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mardi 15 février 2022

L'art de recevoir, de Stéphane Guérin et Cyrille Thouvenin

Il faut une bonne dose d’humilité et un certain courage pour se risquer à convier un public, certes bienveillant, à la présentation d’un spectacle qui n’est pas totalement abouti même s’il est bien davantage qu’une lecture.

C’est le pari risqué (et gagné haut la main) qu’ont fait Stéphane Guérin et Cyrille Thouvenin avec leurs complices Georges Vauraz, Violette Nouveau et Stéphane Corbin dans la salle du Studio Hébertot.

Marie-Apolline de Saint-Jérôme fait mine de nous confier ses bons conseils sur L'art de recevoir mais on comprendra vite qu’il ne serait pas judicieux de la suivre dans ses élucubrations. 

Ceux qui connaissent la plume de Stéphane Guérin retrouvent avec délectation sa façon d’égratigner, que dis-je de lacérer les relations familiales où trop souvent on invite à la va-vite. Avec peut-être davantage d’humour que dans ses pièces précédentes.

Pour le moment le spectacle prend la forme d’une conférence mais on peut supposer que le metteur en scène nous réserve des surprises car il a beaucoup d’idées à mettre en oeuvre.

Violaine Nouveau avait été pressentie pour le rôle par Stéphane Guérin et elle est formidable en Marie-Apolline. Il décrit lui-même son héroïne comme pathétique autant que courageuse, à l’instar de ces femmes et ces hommes qui, marchent toujours en dehors des clous en rêvant d’être dans la norme. Son personnage tout entier dévoile plus encore qu’il ne démontre combien nous restons fragiles quand le socle de notre vie vacille.

Elle joue sur plusieurs registres. J’ignorais que Rimbaud avait écrit un poème à la gloire de sa mère. Elle nous le sert avec la voix de Chantal Goya. Elle nous fait goûter un langage des fleurs revu et corrigé par l’auteur et nous invite en aparté en osant les digressions. Je ne vous en dirai pas davantage aujourd’hui sur de quoi qu’est donc qu’on parle tant … Elle réussit à merveille à partager toute une gamme d’émotions sur un texte écrit au second degré et dont elle prend le contre-pied … me suivez-vous ?

Le metteur en scène n’a pas cherché longtemps un musicien qui puisse composer, improviser et jouer avec la comédienne. Il a raison d’être fier d’avoir réuni Violaine Nouveau et Stéphane Corbin, personne ne le critiquerait sur ce point.

Je connais Georges Vauraz depuis 2017, quand il rejoignit l’équipe de Beaucoup de bruit pour rien mis en scène par Salomé Villiers et Pierre Hélie au Théâtre du Roi René à Avignon (où Violaine jouait Margaret). Puis en 2018, quand il collabora avec Arnaud Denis sur le spectacle Marie des poules (Molière du meilleur spectacle privé 2020). C’est encore lui qui signa la scénographie de La grande musique de Stéphane Guérin, mise en scène par Salomé Villiers en 2020, toujours en Avignon.

Stéphane Corbin souligne le jeu avec le talent qu’on lui connait, rendant de multiples hommages à la variété française. Je ne suis pas certaine d’ailleurs de les avoir tous repérés et il y a sans doute matière à creuser. On imagine qu’il fera bien plus qu’accompagner la comédienne. D’autant qu’on nous promet une scénographie centrale et évolutive. Les pédales du piano pourront aussi contrôler le décor et nous dévoiler l’endroit où se trouve Marie-Apolline. Le spectateur aura ainsi l’impression que le pianiste a la maîtrise sur la réalité et le fantasme de cette femme. Manipulant le son et l’espace, il aura tour à tour la figure du père, du médecin, du mari ou de l’enfant. Il sera sa victime et son bourreau.

Toute l’équipe se connait et s’apprécie depuis longtemps. Nous avons passé un excellent moment en leur compagnie, ce qui laisse présager un futur succès, même si la bienséance nous interdit de vendre la peau de l’ours prématurément.

