris se sont suicidés). Du coup cet épisode pouvait sembler anodin, même s'il a eu des conséquences tragiques et définitives, avec un chagrin de maternité inconsolable. Il est resté dans l'ombre, et vivre une passion à l'égard des regards a dû ajouter du sel en son temps. Cela devait être palpitant de se retrouver dans des hôtels en essayant de passer inaperçue alors qu'elle était déjà célèbre.

On peut penser qu'elle avait aussi besoin d'entretenir une zone de jardin secret comme toutes les personnes qui sont si populaires. Le terme de secret est cependant un peu excessif car Orlando, le frère de Dalida, a mentionné cette passion dans la biographie qu'il a co-écrite en 1995, un ouvrage dans lequel Catherine a puisé largement pour disposer d'éléments véridiques.

Il est probable que si les évènements se produisaient aujourd'hui l'affaire connaitrait un dénouement très différent. D'abord parce qu'il est devenu quasiment impossible de préserver une histoire des oreilles et des téléphones portables indiscrets au-delà de quelques jours et que, paradoxalement, on supporte mieux l'étalage de sa vie privée. De plus les différences d'âge ne sont plus scandaleuses.

La chanson de Jean-Louis Murat qui est citée en exergue est une des chansons préférées de l'écrivain. Celle-ci résume particulièrement bien cette histoire qui ne veut pas finir. Elle l'a choisie aussi parce que le fait que ce soit un homme, un chanteur lui aussi, qui ouvre le livre, apportait une note d'originalité.

Dalida est toujours désignée dans son livre sous le terme de la Chanteuse, ouvrant ainsi les vannes de l'inspiration alors que la désignation nominative de Dalida aurait enfermé le personnage, entravant l'imaginaire de l'auteure comme celui du lecteur. Cette femme est un point de départ pour aller vers quelque chose de plus large. Enfin l'expression place le projecteur sur l'image publique. Il faudra que le lecteur passe outre pour découvrir la femme qui se profile derrière.

Les réactions des lecteurs sont très positives et font un plaisir immense à Catherine Locandro qui reçoit beaucoup de lettres lui expliquant que cette histoire est touchante de façon très personnelle, la confortant dans son intention d'écrire avant tout une histoire d'amour, et pas un épisode de la vie d'une star. Ça parle à beaucoup de gens, me confie Catherine et je reçois de nombreux témoignages très émouvants.

Interrogée sur ses projets elle affirme avoir le désir de continuer. Elle a déjà une piste pour un prochain livre mais elle ne l'a pas tout à fait commencé. Les recherches sont entamées. Là encore il y aura un travail préalable de documentation puisque c'est devenu sa manière d'entrer dans l'écriture. Elle cherche l'inspiration dans les livres, les films, la musique. Elle a besoin de baigner dans une ambiance propice.

Elle est passionnée de cinéma. Elle me recommande d'aller voir Sils Maria, d'Olivier Assayas, qu'elle a adoré. Elle le juge remarquablement écrit et interprété avec finesse. Coté musique, c'est le dernier album de Julien Doré qu'elle a beaucoup écouté ces derniers temps.

Elle lira probablement Nothomb, car le sujet lui semble intéressant, cette amitié particulière ... Elle se plongera dans le dernier Serge Joncourt car son talent est immense, me dit-elle. Elle ne résistera pas au prochain Emilie de Turckheim, qui publie elle aussi chez EHO et dont elle aime la fluidité. J'ai ouvert La disparition du nombril et je partage son opinion.

Catherine fait des allers retours réguliers entre Bruxelles et Paris qui sont à moins de deux heures l'une de l'autre. Elle a vécu à Paris mais la capitale française est devenue financièrement inaccessible. Bruxelles est une ville où l'atmosphère est plus détendue, une sorte de refuge, un endroit très propice pour écrire : On s'y sent bien, c'est plus simple pour un auteur, plus confortable. J'y suis installée depuis neuf ans et j'y suis très heureuse.

samedi 9 juillet 2016

Face au Pacifique de Catherine Locandro

J'avais découvert Catherine Locandro avec l'Histoire d'un amour, et dont j'ai eu l'occasion de discuter avec elle.

Face au Pacifique a été écrit bien avant mais il ressort cet été chez Pocket avec une couverture autrement plus juste que celle qui avait été choisie par les éditions Héloïse d'Ormesson (quoique cela puisse se discuter parce que cette première édition mettait ainsi l'accent sur le personnage de Sam).

