mercredi 26 novembre 2014

Conversation féministe à l'Espace Culturel Vuitton

L'Espace culturel Vuitton organise régulièrement des conversations pour apporter un regard complémentaire aux expositions. Aujourd'hui la rencontre se fait en contrepoint de l'exposition In-Situ dont j'ai rendu compte en septembre, entre Mimi Bastille, artiste, membre fondatrice du collectif "Les Répondeuses", Marie-Laure Susini, psychiatre, auteur de La Mutante (Albin Michel, 2014) et Annabelle Gugnon, critique d'art.

La critique d'art (à gauche sur la photo) a commencé en préambule en lisant un article de journal à propos des combattantes kurdes luttant à Kobane. Ce journal disait en substance que la lutte féministe était loin d’être gagnée et que leur guerre se situait avant tout sur le terrain des idées.

Simone Veil avait prévenue il y a quarante ans : Il y aura des reculs, attendez-vous y.

Mimi Bastille a commencé avec les Répondeuses dans les années 70. Elle ne s’attendait pas à ce que ce mouvement fasse l’objet d’une œuvre d’Andrea Bowers. C’est une de ses amies qui l’alerta en lui annonçant la nouvelle. J’ai rappliqué avec joie, nous confie-t-elle avec un humour que nous allons apprendre à apprécier.

Les dates-clés des mouvements féministes

En 1970 (le 26 août) une douzaine de militantes anonymes déposent une gerbe sous l’Arc de Triomphe, à la gloire de la Femme du soldat inconnu. Sur leurs banderoles, il est écrit : Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme. Elles sont aussitôt arrêtées par la police, mais dès le lendemain la presse annonce "la naissance du MLF". Le nom a été déposé comme marque commerciale par la Librairie des Femmes.

En 1971 le "manifeste des 343 salopes" qui ont le courage de dire "Je me suis fait avorter". Toutes ne l'avaient pas fait. Beaucoup ont signé par solidarité.

En 1972 c'est le procès de Bobigny.

En 1974 le Président Giscard d'Estaing demande à Simone Veil de présenter la loi sur l'avortement;

En 1975 démarre le mouvement des prostituées.

En 1976 à la Mutualité le meeting pour obtenir la criminalisation du viol qui n'est alors qu'un délit.

Face à la difficulté d'informer un groupe de femmes décide de "faire un répondeur". c'était une idée très neuve à ce moment là. On venait relever es messages. On les notait sur des petits cahiers. Il a fallu financer le répondeur de manière professionnelle. On a créé le groupe des Babouches qui nous faisait vivre à mi-temps. Et on faisait une fête tous les ans à Wagram avec une affiche comme celle qu'Andrea Bowers a reprise.

Carole Roussopoulos fut la première à filmer, avec une caméra video (là encore c'était pionnier), ce qui a permis de conserver un historique extraordinaire au Centre Simone de Beauvoir. Un de se premiers films s'intitulait : où est-ce qu'on se mai ? signifiant bien que les femmes avaient en quelque sorte été oubliées en mai 68. Et pourtant le mouvement féminise prend racine dans les années 1889, à l'initiative de manifestations de femmes. Cela n'empêche qu'Olympe de Gouges a été guillotinée.

On se libérait de la chape de plomb d'un destin obligatoire. C'était toujours amusant, avec des slogans drôles, dans un fort brassage social, à l'inverse d'autres mouvements révolutionnaires. Puis les Répondeuses se sont un peu effilochées comme d'autres dispositifs.

Si les femmes sont souvent en avant-garde les hommes parviennent à reprendre le dessus. Mimi Bastille s'exprime avec le sourire et une forte bonne humeur mais elle a conscience de choquer sans doute Marie-Laure Susini : elle a toutes les raisons de me foudroyer du regard. Nous n'avons pas le même parcours.

La génération de femmes ayant commencé à bénéficier de la contraception a eu la possibilité de travailler. Elles ne se sont plus identifiées à leurs mères et ont demandé l'égalité professionnelle. C'est en pensant à elles qu'elle a écrit la Mutante.