L'art de recevoir, de Stéphane Guérin et Cyrille Thouvenin
Mise en scène de Georges Vauraz
Avec Violette Nouveau
Musique de Stéphane Corbin

lundi 9 septembre 2019

Tempête en juin et Suite française, d'après Irène Némirovsky

La rentrée théâtrale est au moins aussi bonne que le cru estival avignonnais. Certains spectacles y figuraient déjà comme Suite française qui après deux festivals arrive à Paris mais d'autres sont nouveaux, comme Tempête en juin dont la création a eu lieu ce soir, en avant-première, au Théâtre la Bruyère.

C'est peut-être le texte le plus émouvant écrit par Irène Némirovsky parce qu'on devine qu'il est peu romancé. Et néanmoins les ressorts comiques sont multiples (je ne m'en souvenais pas).

On aurait pu le croire inadaptable au théâtre puisqu'il comporte une quarantaine de rôles. C'était sans compter sur la détermination de Virginie Lemoine et de Stéphane Laporte qui ont admirablement adapté ce roman, comme ils l'avaient fait avec le précédent.

C'était sans compter aussi avec le talent de Franck Desmedt qui passe d'un personnage à l'autre en une fraction de seconde. Il est époustouflant. On a le sentiment que les 39 personnages sont tous sur scène au même moment ... même le chat.

Nous sommes en juin 1940 avec lui (avec eux) sur la route de l'exode et pour ma part il étaient bien plus nombreux encore car se sont joints ma grand-mère, mon grand-père, ma mère, mon arrière grand-mère, leur carriole tirée par leur cheval infatigable. Ne manquait que le chien qui s'était donné pour mission (pleinement réussie) de défendre la maison éventrée par les bombes (mes grands-parents habitaient tout près de la gare de Soissons) où nous pûmes beaucoup plus tard récupérer mobilier, vaisselle et autres effets qu'il n'aurait pas raisonnable d'emporter pendant la fuite.

Ce que nous donne à voir Franck Desmedt (Molière du comédien l'année dernière pour son second rôle dans Adieu Monsieur Haffmann) est prodigieux puisqu'il rend parfaitement le caractère de chacun des personnages, lâche ou courageux, simple ou extravagant, homme, femme ou enfant, jeune ou vieux ... et même tous les autres qui ont été pris dans cette tourmente. Chacun son désastre.

Ce qu'il nous donne à entendre est aussi savoureux et situe l'âge des personnages, sans oublier la radio. Son affirmation "je ne peux pas y croire" est très drôle. Qui s'attendait à rire dans un tel contexte ? C'est une des qualités du spectacle et la tragédie ne perd pas de force car on sait combien elle fut réelle. La plume de l'auteure est sans concession et raille nos comportements. c'est vrai, à bien y réfléchir, qu'il est peut-être stupide d'habiller des morts ... destinés à pourrir sous la terre.

C'est peut-être cet imperméable et la coupe de cheveux, ou parfois la diction, qui font penser à Francis Huster, avec quelques années de moins et un talent augmenté.

J'ajoute que les lumières sont extraordinaires pour sculpter les atmosphères et la musique a été composée "sur mesure" si je puis me permettre.
Tempête en juin étant programmé à 19 heures en semaine (à 15 h le samedi), on peut fort bien enchainer avec Suite française et passer ainsi une soirée Némirovsky. Cet enchainement a été très applaudi ce soir. Le couple s'accorde à merveille.

Tempête en juin, d'après le roman d'Irène Némirovsky
Adaptation Virginie Lemoine et Stéphane Laporte
Mise en scène Virginie Lemoine et Stéphane Laporte
Avec Franck Desmedt
Lumières Denis Koransky
Musique Stéphane Corbin - Création Sonore Vincent Lustaud
A partir du 10 septembre 2019
Du mardi au samedi à 19h00 et matinée le samedi à 15h00
Au Théâtre La Bruyère - 5 rue La bruyère - 75009 Paris
Quant à Suite française, je renouvelle les compliments que je faisais l'été 2018 en Avignon. Les parisiens peuvent s'estimer heureux. La pièce est enfin accessible, et ils pourront en quelque sorte voir "double". A noter un changement de distribution avec l'arrivée de Guilaine Londez.

