mardi 21 février 2012

LUCIEN de Bernard Saint-Paul aux Editions du Panthéon

Les chroniques (je n’ose employer le terme de critique) que j’ai publiées depuis ma participation au Grand Prix des lectrices de ELLE me valent d’être sollicitée régulièrement par des éditeurs, parfois directement par des auteurs. C’est à la fois un bonheur et une épreuve. J’essaie de ne pas accepter un livre dont je suppose d’avance que je n’en parlerai pas, soit que je n’en aurai pas le temps avant longtemps, soit que je n’ai aucune attirance pour le sujet. Il arrive que l’on m’adresse une liste avec en annexe les 4ème de couverture en m’invitant à « faire mon marché » et il est encore plus difficile de résister.

Qu’est ce qui fait alors que je m’intéresse à un livre en particulier ? L’annonce d’un premier roman est une bonne raison. Il me semble que s’il y a un effort de découverte à entreprendre c’est bien envers les jeunes auteurs, quel que soit leur âge. Bien sûr la couverture, le titre, le pitch comptent aussi, mais dans une moindre mesure. C’est ainsi que LUCIEN m’arriva entre les mains.

La couverture dénotait furieusement avec la discrétion habituelle d’une première publication. Annoncée comme un roman elle avait un air de biographie. J’aurais parié sur la vie d’un jazzman comme Armstrong, à ceci près qu’il se prénommait Louis, et non Lucien. Qui pouvait bien être ce personnage … il faudra lire l’ouvrage entièrement pour en avoir la révélation et apprendre qu’il s’agit en fait d’une ante-biographie en quelque sorte.

J’ai assez vite compris que la couverture affichait le portrait de l’auteur, ce qui trahissait un narcissisme dérangeant ou une timidité maladive. Il faut en tout cas une belle spontanéité pour s’exposer en gros plan, comme pour inviter le lecteur à mieux entrer dans son intimité. A force de naviguer dans le cerveau de Grégoire, le personnage principal compositeur de musique de pub, j’ai soudainement réalisé que ce cliché évoquait une jaquette de CD. Le cliché employé sans retouche, hormis le tramage,a été effectué dans des conditions modestes, avec un éclairage de fortune, par Emmanuel Louis qui commence à avoir une belle notoriété.

Le nom de l’auteur aurait du me parler. Par chance Bernard Saint-Paul ne me disait rien. L’objet pouvait donc être dégusté à l’aveugle si je puis dire, et malgré cette association de bleu et d’orange peu appétissante, elle aussi peu courante hormis dans le secteur des travaux publics.

J’ai commencé la lecture un matin, très tôt, comme j’aime le faire, et c’est à regret que j’ai suspendu cette découverte une heure plus tard pour me rendre au bureau. L’écriture est dense, ronde, gonflée d’expressions imagées, sans pour autant verser dans le style parlé.

On met énormément de soi dans un premier livre. Certains passages respirent trop le vrai pour avoir été inventés. Nul besoin d’appartenir à la jet-set pour deviner le nom de celui ou de celle qui est férocement pointé. Il n’empêche que c’est habilement tissé. Le tour de force consiste à laisser vivre les personnages plutôt que de céder à la tentation de se raconter soi-même, surtout quand on a une forte personnalité et qu’on a eu ce qu’on appelle une vie riche en émotions.

Bref ce n’est pas un roman à clés, ni un règlement de comptes avec le monde de la musique, gonflé d’individus à l’ego surdimensionné. C’est un vrai bouquin qui se partage avec plaisir.

La quatrième de couverture m’avait prévenue : Grégoire navigue entre deux tentations, l’envie d’être célèbre et le besoin d’être vrai.

La célébrité n’est rien d’autre, à mon avis, que la nécessité de colmater la brèche d’un déficit d’amour subi dans l’enfance. L’ourson mal léché développe un odorat exceptionnel dans l’espoir de trouver un jour, non pas celle qui a été sa mère, -il sait intuitivement qu’elle est à jamais perdue – mais dans la perspective de ne pas passer à côté de celle qui sera une moitié d’orange possible. On ne peut tout de même pas rater toutes ses entreprises. Tant qu’à échouer quelque part, rêvons que ce soit sur une épaule complice.

Le besoin d’être vrai est le revers de cette même médaille. N’étant pas guéri de son enfance on finit par exhiber ses handicaps comme des médailles. A défaut d’avoir été aimé inconditionnellement on vise de l’être malgré ses points faibles qu’il devient hors de question de gommer bien au contraire. L’entourage se moque, croyant avoir analysé un masochiste indécrottable. Certains tournent ainsi en rond assez longtemps.

