mardi 28 février 2012

Un jardin sur le ventre de Fabienne Berthaud, chez JBz & Cie

J’avais fait la connaissance de l’univers de Fabienne Berthaud avec Pieds nus sur les limaces, un film pour lequel j’ai souvent exprimé mon enthousiasme et qui est programmé le 6 mars prochain sur Canal +. Depuis, elle a publié un livre que j’ai tout de même mis un an avant d’ouvrir.

J’ai retrouvé, intacte, l’énergie qui traversait le film. L’auteure n’a pas écrit une suite mais elle traite tout de même de thématiques presque identiques, la mort soudaine de la mère qui est le point de départ, une fille désemparée, deux sœurs dissemblables, le particularisme du travail de deuil, les dissensions familiales … C’est d’ailleurs à la chef décoratrice du film, Valérie Delis, qu’elle a demandé de concevoir la couverture du livre.

Un jardin sur le ventre
comme tracé sur une vitre en écriture manuscrite, regardé à contre-jour et en contre-plongée pour ouvrir sur un ciel qui n’est pas sans nuages … L’expression n’est pas courante. Elle interroge le lecteur qui mettra quelque temps à en saisir le sens. Fabienne la tient de son arrière grand-mère qui a peut-être inspiré aussi Jacques Brel qui, dans le Moribond, annonçait qu’il partait aux fleurs la paix dans l’âme.


Son écriture est joliment métaphorique. Je la soupçonne d’inventer sans même en avoir conscience. Pour preuve, Antonio écrit (p.292) qu’il lavande son existence. Or si la plante porte un nom qui est dérivé du verbe laver, lavander est un néologisme. Et pourtant on devine ce que la phrase signifie en lisant la lettre destinée à sa nièce.

Fabienne Berthaud aime la nature qui est très présente dans la narration. C’est peu dire que d’affirmer qu’elle y puise de la force et de l’inspiration. Elle écrit, m’a-t-elle dit, par nécessité de soulager les douleurs du monde, ce qui explique qu’elle parvienne à raconter la violence avec légèreté. Fabienne aime mettre a à nu les choses cachées. Le roman est caustique et tendre à la fois. Et on peut s’étonner d’une lecture agréable à propos de quelque chose d’insoutenable en vérité.

Le personnage central du livre, Suzanne, que l’on va suivre de 1936 à nos jours, a vécu dans son enfance la terrible angoisse d’être abandonnée. Elle ne guérira jamais de la peur de ne pas être aimée même si elle a pu connaitre un moment ce sentiment inconditionnel et indispensable auprès de sa grand-mère. C’est ce qui l’a tenue éloignée de la dépression car si le manque d’amour peut ne pas rendre fou il tue à petit feu quand même.

La mère de Suzanne est moderne pour son époque, formidable dans sa vie professionnelle, mais lamentable avec ses enfants et c’est ce qui est terrible. On aurait envie d’établir un parallèle avec Les oreilles de Buster, un roman suédois de Maria Ernestam paru chez Gaia et que les libraires ont beaucoup mis en avant au moment de la rentrée littéraire de septembre dernier. Un livre choc mais lui aussi écrit avec une certaine distance, et qui commence par la confession d’Eva, 56 ans, expliquant pourquoi et comment elle a tué sa mère, après des années de torture mentale, ce que le lecteur ne mesure pas d'emblée.

Suzanne est parvenue néanmoins à créer un foyer « heureux », à regarder autour d’elle avec empathie, et à élever ses deux filles avec bonheur. Mais l’absence d’amour maternel est un cataclysme qui l’a privée de sa lucidité élémentaire à distinguer l’intérêt du sentiment vrai.