Suite française, d'après le roman d'Irène Némirovsky
Adaptation Virginie Lemoine et Stéphane Laporte
Mise en scène Virginie Lemoine
Avec Florence Pernel, Béatrice Agenin, Guilaine Londez, Samuel Glaumé, Emmanuelle Bougerol, Cédric revolons ou Gaétan Borg
Lumières Denis Koransky
Musique Stéphane Corbin - Création Sonore Vincent Lustaud
A partir du 10 septembre 2019
Du mardi au samedi à 21h00 et matinée le samedi à 16h45
Au Théâtre La Bruyère - 5 rue La bruyère - 75009 Paris

vendredi 5 juillet 2019

Marie des Poules, Gouvernante chez George Sand de Gérard Savoisien, avec Béatrice Agenin et Arnaud Denis, et quelques autres pièces au Théâtre Buffon

Je suis allée voir Marie des poules au tout début du festival d'Avignon. Personne n'en avait encore parlé (en tout cas je n'avais rien lu, rien entendu). La pièce était notée dans mon agenda depuis plusieurs semaines. Il est dans mon tempérament de ne pas trop réfléchir en amont de manière à conserver un regard neuf.

J'ai été cueillie par la performance de Béatrice Agenin qui, tout en étant une immense comédienne, nominée il y a quelques années pour un Molière, m'a semblé avoir "le" rôle de sa vie (il faudrait en fait l'écrire au pluriel puisqu'elle se démultiplie).

Rien d'étonnant à cette perception : Gérard Savoisien a écrit le texte pour elle et elle y déploie de multiples facettes. Il a ciselé des dialogues comme tout comédien peut en rêver. La statuette de Molière se profile derrière les ombres de Marie et de George.

Au début, on voit Marie âgée, accoudée à une table de bistrot parisien, refusant un verre d'absinthe, souffrant manifestement de la solitude, nous disant apprécier la terrasse du café parce qu'elle y contemple le théâtre de la rue. Elle s'adresse au spectateur comme à un confident et ne tardera pas à lui dire ce qu'elle a sur le coeur.

samedi 25 août 2018

Suite française

Ce fut un des spectacles qui ont compté cet été en Avignon et on espère qu'il sera programmé bientôt dans une salle parisienne.

Virginie Lemoine connait bien l'oeuvre d’Irène Némirovsky dont elle avait déjà adapté (et co-mis en scène) Le bal que l'on a vu la saison dernière au Théâtre Rive Gauche.

Des images d'archives situent l'action en 1941 alors que l'Allemagne envahit la France. Nous sommes dans un petit village bourguignon. Madame Angellier, dont le fils unique est prisonnier de guerre, se voit contrainte d’accueillir chez elle un officier de la Wehrmacht, le séduisant Bruno von Falk. La vie s'organise et chacun fait de son mieux pour vivre selon ses convictions.

La maitresse de maison (Béatrice Agenin) restera longtemps inflexible, murée dans la mémoire de son héros de fils. L'officier (Samuel Glaumé) respecte autant que faire se peut les convictions de ses hôtesses tout en exprimant ses sentiments le plus délicatement possible envers Lucile (Florence Pernel), vite torturée entre son désir et son devoir de fidélité à un mari qu’elle n’a pourtant jamais aimé.

Des personnages hauts en couleur apportent une note d'humour. En particulier la bonne (Emmanuelle Bougerol) qui s'exprime avec une franchise désarmante, où la bourgeoise patronnesse (Christiane Millet) odieuse dans sa manière de chercher à tout prix l'arrangement qui lui conviendra. N'oublions pas le bon sens paysan incarné par Cédric Revollon.

C'est incroyable ce que les maisons françaises sont vides ? fera remarquer l'officier en découvrant son nouveau logement dont on sait que tous les objets de valeur ont soigneusement été camouflés. Plus tard Lucile comprendra qu'une interdiction n'est pas une impossibilité.... On suit les joutes oratoires et la valse des sentiments en se posant l'inévitable question : qu'aurions-nous fait à leur place ?