Quand elle terminait ses études Marie-Laure Susini avait remarqué que la psychiatrie n'attirait pas les hommes. Les concours de médecine étant anonymes elle a pu diriger des services. On cherchait alors à sortir de l'exclusions les malades mentaux, les psychotiques criminels. Elle a beaucoup d'intérêt pour les phénomènes de société.

Devenir sujet de sa vie

Tel était l'objectif des femmes selon Mimi Bastille alors que la femme de la Mutante est un objet de la science. la contraception et la loi autorisant l'avortement ont représenté d'énormes progrès; Aujourd'hui il faut reconfirmer la loi. Du coup le choix de la date de cette conversation est peut-être un hasard total dit Annabelle  mais un hasard éclairé.

mais il est hors de question de restreindre la femme à son rôle de mère. Il ne faut pas oublier qu'une femme meurt tous les 2,5 jours du fait de violences conjugales. Et c'est sans compter les violences sociales, le chômage, qui touche plus les femmes que les hommes. Tout cela fait dire à Mimi qu'on avait sans doute des mères qui rêvaient de devenir ce qu'on était en train de faire. Les jeunes ne se rendent pas compte mais la femme n'a eu le droit d'ouvrir un compte bancaire personnel qu'en 1962.

Etre féministe n'est pas synonyme de harpie

Elle souligne qu'il n'y a pas d'héroïsme rétrospectif à avoir mais une joie toujours forte à en parler. La presse a posé un regard déformant sur le mouvement. Les féministes ont été soupçonnées d'être des sorcières alors que les femmes pourraient leur dire "merci".

Que les jeunes oublient tout cela et on pourrait croire que le statut de la femme soit devenu "normal". Pourtant non. Beaucoup de choses sont étouffées comme les viols dans les collèges.

Elle reconnait que le mouvement comptait beaucoup de divorcées, surtout pas que des homosexuelles contrairement à ce qu'on peut supposer. De plus les homos de l'époque n'avaient pas le coté queer que l'on voit aujourd'hui.

Pourquoi les femmes d'aujourd'hui sont-elles différentes ?

Marie-Laure Susini a étudié la question au travers de trois destins de femmes ayant laissé une oeuvre au temps du patriarcat, réussissant à se faire un nom, arrivant à concilier une ambition professionnelle avec une véritable vie d'amoureuse.

Ce fut le cas de George Sand. Elle se vivait au masculin, choisissant des hommes qui ne pouvaient pas contester son autorité. Ils étaient plus jeunes, ou malades ...

Gabrielle Chanel a incarné l'image de la femme émancipée par la guerre, quittant le corset. Elle a obtenu de son protecteur, Boy Capel, de mettre des fonds dans son entreprise plutôt que de l'entretenir.

Margaret Mitchell appartenait à la meilleure société d'Atlanta. Elle est expulsée de son monde lors d'un bal de charité en 1920 parce qu'elle a dansé une danse apache de cabaret. Elle vivra la passion, sera une femme battue, se mariera. Elle témoigne de la possibilité de se tenir à distance du fantasme de soumission pour en faire une oeuvre, Autant en emporte le vent.

La réussite arrive au prix d'un grand courage, d'insoumission, de rébellion. N'empêche que Mimi Bastille souligne que Marie Curie a reçu deux fois le Prix Nobel mais n'a jamais eu le droit de vote de sa vie. Son aventure avec Paul Langevin a fait scandale.

Une scission autour de la PMA

La Procréation Médicalement Assistée est dénoncée par les féministes. La Gestation Pour Autrui encore plus. Vendre le corps de femmes les scandalise. L'institution du mariage ne leur convient pas. Elles auraient préféré ne pas revendiquer le mariage pour tous.

Pour Marie-Laure Susini il convient de dissocier la procréation de la sexualité. Un enfant nait de la volonté de la mère. Cette autorité est considérable. Toute la société est en train de changer à ce propos.

Lisbeth Salander, l'héroïne de Millenium, est une guerrière. Les jeunes s'habillent comme elle, s'identifiant à un personnage qui n'a plus besoin des hommes.