De mon point de vue la nostalgie romantique que l'on perçoit dans Histoire d'un amour est déjà présente dans ce livre, et avec des ingrédients comparables même s'il ne s'agit alors pas d'un roman inspiré par un épisode réel de la vie d'une célébrité.
Mystérieuse et séduisante, Mona est venue en Californie pour rendre service à sa meilleure amie Marion, et lui ramener de quoi écrire la biographie de Joseph Macard, un pâtissier Français qui a fait fortune sur la côte Ouest, et avec qui elle noue une relation forte. Peu à peu, elle sera prise dans une ronde de personnages à la dérive, qui compose un chassé-croisé fascinant.
Rodeo, le patron du Rodeo's Hell considère la vie comme une longue suite de renoncements (p. 57). Son accident a sans doute impacté sa philosophie et l'a rendu compatissant. Il range Simon dans la  catégorie des hommes fragiles qui s'efforcent d'être les amis des femmes avant d'être leurs amants, et qui sont condamnés à souffrir à cause d'elles (p. 64).

Malgré un mariage plutôt heureux Mona a succombé à un coup de foudre pour Alexandre. Cet amour sans avenir l'a précipitée dans une dépression dont elle commence seulement à se relever mais qui a laissé des traces. Elle ne voit pas les sentiments qu'elle inspire à Simon.

Judy, la patronne du motel où Mona a loué une suite (en fait une chambre avec coin-cuisine et balcon sur le Pacifique) vit comme un cataclysme l'abandon par le père de sa fille Sam. L'affection de Rodeo n'est pas à la hauteur de ses attentes et rien ne calme son inquiétude.

L'auteur, dont c'est le quatrième roman, installe très vite une atmosphère nostalgique et troublante. On s'interroge sur les liens (passés ou à venir) entre les personnages, très dissemblables et pourtant chacun à leur manière en quête de leur vérité. Ils ont tous les nerfs à fleur de peau, sauf peut-être le patriarche mais il a sa part d'ombre lui aussi. Personne ne veut souffrir et pourtant les interactions sont douloureuses.

Mona est face au Pacifique, c'est-à-dire en fait face à elle-même. Le temps est peut-être venu pour elle de chasser ses fantômes pour ensuite mettre à distance son mal-être. Joseph, Rodéo et Simon l'aideront chacun à leur manière à se débarrasser du fardeau de la répétition familiale. A condition qu'elle consente à ce grand voyage qu'est le retour en arrière.

Face au Pacifique de Catherine Locandro, publié aux éditions Heloise d'Ormesson en mars 2009, en Pocket depuis le 7 juillet 2016

vendredi 13 août 2021

Dans ce monde ou dans l'Autre de Catherine Locandro

Le résumé ne m’avait pas « accrochée ». Sans doute parce que j’avais lu peu de temps auparavant l’excellent premier roman de Bénie soit Sixtine de Maylis Adhémar et que je me souvenais parfaitement du choc du film Les éblouis de Sarah Suco. J’ai donc pris mon temps et je dois dire que les premières pages de Dans ce monde ou dans l’Autre ne m’ont pas convaincues. J’ai poursuivi parce que j’ai lu plusieurs livres de Catherine Locandro et que je n’ai jamais été déçue.

Les chapitres suivants m’ont récompensée. J’ai découvert un livre dont les personnages sont très touchant d’humanité. Le thème de la dérive sectaire est admirablement traité du point de vue psychologique, sans insister trop lourdement sur ce qui est pathologique tout en n’ignorant rien des risques.

L’auteure s’est sans doute documentée avec précision car elle décrit la reconstruction avec une rare justesse. La peur de l’inconnu est parfaitement décryptée (p. 56). Il faut des mois avant de guérir des déséquilibres émotionnels et affectifs, retrouver suffisamment de confiance en soi, sortir du repli sur soi et parvenir à se lier de nouveau. Tout ce qui est mentionné à propos du stress post-traumatique consécutif à un séjour sous emprise est justifié, ce qui fait que ce livre est tout à fait recommandable pour un lectorat d’adolescents.

Les relations entre les personnages sont suffisamment développées pour qu’on n’ait pas le sentiment de lire uniquement le témoignage d’une rescapée. Les faits nous sont relatés par un article du Dauphiné Libéré – Édition Drôme / Ardèche Sud, le 28/05/2019 : 
Les forces de police, alertées sur des dérives sectaires, ont dû intervenir hier dans la vallée de la Volane, au lieu-dit Le Hameau. Sur les trente-cinq habitants et membres de la « Nouvelle Arche », trente-quatre, parmi lesquels le gourou et vingt et un enfants, ont été portés disparus. Ne restait sur place qu’une adolescente : dans un état de santé critique, elle serait restée enfermée plusieurs jours sans nourriture dans la salle dite « de Purification ». 