Virginie Lemoine s'est s'attachée, et ce n'est pas la moindre de ses qualités, à restituer fidèlement les mots de l'auteure, en n'inventant aucun dialogue, ce qui les rend encore plus précieux. On sait aussi ce que l'on doit à sa fille Denise, qui a sauvé et retranscrit le texte de sa mère. Irène Némirovsky est morte à Auschwitz en août 1942 alors qu'elle n'avait que 39 ans. Denise n'avait que 13 ans.

Dans Suite française, chacun révèle sa force ou sa faiblesse de caractère, en s'arrangeant de son mieux avec les contradictions auxquelles il est soumis. La mesquinerie côtoie le courage. Ce n'est pas nouveau mais c'est mis en scène avec beaucoup de justesse et interprété par d’excellents comédiens.

Le décor imaginé Grégoire Lemoine sert la dimension dramatique en permettant de jouer quelques scènes en transparence renforcées par un éclairage en demi-teintes travaillé par Denis Koransky pour restituer l'atmosphère étouffante et provinciale de cette période difficile où, malgré tout, des sentiments pouvaient éclore.
Suite Française d’après le roman d’Irène Némirovsky – Prix Renaudot – Editions Denoël
Adaptation : Virginie Lemoine et Stéphane Laporte
Mise en scène : Virginie Lemoine
Avec Béatrice Agenin, Emmanuelle Bougerol, Samuel Glaumé, Christiane Millet, Florence Pernel et Cédric Revollon
Lumières : Denis Koransky
Décor : Grégoire Lemoine
Son : Sébastien Angel
Musique : Stéphane Corbin
Costumes : Christine Chauvey
Coiffures : Christophe Nicolas-Biot
Du 6 au 28 juillet 2018 à 19h, Relâche les 10, 17 et 24 juillet
Au Théâtre du Balcon • 38, rue Guillaume Puy • 84000 Avignon • Tél : 04 90 85 00 80

lundi 6 février 2017

Compartiment fumeuses



A peine le cycle Xavier Lemaire se termine t-il que le Studio Hébertot inaugure celui des "amours singulières" qui fait écho au titre du livre "Les amitiés particulières" de Roger Peyrefitte. Le sujet de l’amour entre personnes du même sexe est certes dans l’air du temps mais Joëlle Fossier, l’auteure de Compartiment fumeuses, a su lui donner une dimension humaine qui échappe aux référentiels du militantisme ambiant.

Isabelle est revenue bouleversée et enchantée de la Première. Elle apprécie ces soirées où le jeu des acteurs n’est pas complètement rôdé. Leurs émotions n’ont pas encore subi l’usure de la répétition. C’est d’autant plus vrai quand le thème abordé est un sujet difficile comme dans cette pièce où deux femmes meurtries par la vie vont devoir partager la même cellule en prison. Rien pourtant n’aurait pu, dans un autre contexte,  les rapprocher à ce point.

La première, Suzanne, jouée par l’excellente comédienne Sylvia Roux, directrice du Studio Hébertot, se définit elle-même comme une prolo qui "pue" le poisson. Elle est fille de marin pêcheur breton et en prison depuis 2 ans pour multirécidives dans des affaires de vols et de chèques en bois. Arrive pour partager sa cellule, une femme d’un certain âge, d’un grand raffinement et fort élégamment habillée, Mademoiselle Blandine de Neuville incarnée par la magnétique Bérengère Dautun.

Tout à priori sépare les deux femmes : l’âge, l’éducation, le style et, nous l’apprendrons par la suite, la gravité de leur crime. Mais dans ce huis clos forcé, elles n’ont rien d’autre à faire que d’apprendre à se connaître et leur vie va s’en trouver changée.Suzanne se présente comme la maîtresse des lieux. C’est un peu devenu chez moi ici, dit-elle à propos de ce petit monde que sont les quatre murs de sa chambre. La mise en scène d’Anne Bouvier correspond à l’idée que l’on se fait du dépouillement d’une cellule de prison : 2 lits, 2 petites tables avec une chaise et une fenêtre à barreaux très haut placée.