Sa fille porte un regard sans concession, estimant que ses parents sont partis de rien pour n’arriver nulle part. Elle analyse le comportement de sa mère avec pertinence : Tu feras semblant de tout pour qu’il (ton mari) soit gentil avec toi. Tu n’auras pas d’autre solution. Tu n’en as jamais eu. (p.14)

Dommage pour elle de n’avoir pas su jouer au bridge ou au golf. Elle rate l’occasion de se lier avec des amis potentiels et d’échapper, peut-être à son destin. Elle vit sa vie comme dans un monastère, sur un étroit chemin (mais elle parvient à s’en contenter malgré tout, aidée par le petit cachet du matin et celui du soir). Elle n’aurait jamais pris un amant pour s’échapper, supportant toujours d’être « son souffre-douleur préféré ». (p. 256)

Suzanne a tellement l’habitude d’éviter les conflits qu’elle ne revendique quasiment jamais. C’est à peine si elle éprouve « une légère envie de mourir » quand elle découvre la preuve de la trahison de son mari dans la boite à gants (p.266). Elle n’aura d’ailleurs pas songé à réclamer « ni fleurs ni couronnes » en disposition testamentaire. Voilà comment la démonstration volumétrique des sentiments familiaux, réels ou exagérés, pourra être visible à son enterrement, quand elle se retrouvera un jardin sur le ventre.

Le personnage du père est un homme « difficile » écrit Fabienne Berthaud. Quelle litote ! Il rumine ses mots comme la vache son herbe. Un mari qui grogne comme un vieux moteur, quoique tant que l’agacement ne tourne pas en colère cela ira. De fait Suzanne finira broyée dans le tourbillon de ce qu’on désigne maintenant sous le nom de violences conjugales, en y mettant le pluriel parce que le singulier serait trop faible pour en rendre compte. L’écriture à la seconde personne est une manière de s’adresser aux femmes qui en sont victimes.

Fabienne Berthaud dresse plusieurs portraits de femmes composant une galerie où l’on espère que la répétition sautera définitivement les générations.

On pense d’abord que c’est l’auteur qui raconte sa version de l’histoire. Mais le tutoiement ne s’adresse pas à nous qui devenons des spectateurs invités à suivre l’enquête de la fragile Gabrielle pendant qu’elle explore le cerveau de sa mère avec un faisceau lumineux. Le regard de l’enfant est le plus touchant car il est imprégné de vulnérabilité.

Elle expectore son chagrin comme la mère vomit son existence, mais elle ne montre rien de sa douleur psychique, par sursaut de dignité mais aucun détail ne lui échappe. Son ubiquité est troublante. Au début du livre elle parle d’elle à la troisième personne. Mais à la toute fin, dans la dernière partie, désignée par un V majuscule (comme vérité ?), elle a pris plus d’assurance et ose le « je ». Et sans dévoiler l’issue on peut penser que le rêve par lequel Gabrielle clôture le récit est une façon de boucler la boucle du roman.

C’est bien de cela qu’il s’agit. Et au cas où le lecteur en douterait il est averti que toute ressemblance avec des personnes vivantes ou disparues serait purement fortuite et involontaire. Car le mari terrible de Suzanne n’est pas le père de Fabienne.

Fabienne vient d’achever le scenario de son troisième film, l’histoire d’une femme qui cherche sa place sur la terre, qui fait des rencontres, qui essaie d’avancer dans la vie par les émotions, et qui va se retrouver en Arizona, où Fabienne va bientôt retourner pour terminer le casting. Le rôle a été écrit pour Diane Krüger qui est en quelque sorte son actrice fétiche depuis Frankie tourné en 2005.

Elle travaille aussi sur un autre projet de roman où il sera cette fois question d’un amour partagé, mais aussi de trahison et de mensonges et qui sera probablement publié chez JBz & Cie, si son éditeur ne change pas encore d’employeur. Car Fabienne est d’une fidélité exemplaire et elle n’aurait pas quitté Albin Michel où est paru son premier roman, puis le Seuil sans autre raison.

Les livres de Fabienne Berthaud : Cafards, Albin Michel, 1994
Moi par exemple, Fleuve noir, 1999
Mal partout, éditions du Seuil, 2004
Pieds nus sur les limaces, éditions du Seuil, 2004, vient de sorti en Livre de poche
Un jardin sur le ventre, chez JBz & Cie, 2010

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