Abigaëlle se réveille la veille de ses 15 ans à l’hôpital, loin de ceux qu’elle considère encore comme « les siens », entourée de « Rampants ». A son chevet, une infirmière, un psychologue er une policière spécialisés dans ce genre d’affaires vont aider la jeune fille à mettre en mots ce qu’elle a vécu, et faire avancer l’enquête. Le lecteur est tout autant impatient qu’elle de savoir si son amie Appeline est encore vivante, dans ce mondé-ci ou dans l’Autre …
La couverture est onirique, tout à fait évocatrice des deux mondes qui s’opposent. On remarque tout au long de la narration des indices dont la discrétion correspond à la lenteur d’une enquête délicate où le respect de la personnalité d’Abigaëlle est essentiel. L’histoire nous est racontée du point de vue d’une adolescente intelligente, qui dispose intuitivement des clés pour comprendre une réalité qu’elle peine légitimement à accepter. On oublie vite qu’on a un roman entre les mains.

Et qui plus est, on a envie de se plonger (ou de relire) dans les recommandations de lecture qui sont faites au fil des pages.

Dans ce monde ou dans l'Autre de Catherine Locandro, Albin Michel, en librairie depuis le 5 mai 2021
À partir de 13 ans

dimanche 17 mars 2019

Des coeurs ordinaires de Catherine Locandro

Gabrielle est une vieille dame pleine de bonnes intentions qui n'a pas eu l'occasion de se lier avec grand monde tant qu'un mari tyrannique la contraignait à ne s'occuper que de lui. Son inclinaison pour les autres serait une qualité si elle parvenait à museler sa curiosité. Gabrielle vit maintenant seule et s'ennuie. Elle voit comme une aubaine l'emménagement d'Anna dans l'appartement de Sacha, son voisin du dessus, jusque là célibataire. 

La vieille dame se réjouit d'inviter sa nouvelle voisine à prendre le thé. Celle-ci est craintive mais Gabrielle n'est pas longue à échafauder des stratagèmes pour gagner sa confiance.

En pure perte car Anna ne se livre pas beaucoup et le jeune homme est la discrétion même.

Gabrielle interprète la constante défensive de sa voisine comme celle d'une bête traquée et pense qu'il est de son devoir de la protéger de son mari. 

Tout ce qui n'est pas dit ouvre la porte à des suppositions, parfois exactes, parfois fantaisistes. Il y a un coté "fenêtre sur cour" dans ce roman qui revisite le syndrome de Munchhausen car Gabrielle fera tout pour gagner (rapter ...) la confiance d'Anna depuis que plusieurs détails ont troublé l'esprit de la vieille dame pour qui le silence est un mensonge et qui, flairant un secret, s'est mise en quête d'une vérité qui pourrait bien devenir tragique. Et pourtant Gabrielle sait que la vérité est un gouffre qui vous aspire dès que vous avez le malheur de vous pencher au-dessus des ténèbres (p.217).

En alternant les points de vue, les retours en arrière, des séquences dialogues et des extraits du journal d'Anna, le lecteur est placé en position de voyeur sachant (presque) tout des pensées des deux femmes. S'il est attentif il pourra deviner le poids du secret (car il en existe bel et bien un) mais la force du récit, scénarisé comme un policier, maintient le suspens jusqu'au dénouement.

Prédestine-t-on l'avenir de nos enfants en leur donnant (infligeant) un prénom ? Anna et Sacha ne sont pas des coeurs ordinaires. Ils souffrent chacun à leur manière de l'intrusion de celle qui se prétend leur amie. L'écriture est délicate et envoute le lecteur comme Catherine Locandro le fait dans chacun de ses livres.

Elle démontre avec brio que la bienveillance peut être dramatique alors que dans le même temps et avec des personnages du même âge, Delphine de Vigan témoigne que des liens de gratitude peuvent se nouer. Tout est dans l'intention ...

Ces deux romans sont aussi forts, quoique très différents. Je ne peux cependant pas les dissocier complètement, sans doute parce que je les ai lus au même moment. Et d'avoir aussi envie de lire Alison Lurie, une romancière et une universitaire américaine, prix Pulitzer pour son roman Liaisons étrangères et prix Femina étranger pour La Vérité sur Lorin Jones (citée p.143).