Sur sa table, Blandine dépose sa pochette en soie, son peigne en ivoire, ses flacons de parfum et une photo d’un personnage mystérieux qui s’avère être son père… Suzanne a entassé sur la sienne des coquillages de toutes tailles dont elle se sert pour faire des créations. Parmi eux, une conque dans laquelle elle souffle pour communier avec la mer.
Ces éléments de décor ne sont pas anodins. Ils reflètent les univers respectifs des deux femmes : un raffinement poudré pour l’une, la mer et ses horizons infinis pour l’autre.

La première journée s’écoule, scandée par les bruits des trousseaux de clefs, des portes qui claquent, des pas qui résonnent dans les couloirs. Stéphane Corbin, auteur-compositeur, nous donne à entendre ces sons qui font sursauter Blandine à chaque passage de la surveillante (Florence Muller), une femme perverse, ambigüe et jalouse de la relation d’intimité qui se noue entre Suzanne et Blandine. Le piano sera l'instrument central, avec une attention particulière portée au traitement sonore, réverbérations et textures qui définiront le climat et feront partie intégrante du décor de la pièce, en cohérence avec le travail de lumière et la mise en scène d'Anne Bouvier.
Tout commence par le partage d’une cigarette (denrée précieuse en prison), qui va instaurer leur première complicité. Les voilà embarquées dans le même compartiment, où elles voyageront par la parole et découvrir que l’on peut s’émerveiller de la différence et l’accepter avec bienveillance. Au lieu de rejeter ce qui fait leur individualité, elles vont s’en nourrir mutuellement.

Suzanne explique les lois de la prison à sa compagne. On sent en elle un caractère rebelle bien décidé à ne pas céder aux humiliations : La force qu’il faut ici, c’est se tenir vivante.

On apprend que Blandine était professeur de lettres. Elle a le profil de la personne sans histoire.
- T’as l’air d’une petite fille qui collectionne les médailles … Moi je tchatche mais toi ton charme c’est ta présence.

Blandine remerciera en employant le vouvoiement qu'elle conservera tandis que Suzanne louvoie entre vous et tu, donnant l’avantage au singulier : T’es pas ici pour qu’il se passe quelque chose, t’es ici parce qu’il s’est passé quelque chose. Qu’est-ce qui s’est passé dans votre vie Blandine ?

Blandine porte un lourd secret qu’elle ne confiera à Suzanne que plus tard, lorsqu’elle se sentira en confiance et que vous découvrirez en allant voir le spectacle.

Dans la solitude de cet univers carcéral, leur amour va éclore comme une fleur qui pousserait dans la craquelure du bitume. Les sentiments se dévoilent tout en délicatesse et en humour. Alors que Suzanne décrit son habileté à voler, Blandine lui répond avec un sourire angélique : J’ai mon cœur à voler, personne n’a encore jamais volé mon cœur.

Toutes deux s’évaderont dans un rêve éveillé fait de beauté, de liberté et de poésie. Je veux du large dit Suzanne ... un monde à votre mesure Suzanne lui murmurera Blandine.
Elles s'évadent vers la liberté, traversent l’océan, Bérengère Dautun devenant magnifique figure de proue d’un navire imaginaire rappelant le beau bateau en coquillage fabriqué par Suzanne. La malveillance de la surveillante finira par les séparer physiquement mais on comprend avec la scène finale qu’elle n’a pas eu raison de leur amour. C'est un spectacle à ne pas manquer.

Comme le souligne parfaitement Joëlle Fossier

, Compartiment Fumeuses est une pièce dédiée à toutes les femmes qui résistent, s’affranchissent, aspirent à briser leurs chaînes et gagnent leur liberté.
Compartiment fumeuses

 de Joëlle Fossier


Mise en scène d'Anne Bouvier


Avec Bérengère Dautun, Sylvia Roux, Florence Muller
Studio Hébertot
78bis Boulevard des Batignolles, 75017 Paris  / 01.42.93.13.04
Du 5 février au 9 avril 2017, chaque dimanche à 19h30
Reprise du 10 mars au 14 avril 2018
jeudi et vendredi à 21 heures, samedi 19 heures
Photos Béatrice Landre

vendredi 8 juillet 2022

La vie est une fête mise en scène de Virginie Lemoine à Théâtre Actuel (Avignon 2022)

Jeanne et Arthur, les personnages d’Oublie-moi, auraient pu le dire : La vie est une fête. C’était une des phrases fétiches d’Audrey Hepburn qui ajoutait "Habille-toi pour ça".