Elles portent les mêmes jeans que les garçons, apprennent le tir à l'arc et plus la danse ou le piano.

A 35-36 ans elles deviennent des mères qui travaillent. Aux yeux de la psychiatre l'idéal est Marissa Mayer, la PDG de Yahoo qui pose enceinte, prête à accoucher. Elle met en avant son bébé sans montrer le père dans les bureaux de son entreprise. On peut quand même se demander si les femmes ne feraient pas davantage couple avec leur enfant qu'avec leur mari. Ce sont des Vierges à l'Enfant Jésus.

Mimi Bastille est manifestement sur une longueur d'onde différente. En 68 le mouvement féministe demandait des crèches et remettait en question la position des hommes, eux aussi prisonniers, mais d'une image de virilité. On est loin de l'image du matriarcat qui concerne les milieux très favorisés.

Déjà en 1970 elles étaient contre l'excision, se faisaient agresser à cause de leur position mais c'était avant la recrudescence des religions.

Faut-il une famille et des enfants pour être une femme épanouie ?

La psychiatre contourne la question en affirmant qu'on n'a pas à cacher son enfant. Mimi Bastille  souligne combien la planète est trop peuplée et s'érige contre ce modèle semblant dire : rassurez-nous, elle a quand même des enfants.

On ne luttait pas "contre" les hommes mais "pour" les femmes

Les hommes ont tout à gagner à avoir des compagnes libres. Elle regrette qu'on ait toujours besoin de dire qu'il y a un homme dans le coup. 

La psychiatre convient qu'il faut rester vigilante sur le retour de la religion qui va donner bien du travail aux féministes. La contraception et le droit à l'IVG ne sont pas forcément des acquis définitifs. Les religions régulent les interdits et les féministes ont encore (hélas) de beaux jours devant elles. Elle pense que le jour où les hommes disposeront de la contraception il y aura un rééquilibre.

Mimi Bastille s'inscrit en contre. Quand on a trouvé la pilule pour hommes on a focalisé sur les effets secondaires. Comme si la pilule n'avait pas d'effets secondaires pour les femmes ! il faut tout de même savoir que les hommes disposent d'un arsenal mais peu acceptent d'être opérés. Alors que les femmes oui.

La psychiatre est surprise que les jeunes femmes ne traitent plus les hommes comme leurs ainées. elles ont beaucoup d'exigence vis à vis d'elles-mêmes et de leurs partenaires. Il est difficile de les détacher de ces représentations idéales qui circulent sur les réseaux sociaux autour de l'amant exceptionnel, le working dad, gentil aussi ...

A coté de cette image idyllique Mimi Bastille souligne l'existence des tournantes dans les collèges, du machisme, de la permanence de comportements archaïques. On vit dans un monde très contrasté. On ne dit jamais d'un homme qu'il est autoritaire ... mais d'une femme ...

Une juriste intervient pour livrer une statistique. Certes le travail ménager masculin a augmenté mais il n'est que de 10minutes par jour en moyenne.

On observe la répétition des schémas de 10 ans en 10 ans. La femme n'est pas très forte en ce qui concerne le droit pour les femmes.

Un contexte européen favorable

Les associations de femmes allemandes n'ont rien obtenu. Elles s'arrêtent au premier enfant. Elles aimeraient s'appuyer sur l'expérience française. les acquis sont fragiles pourtant. Mimi Bastille voit une faille dans les nouveaux horaires des écoles. C'est une façon très subtile de ramener les femmes à la maison.
L'exposition In Situ se poursuit. Je suis retournée dans le Salon de Médiation pour constater qu'un nouveau collage était proposé aux visiteurs, toujours invités à ajouter un morceau de tissu pour faire avancer l'oeuvre collective.

Espace culturel Louis Vuitton, 60 rue de Bassano, 75008 Paris, 01 53 57 52 03
Site internet: http://www.louisvuitton-espaceculturel.com/
Ouvert du lundi au samedi, de 12h à 19h Le dimanche, de 11h à 19h
Accès libre

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