J'ajoute, même si c'est très personnel, que j'ai éprouvé un plaisir supplémentaire à lire ce roman qui m'a fait revivre mes propres souvenirs de voisinage. L'immeuble se situe dans le XIV° arrondissement où j'ai habité une dizaine d'années et dont j'ai tant apprécié l'allure de village. J'ai emprunté quotidiennement le passage des Thermopyles. Pernety fut longtemps "ma" station de métro et je connais très bien ce restaurant construit autour d'un arbre dont il est question dans le livre.

Des coeurs ordinaires de Catherine Locandro, Collection Blanche, Gallimard, en librairie depuis le 14 février 2019

lundi 7 juillet 2014

Rentrée littéraire 2014 sur A bride abattue


(mise à jour 1er octobre 2014)

On annonce une rentrée littéraire d'enfer avec plus de livres encore que les trois années précédentes. On attend pas moins de 607 romans français et étrangers, avec parmi eux des auteurs célèbres comme Emmanuel Carrère, Olivier Adam, ou David Foenkinos.

Je serai d'abord fidèle à d'autres que je "suis" comme on dit dans le jargon, comme Frédérique Martin, Marie-Hélène Lafon ou Sophie Van der Linden dont j'ai tant aimé le premier roman l'été dernier. J'avais alors lu ceux-ci.

J'ai aussi un peu de retard à rattraper ... comme d'habitude direz-vous, et vous aurez raison, mais on ne peut pas tout faire. Je me demande d'ailleurs si une année je n'aurai pas l'idée de faire une "fausse" rentrée ... en prenant sciemment des livres de septembre 2007, soit l'année juste avant la création du blog.

Quand je constate en librairie qu'un livre n'a que deux mois pour y faire sa place je suis tellement scandalisée que j'aimerais que les bloggeurs (ce ne sont pas les journalistes qui s'y mettraient !) permettent à quelques ouvrages qui le méritent d'avoir une seconde chance en faisant leur promotion.

Certes il y a des exceptions pour durer, mais il faut s'appeler Shakespeare ou Sartre.

Je sacrifierai malgré tout volontiers à la célébrité en chroniquant Grégoire Delacourt parce j'ai beaucoup apprécié la Liste de mes envies. Et Amélie Nothomb parce que si elle a ce rituel de "pondre" un roman par an (c'est elle-même qui en parle avec ces mots) j'ai celui d'inaugurer la série de mes chroniques de rentrée par le sien depuis 5 ans.

Pétronille (chez Albin Michel) et On ne voyait que le bonheur (chez Lattès) figureront donc la vingtaine d'autres titres que je me suis promise de lire cet été. Tout n'est pas sur la photo ci contre, d'autres titres pourront encore arriver. N'hésitez pas à me laisser en commentaires vos avis, critiques et suggestions.

Je mettrai ce billet régulièrement à jour en associant au fur et à mesure les liens (il suffira de cliquer dessus pour ouvrir l'article correspondant) sur la liste ci-dessous qui, en quelque sorte, est celle de mes envies ... de lecture et qui est classée par ordre alphabétique d'auteur, histoire de ne pas faire de hiérarchie :

Toute ressemblance avec le père, Franck Courtès, Jean-Claude Lattès, septembre 2014
On ne voyait que le bonheur, Grégoire Delacourt, Jean-Claude Lattès, août 2014
Les hommes meurent, les femmes vieillissent, Isabelle Desesquelles, Belfond, 14 août 2014
Une vie d'emprunt, Boris Fishman, traduit par Stéphane Roques, Buchet Chastel, 28 août 2014
Pierre contre ciseaux, Inès Garland, traduit par Sophie Hofnung, Ecole des loisirs, mars 2014
Omaha, Norman Ginzberg, Editions Héloïse d'Ormesson, 5 juin 2014
Louise, Julie Gouazé, éditions Léo Scheer, 20 août 2014
La nuit commencera, Thierry Illouz, Buchet Chastel, 4 septembre 2014
Etranger dans le mariage, Emir Kusturica, traduit par Alain Cappon, Jean-Claude Lattès, 24 septembre 2014
Joseph, Marie-Hélène Lafon, Buchet Chastel, 28 août 2014
L'Histoire d'un amour, Catherine Locandro, Editions Héloïse d'Ormesson, 21 août 2014
Sauf quand on les aime, Frédérique Martin, Belfond, 14 août 2014
Pétronille, Amélie Nothomb, Albin Michel, 21 août 2014
Le voltigeur, Marc Pondruel, Jean-Claude Lattès, septembre 2014
Les amants spéculatifs, Hélène Risser, Jean-Claude Lattès, septembre 2014
Power Patate, Florence Servan-Schreiber, Marabout, janvier 2014
L'incertitude de l'aube, Sophie Van der Linden, Buchet Chastel, 21 août 2014
Une semaine dans la vie de Stephen King, Alexandra Varrin, Editions Léo Scheer, 3 septembre 2014