C’est le titre de la mise en scène de Virginie Lemoine. L’interprétation est là aussi époustouflante de naturel, dans une combinaison très dosée de sérieux et de fantaisie.

Les répliques de la pièce écrite par Lilian Lloyd font mouche comme "La vie, c’est pas satisfait ou remboursé, tu fais avec ce qu’on te donne".

On connait l'engagement de la metteuse en scène contre l'homophobie. C'est donc sans surprise qu'on découvre le propos : raconter la vie d'un jeune homme qui prend conscience de son homosexualité puis la revendique.

La pièce se déroule depuis les années 70 et on a beau savoir que les mentalités évoluent lentement j'ai été étonnée d'apprendre combien le progrès est récent puisque ce n’est qu’en 1981 que l’homosexualité a cessé d’être considérée comme une maladie mentale. Alors tant pis s'il faut avoir recours aux stéréotypes pour secouer les consciences. Elles en ont toujours besoin.

Grégoire Lemoine a imaginé un décor où les entrées et sorties s'orchestrent à la manière d'un vaudeville. Le comique de répétition est régulièrement actionné, avec par exemple la scène récurrente de l'anniversaire, où Romain reçoit systématiquement une chaine stéréo dont la taille se réduit avec le temps puisque la technologie a progressé.

Les mentalités ne suivent pas le même rythme positif. Romain le constate douloureusement quand on lui refuse de donner son sang pour secourir les victimes du Bataclan le 13 novembre 2015.

Quelle énergie dans ce spectacle qui provoque autant la réflexion que les rires. Mention spéciale pour la mère dépressive et excessive (Valérie Zaccomer) !

Sachez qu’à force de rester en dehors des combats il y a un moment où la réalité vous rattrape. (Ce qui sera hélas vrai aussi pour la catastrophe climatique qui s’annonce, même si je m’éloigne du sujet). Les personnages sont tous attachants malgré leurs défauts (car l'intolérance des parents est désarmante) et la fin est inattendue, sauf notre plaisir à avoir passé un moment en leur compagnie.

La vie est une fête de Lilian Lloyd
Mise en scène et costumes Virginie Lemoine
Avec Julien Alluguette, Ariane Brousse, Benjamin Tholozan, Alexis Victor, Valérie Zaccomer
Décors Grégoire Lemoine  – Lumières Denis Koransky – Musiques Stéphane Corbin – Chorégraphies Wilfried Bernard – Vidéo Cyrille Valroff
Prix Avignon à l’Unisson 2022 du Meilleur Comédien pour Julien Alluguette

Spectacle vu le Vendredi 8 juillet 2022 à Théâtre Actuel. Article rédigé après mon retour, à partir de mes notes et des publications faites chaque jour sur la page Facebook À bride abattue, rendant compte des spectacles vus la veille, aussi bien dans le In, que le Off ou le If. Les meilleures photos de la journée étaient publiées sur mon compte Facebook Marie-Claire Poirier peu après dans la matinée.

samedi 16 juillet 2022

Bien au-dessus du silence de et mis en scène par Violaine Arsac à La Luna (Avignon 2022)

Je suis une grande admiratrice de Violaine Arsac depuis Janvier 2020. Pas question de manquer sa nouvelle création à La Luna.

Etant confiante, j’y vais donc les yeux fermés, sans rien savoir, et je suis surprise d’entendre des mots qui me "disent quelque chose", et plus encore.

"L’impossible, nous ne l’atteignons pas, mais il nous sert de lanterne". Ça pourrait (encore !) être du Ferdinand Cheval. C’est si juste de toute manière.