L’issue est de créer une œuvre, qui sera plus facilement présentable que sa propre personne. Car si elle est une partie de soi, elle est tout de même un morceau externe qui peut s’offrir aux regards. Et si elle est appréciée c’est le « début de la rustine » car cet objet est éternel. Et la « reconnaissance » prend une valeur réparatrice. On pourrait donc ne pas chercher la célébrité pour soi mais la cultiver pour ses créations. C’est cela (aussi) être vrai.

Parfois l’œuvre est un enfant et c’est une nouvelle complication. Mais revenons au début de l’histoire. Le premier chapitre m’a fait penser à l’autobiographie de Jean-Dominique Bauby, Le Scaphandre et le Papillon, paru en 1997. Il y a quelques similitudes au démarrage. Il y en aura une autre à la fin lorsque Grégoire s’effondrera. C’est que cet homme a plusieurs points communs avec l’ancien rédacteur en chef de ELLE, question probablement de milieu, d’époque, de système de pensée, de valeurs ...

Bernard Saint-Paul a des goûts littéraires marqués. Quand il n’aime pas il ne gêne pas pour le faire savoir, ce qui est quasi courageux s’agissant d’une femme qui publie un roman par an avec une régularité métronomique. Quand il aime il ne s’embarrasse pas pour en faire la pub. Cela tombe bien, je partage le même avis que lui à propos de Pascal Garnier.(p.134)

Pareillement dans le domaine musical. Il apprécie Johnny Cash et nous livre les paroles de Hurt (p.110) dont il nous dit que les paroles sont sur-mesure pour Grégoire, à moins que ce ne soit pour lui-même.

L’auteur a du style pour décrire un lieu quelconque en le magnifiant. Allez savoir si c’est parce qu’il est myope qu’il s’intéresse à ce point à l’ouïe et à l’odorat, mais son écriture s’en trouve enrichie tout en demeurant masculine, flirtant avec un ton de roman policier.

Avant d’être écrivain Bernard Saint-Paul fut réalisateur dans l’industrie musicale. Sa plus grande surprise d’écrivain fut de découvrir que l’inspiration n’existait pas. Et qu’il ne suffisait pas d’avoir envie d’écrire pour que les doigts trouvent d’instinct les bonnes touches sur le clavier de l’ordinateur. Il a démarré très exactement un 8 juillet, il y a 4 ans, persuadé de pouvoir passer à autre chose à Noël.

Il a du faire sien l’adage populaire prévenant que c’est en forgeant qu’on devient forgeron et celui de Nicolas Boileau qui préconisait dans son Art poétique de sans perdre courage, vingt fois sur le métier remettre son ouvrage, pour le polir sans cesse et le repolir.

Bernard Saint-Paul dit qu’il a « buriné » la pierre pendant quatre longues années pour parvenir à décrire de manière digeste le point de vue d’un quarantenaire qui commence à regarder dans le rétroviseur. Il a fallu purifier le style, donner un rythme particulier à l’écriture avant de parvenir à restituer de manière vraie et sensible la maladresse d’un homme qui a tout pour être heureux sans l’être. Car si Grégoire est beau gosse, qu’il a du cul et un savoir-faire, c’est un peureux opportuniste et sa rencontre avec Amandine ne mènera nulle part. Il y a trop de jalousies et de non-dits entre eux (alors que rien n’est caché au lecteur qui aurait bien envie de leur dire à chacun de s’écouter un peu pour mieux s’entendre). La jeune femme en est persuadée : l’amour c’est pas pour nous, on n’est pas fait pour çà, il nous manque un maillon dans la chaine affective (p.269).

La formule est habile mais juste. Et avoir conscience de ce manque est essentiel pour éviter d’aller, comme on dit, dans le mur. L’histoire finira-t-elle bien ou mal … vous le devinerez … peut-être … mais en en faisant votre propre lecture.

C’est sans doute difficile d’écrire un premier roman. Il me semble que le second l’est davantage. Par chance Bernard Saint-Paul l’a vraisemblablement commencé avant d’avoir achevé le précédent. Il s’intitulera Monsieur Lapin et racontera l’histoire d’un mec qui s’appelle Lucien, parce que décidément l’auteur aime ce prénom en particulier.

Rien ne dit que ce soit la suite du premier (et ce serait d’ailleurs assez drôle que ses héros se prénomment systématiquement Lucien, histoire de régler la question une fois pour toutes). Ce Lucien- là sera né avec une poliomyélite et le roman débute quand il part enterrer son vieux professeur de physique. L’enjeu est de comprendre pourquoi c’est lui qui organise les obsèques, entouré de gens qui ne savent pas l’essentiel de la vie de cet homme.

Il se pourrait bien que je m’intéresse à ce livre là parce que le sujet est intrigant et que j’ai aussi tout simplement envie de retrouver dans ce second roman un plaisir de lecture comparable au premier.

LUCIEN de Bernard Saint-Paul aux Éditions du Panthéon, 2012

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