Les titres qui ne sont plus à l'encre noire ont déjà été lus, couleur marron, pas forcément chroniqués, mais en voie de l'être. Ils passent alors en rouge et vous pourrez alors lire la critique en suivant le lien.

mercredi 22 mai 2013

Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig reçoit le Prix 2013 de la Maison de la Presse

L'annonce officielle du Prix vient d'avoir lieu pour la troisième année consécutive au Centre national du Livre. C'est Agnès Ledig qui l'emporte avec Juste avant le bonheur, publié chez Albin Michel.

Le jury, composé du comité de lecture et de 15 propriétaires de points de vente à l’enseigne Maison de la Presse, l'avait sélectionné cette année avec 5 autres titres :

Je vais mieux de David Foenkinos (Gallimard)
Éclats de voix d’Yves Hugues (Les Escales)
L'enfant de Calabre de Catherine Locandro (Héloïse d'Ormesson)
Le silence de Jean-Guy Soumy (Robert Laffont)
L'atelier des miracles de Valérie Tong-Cuong (JC Lattès)

Les auteurs étaient loin d'être des novices, ce qui rend le choix encore plus précieux pour la romancière, vivement encouragée à poursuivre sa carrière en tant qu'auteure. Se placer devant David Foenkinos témoigne d'un talent évident dont il faudrait qu'Agnès Ledig cesse de s'interroger.

J'ai eu la chance de lire cet ouvrage avant l'annonce de la récompense et dès les premières pages je n'ai aucun doute sur le verdict. Agnès Ledig décline merveilleusement la question de l'espérance. Mes amis connaissent ma formule : l'espoir est un emprunt fait au bonheur ... et il arrive parfois que les intérêts à verser soient hors de prix par comparaison à la brièveté du rêve.

C'est la posture derrière laquelle Julie s'est repliée. Au fond, le malheur a ceci de pratique qu'on sait à quoi s'attendre. Il est inconfortable certes, mais prévisible. Vous le savez. Vous l'avez expérimenté : le changement fatigue, la routine rassure. Julie est ainsi. Elle épluche les oignons sans pleurer mais elle déteste ce qui est nouveau (P. 131). Elle sera servie !
Cela fait longtemps que Julie ne croit plus aux contes de fée. Caissière dans un supermarché, elle élève seule son petit Lulu, unique rayon de soleil d’une vie difficile. Pourtant, un jour particulièrement sombre, le destin va lui tendre la main. Emu par leur situation, un homme généreux les invite dans sa maison du bord de mer, en Bretagne. La chance serait-elle enfin en train de tourner pour Julie ?
Depuis l'Année Brouillard de Michelle Richmond, j'avais rarement lu un roman qui illustrait si parfaitement ma philosophie. Juste avant le bonheur est un beau roman, une belle histoire. Mais pas que ...

On pourra lire ce roman pour engranger de nouveaux proverbes. Arabe : Ne baisse pas les bras, tu risquerais de le faire deux secondes avant le miracle. Japonais : Le bonheur va vers ceux qui savent rire. Personnel à l'auteure : Le temps passe et panse.

On pourra aussi doper ses connaissances en astronomie (P. 143). En apprendre davantage sur les méthodes des sage-femmes à travers une femme étonnante, Sylvie Petitjean (P. 291 et svtes). Sur ce plan l'inspiration ne fait aucun doute puisque c'est le métier qu'Agnès exerce dans la "vraie" vie. J'ai retrouvé l'atmosphère qui se dégage du Choeur des femmes de Martin Winckler. Là encore rien d'étonnant, la jeune femme connait parfaitement son avis sur la question et le partage.

A l'instar de Michelle Richmond, Agnès Ledig fouille elle aussi la question de la culpabilité et du choix. Certains parleront de destin. A quoi bon demeurer positif quand une pluie de poisse vous fait courber l'échine ?