Ma sensibilité est secouée par des paroles que j’entends avec de plus en plus de familiarité. A tel point que je questionne ma propre mémoire. Le doute n’est plus permis aux premiers mots de La grasse matinée de Jacques Prévert. Je reconnaîtrai aussi Une sorcière comme les autres de Anne Sylvestre et Barbara, encore de Jacques Prévert. Et puis des bribes de Desnos, Aragon et Neruda. Mais surtout je me laisserai porter par leur musique.

Je n’ai pas l’habitude de voir la poésie entièrement théâtralisée. Et je dois dire que c’est si bien fait que je n’avais pas immédiatement compris que le spectacle avait été créé à partir d'un corpus de textes poétiques. Ça ne m’a pas dérangée de n’avoir pas été prévenue, mais j’imagine que c’est préférable de l’être.

Chacun des 64 textes des 17 poètes, quelle que soit l'origine de son auteur ou la période à laquelle il a été écrit, nous parle du monde d'aujourd'hui. Étant lié au précédent comme au suivant, l’ensemble est fluide.

Les cinq comédiens les disent, les chantent et les dansent avec justesse, guidés par une mise en scène sobre et néanmoins physique. Je n’avais encore jamais vu l’évocation d’un viol de manière aussi efficace que pudique. Beaucoup d’instants sont poignants. Ils combattront la misère en rime et en vers, nous faisant comprendre que "les autres" c’est nous !
 
Ecrire, ne jamais cesser. Ces paroles de Abdellatif Laâbi correspondent aussi à ce qu’on attend de Violaine Arsac. Le spectacle peut s’adresser à tous ou à un public scolaire, afin de faire découvrir aux élèves la poésie différemment, dans une dimension visuelle, charnelle, actuelle. 

Je pensais connaître par coeur Liberté de Paul Eluard (1942). Mais je ne me souvenais pas qu’il situait ce mot "bien au-dessus du silence" légitimant ainsi le titre du spectacle :
Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attendries
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom 

Violaine Arsac a aussi écrit et mis en scène La dernière lettre, que j’avais sélectionnée l’an dernier (qui se joue à 17 h 15 au Girasole). Et en 2020 Les passagers de l'aube.
Bien au-dessus du silence de  Violaine Arsac
D'après les textes de Maram al-Masri, Louis Aragon, Aimé Césaire, René Char, Jean-Baptiste Clément, Marianne Cohn, Robert Desnos, René Depestre, Paul Eluard, Victor Hugo, Abdellatif Laâbi, Pablo Neruda, Jacques Prévert, Yannis Ritsos, Constantin Simonov, Anne Sylvestre  (liste en suivant le lien en fin de publication).
Mise en scène : Violaine Arsac
Chorégraphie : Olivier Bénard
Avec Olivier Bénard, Florence Coste, ou Charlotte Durand-Raucher, Steven Dagrou, Nadège Perrier, Nicolas Taffin
Lumières : Rémi Saintot
Musique : Stéphane Corbin
Costumes : Janie Loriaut
Spectacle vu le Samedi 16 juillet 2022 à La Luna. Article rédigé après mon retour, à partir de mes notes et des publications faites chaque jour sur la page Facebook À bride abattue, rendant compte des spectacles vus la veille, aussi bien dans le In, que le Off ou le If. Les meilleures photos de la journée étaient publiées sur mon compte Facebook Marie-Claire Poirier peu après dans la matinée.

mardi 9 juillet 2019

Bye-bye tristesse chanté et raconté par Caroline Loeb, en avant-première de Chiche

J'ai vu le dernier spectacle de Caroline Loeb au Théâtre La Luna pendant le festival d'Avignon 2019 et j’ai beaucoup aimé. On est heureux de la voir revenir à la scène avec la chanson même si elle reste comédienne dans l’âme et qu'elle n'a jamais quitté les planches.

Après avoir exploré la vie de George Sand, elle s'était penchée sur celle de Françoise Sagan, à qui, une fois perruquée elle ressemblait tant que sa propre mère, découvrant l'affiche du spectacle, lui avait dit : la photo est belle mais c'est dommage que ce ne soit pas toi. Quel compliment !

A force d'interpréter Françoise par Sagan elle a fini par mûrir l'idée d'un nouveau spectacle dans lequel elle serait davantage elle-même tout en exploitant le parallèle entre son parcours et celui de Sagan. Son Bye-bye tristesse évoque sa vie ... et la nôtre. Elle y révèle sa personnalité aux multiples facettes, capable d’exubérance comme de retenue, de provocation comme de pudeur.

Quel culot pour commencer dans le noir absolu. Sa voix nous enveloppe immédiatement et les paroles nous cueillent : On ne sait jamais ce que le passé nous réserve (...) retrouver une vieille connaissance ... Assise sur un tabouret de bar, gainée dans une robe fourreau longue, noire, et à traîne, conçue par Irié qui l'habille très souvent, sa posture évoque alors Marlène Dietrich et annonce presque la scène finale, ... que je ne vous raconterai pas, sur une chanson dont les premières notes de musique évoquent Comment te dire adieu ...

Pas davantage que les instantanés de sa vie et les multiples anecdotes (vous apprendrez que ce n'est pas Serge Gainsbourg qui a inventé Je t'aime moi non plus). Elle revient sur quelques rencontres avec des personnes très célèbres et sur l’époque où elle se prenait pour la reine d’Angleterre. Elle ne cache rien de ses folies (passées ?).

Caroline y révèle beaucoup de points communs avec Françoise (elle en avait aussi avec George) :
Sagan aimait la fête et ses nuits blanches, moi aussi
Sagan aimait la vitesse, moi aussi
L'amour sous toutes ses formes, moi aussi
La solitude, moi aussi
Le jeu ... moi non plus !

Elle a eu raison de miser aussi sur le rouge pour créer ce récital autour de chansons écrites par Françoise Sagan (on ignorait que l'écrivaine en avait publié et pourtant elle eu de fameux interprètes), Pascal Mary, Pierre Notte, Thierry Illouz ... et quelques titres où Caroline a elle-même mis la main.

Tout est très réussi. A tel point que le public n’a pas besoin qu’on le lui demande pour fredonner avec elle les paroles d'une chanson que quelques minutes auparavant il ne connaissait même pas.

Caroline se dépense sans compter parce que compter est la seule chose qu’elle ne sait pas faire. Par contre aimer, oui ! Et travailler aussi ! Pour preuve, elle a décidé de modifier le spectacle, que vous verrez à Paris dès le 25 octobre au Théâtre de l'Archipel dans une version disons enrichie dont le titre sera Caroline Loeb chante et raconte, Chiche 
Caroline Loeb est une vraie star, qui plus est accessible parce que son humanité est immense. Allez l’entendre. Allez la voir. Sa voix sonne juste, et véhicule toute une pléiade d'émotions. Vous en serez tox, je vous le prédis.
Pascal Mary n'a pas fait "que" d'écrire trois chansons pour Caroline Loeb. Il est lui aussi en concert pendant le festival, à 15h25 à l'Atypik, avec un récital essentiellement composé de ses propres textes qui fait vivre au public des émotions en montagne russe.

Il reprend aussi Une Sorcière Comme Les Autres, bouleversante chanson d’Anne Sylvestre. Il a lui-même écrit un texte à la mémoire de sa maman qui a décidé de mettre fin à ses jours. Cet auteur-compositeur-interprète est tout autant capable de tendresse que de provocation en égratignant les Noëls en famille. Son impertinence est sincère et il sait trouver les mots pour dire les choses en faisant rire sans rien sacrifier à l’écriture.

Lorsqu’il s’ennuie, en bordure de l’oubli, il nous le chante avec simplicité et lorsqu’il prend (comme on dit) du bon temps il n’enrobe pas les mots de papier de soie. Le public qui le connaît déjà est aux anges, les nouveaux venus sont conquis.

Quant à Stéphane Corbin, il accompagne Caroline Loeb sur scène avant de poursuive avec Nos années parallèles dont j'ai parlé dans le billet de vendredi dernier.

La photo qui n'est pas logotype A bride abattue est de Richard Schroeder.

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