Elle aborde la générosité en long, en large et en travers avec son corollaire, la reconnaissance, et l'interrogation qui taraude les bénéficiaires : sera-t-on redevable, et jusqu'à quel point ...

Elle nous offre aussi tout simplement de jolies histoires d'amour, avec de très beaux personnages masculins, ce qui n'est pas si fréquent.

La nature prend une place importante dans son écriture. Entre paysages marins et randonnées en montagne, le lecteur remarque le rôle que les grands espaces peuvent jouer dans le développement personnel.

Le style est vivant, jamais monotone, alternant des dialogues très dynamiques avec quelques pages d'introspection, en italiques, évoquant un journal intime. De temps en temps une petite paillette surgit avec un mot d'enfant. Là encore sans nul doute la résurgence d'un vécu sans que le livre ne soit jamais un récit de vie totalement inspiré de la sienne.

Jean-Louis Servan-Schreiber, qui présidait la soirée (succédant ainsi à Patrick Poivre d’Arvor, François Busnel et Jean d’Ormesson pour ne citer que les trois derniers) saluait la performance d'Agnès Ledig dans la course aux prix littéraire, un sport remarquable où elle concoure et gagne pour la seconde fois, avec une histoire touchante où les dialogues aiment mettre en manœuvre les échanges des idées. En effet, son premier roman, Marie d’en haut, fut le Coup de cœur du grand prix des lectrices de Femme Actuelle.

Agnès Ledig était tremblante d'émotion, se déclarant non plus "juste avant" mais "en plein" dans le bonheur. Si parfois la vie lui a offert une cerise sur le gâteau, ce soir c'est le cerisier tout entier qui lui est servi. Et au moment où les jolies choses de la vie lui arrivent, elle affirme les savourer à leur juste valeur. 
Ce livre est une victoire. Je forme le voeu que chacun puisse intégrer ce petit morceau d'espoir contenu dans cette histoire qui peut arriver à chacun. Je dédie le prix à ma maman qui n'est plus là, à mon mari Emmanuel qui est à mes côtés depuis 20 ans, et surtout à mon petit Nathanaël qui m'a donné la force de continuer sans lui.
Sa photo dans la vitrine de la célèbre librairie de la place Kleber à Strasbourg avait fait un choc à sa nature alsacienne. Elle s'attend à en avoir d'autres en traversant le Cantal cet été, ne doutant pas de la sollicitation des libraires auvergnats. N'hésitez pas à l'arrêter quelques instants si vous croisez sa route. Elle sera sans nul doute heureuse d'échanger quelques mots avec vous. 

Après la découverte de la notion de résilience avec Boris Cyrulnik, Agnès Ledig nous enseigne la coalescence. Cela fait du bien.

Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig, Albin Michel, Mai 2013

mercredi 21 août 2024

La fille de Lake Placid de Marie Charrel

J'ai été étonnée par la lecture du dernier roman de Marie Charrel. Jusque là, je le confesse humblement, je ne savais rien de Lana Del Rey, chanteuse pourtant ultra célèbre qui d'ailleurs fait l'ouverture ce soir des festival Rock-en-Seine.

C'est elle La fille de Lake Placid. C'est mieux de connaitre ses chansons et son univers musical, mais sans être nécessaire, ce qui fait que le roman est plutôt facile à lire.

Surtout si on aime la musique et comprendre ce qui alimente une vocation.

Lake Placid est l'endroit où la jeune Elizabeth grandit. En 1996, à 11 ans, elle échappe à la vigilance de ses parents pour retrouver son ami Parker dans les bois, la nuit. Un matin, les deux enfants tombent sur une mystérieuse femme nue, à la peau diaphane et à la bouche rouge sang, et Parker disparaît. Cette vision, réelle ou fantasmée, tout comme l'existence de cet ami, sera déterminante pour forger l'écriture de la future Lana dont on apprendra comment elle a choisi son pseudonyme, avec ou sans "a".

En 2019, Lana Del Rey est en Californie et tente de convaincre Joan Baez de monter avec elle sur scène pour chanter Diamonds and Rust comme celle-ci l'a fait autrefois avec Bob Dylan, the original vagabond. La reine du pop-folk des seventies est d’abord méfiante face à celle qu’elle prend pour un produit marketing. Mais au fil des jours, elle découvre une jeune femme intelligente, une artiste et, au-delà, une poétesse portant au cœur la nostalgie d’un rêve américain impossible et brisé. Alors, elle accepte de jouer avec elle lors d’un concert (qui s’est réellement produit), puis elle peindra son portrait (qui existe réellement).

Marie Charrel jongle entre les deux périodes et fait surgir dans une atmosphère souvent onirique, où s’entremêlent illusion et réalité, une jeune femme complexe et fascinante, mystérieuse mais attachante, irréductible à tous les clichés. Elle n'occulte pas son addiction pour l'alcool et ses cures de désintoxication, plus ou moins positives. Mieux en tout cas que sa grande idole Amy Winehouse, dont le biopic a récemment été porté à l'écran avec qui elle aurait rêvé de faire un duo autant qu'avec Joan Baez (mais on peut douter de l'influence qu'elle aurait eu sur elle).

Ce qui est particulièrement réussi dans ce roman c'est l'intelligence et la pertinence avec lesquelles  Marie Charrel restitue les atmosphères et le parcours de vie de l'artiste. Elle s'est appuyée sur une très abondante documentations dont elle donne les références à la fin du livre. Elle s'est aussi inspiré du travail de David Lynch (cité p. 131) et de Sylvia Plath (p. 169) que Lana aimait beaucoup. Elle restitue à merveille le processus d'écriture et comment la poésie a conduit l'artiste à la composition musicale.

Longtemps elle s'est interdit de se penser digne de devenir autrice-compositrice-interprète et la révélation lui viendra d'Eminem p. 98). Jusque là elle écrivait des poèmes. Après avoir entendu le rappeur elle comprend qu'il est possible de tout dire avec des mots et qu'elle peut transmettre ses idées par la chanson.

Il faut lire ce livre si on est fan de la chanteuse, si on a d'elle uniquement l’aura sulfureuse de vamp gothique qu’elle a tissée pour se protéger est trop souvent prise au premier degré (p. 105) ou si on ne la connait pas du tout.

La couverture illustre l'atmosphère qui se dégage du roman et est bien dans le ton de la collection "Les Audacieuses" dont j'avais découvert Le portrait de Greta G. par Catherine Locandro. 

La fille de Lake Placid de Marie Charrel, Éditions Les Pérégrines, en librairie depuis le 5 janvier 2024

samedi 1 février 2020

Les corps conjugaux de Sophie de Baere

J'avais plébiscité le premier roman de Sophie De Baere, découvert grâce aux 68, La dérobée et c'est avec un grand plaisir que j'ai ouvert le second, intitulé Les corps conjugaux.

Fille d’immigrés italiens, Alice Callandri consacre son enfance et son adolescence à prendre la pose pour des catalogues publicitaires et à défiler lors de concours de beauté. Mais, à dix-huit ans, elle part étudier à Paris. Elle y rencontre Jean. Ils s’aiment intensément, fondent une famille, se marient. Pourtant, quelques jours après la cérémonie, Alice disparaît. Les années passent mais pas les questions. Qu’est-elle devenue ? Pourquoi Alice a-t-elle abandonné son bonheur parfait, et son immense amour, sa fille de dix ans ?

Je ne vais évidemment pas vous dévoiler les tenants et les aboutissants de cette histoire d'amour fou qui se vivra au coeur de multiples secrets de famille, mais il y a tout de même quelques petits détails à savoir pour l'apprécier pleinement, et paradoxalement surtout pour ceux qui furent ses premiers lecteurs.

Sophie de Baere aime tant les héros raciniens qu'elle a donné leur tempérament à Alice et Jean dont elle a choisi de situer l'histoire dans le contexte encore conformiste des années 90 (sur certains aspects puisque la pédocriminalité était curieusement très acceptable dans certains milieux).

Cette clé de lecture vous permettra d'accepter l'effroi qu'Alice peut ressentir à l'idée que son entourage découvre qui est véritablement l'homme qu'elle a épousé. Car il me semble que pareille situation ne serait pas aussi dramatique aujourd'hui où la puissance des sentiments, quand ils sont vrais et partagés, ne condamne pas le bonheur.

D'ailleurs Catherine Locandro avait publié l'année dernière sur cette même veine Des coeurs ordinaires qui est un roman dont l'action se déroule plus près de nous.

C'est un fait divers s'étant déroulé au Brésil qui a été le point de départ du roman. Dans la réalité l'histoire se poursuit puisque les amoureux restent ensemble. Sophie de Baere a décidé d'écrire une tragédie, celle d'Alice qui se trouve empêchée par sa mère (extrêmement toxique au demeurant) pygmalion tant aimée et tant subie (p. 58) de vivre sa passion en la menaçant de tout révéler à sa fille âgée alors d'une dizaine d'années, et qui aurait tant souhaité que ses parents soient de simples "corps conjugaux".

Alice ne voit alors que deux issues, avaler sa honte et prendre la fuite ou sombrer dans la folie et se donner la mort. Le lecteur lui aussi oscille entre compassion et terreur, en ne pouvant s'empêcher de prendre parti, même si, nous en serons d'accord, il ne faut jamais juger l'amour (p. 293).

L'auteure nous offre une parabole bouleversante à partir d'un évènement hors du commun. C'est parfois glaçant mais superbement écrit ! A titre d'exemple Jean est présenté (p. 47) comme un mélange de brindilles vite emportées par la brise et de solides racines souterraines.

Je peux vous annoncer que Sophie de Baere est déjà en train d'écrire un troisième roman, lequel devrait être moins "racinien" que celui-ci. Il ne faudrait donc pas la classer comme autrice de tragédies.

Les corps conjugaux de Sophie de Baere, chez JC Lattès, en librairie depuis le 22 janvier 20

dimanche 26 août 2018

Je, tu, elle d'Adeline Fleury

Je, tu, elle est un livre qui se déploie en trois parties. J'avais totalement épousé le point de vue de la femme à la fin de la première et je ne comprenais pas que le livre se poursuive. Selon moi, tout avait été dit. Quelle naïveté !

Je découvre alors avec stupéfaction le point de vue de l'homme et en particulier qu'il n'est pas sourd aux émotions de celle avec qui il partage d'intenses moments. Je n'avais pas songé non plus jusque là qu'on pouvait considérer la frigidité au masculin (p. 182).

Est-ce qu'on pourrait aimer "trop" ? Se ravager d'amour (p. 186) serait-il envisageable ?

Le roman est le récit d'une passion dévorante à la folie, à la vie, à l'amor et à la mort qui se conjugue en trois temps. Je pensais qu'après Annie Ernaux tout avait écrit sur la passion mais non. Adeline Fleury renouvelle le sujet avec puissance.

Elle décortique le processus sur tous les fronts, y compris en quoi sexe, tendresse et inspiration peuvent s'auto-alimenter. Elle a recours à des comparaisons très fortes (p. 37) : Il y a les bébés secoués, dont les preuves de maltraitance ne sont pas détectables sur l'instant, mais dont les séquelles laissent des traces pendant des années, parfois jusqu'à l'âge adulte, et puis il y a les amoureuses secouées. Je suis une amoureuse secouée.

Elle décrit parfaitement l'état de manque amoureux (p. 74), très proche de celui d'un crackeux en manque, sauf qu'il n'existe pas de méthadone pour se sevrer de l'amour passionnel, on ne décroche pas comme ça d'une vraie rencontre. Plus loin (p. 94) : Tout comme il existe des chirurgiens esthétiques pour se faire gonfler la poitrine ou se refaire le nez, il devrait exister des chirurgiens affectifs pour réparer les blessures du coeur, une façon de réparer les vivants.

La femme meurtrie ne songe qu'à fuir et tentera de se restaurer au bord de la mer, convaincue que se "mettre sur la grève" pouvait suspendre les effets de la passion.

Plusieurs moments m'ont fugitivement évoqué des états amoureux proches de ceux d'une héroïne de Catherine Locandro et je n'ai pas été surprise d'apprendre qu'elle ait pu être une des premières lectrices.

Je ne veux pas en dire davantage parce que la découverte de ce roman exige qu'elle se fasse dans la chronologie imposée par l'auteure qui, non seulement aborde le sujet selon des angles différents mais accorde aussi la voix à chacun de ses personnages en concevant le récit de manière chorale, se réservant en quelque sorte l'emploi de l'italique pour exprimer son point de vue.

Adeline Fleury est journaliste, romancière et essayiste. Auteure d’un premier roman, Rien que des mots (François Bourin, 2016), elle se fait ensuite reporter de l’intime pour explorer la féminité et le désir dans le Petit Éloge de la jouissance féminine (François Bourin, 2015 ; rééd. poche La Musardine, 2018) et Femme absolument (J.-C. Lattès, 2017 ; rééd. poche Marabout, 2018).

Je, tu, elle d'Adeline Fleury, éditions François Bourin, en librairie le 30 août 2018

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)