dimanche 12 avril 2015

Timbuktu de Abderrahmane Sissako

Le film avait été présenté en avant-première au Festival Paysages de Cinéastes en septembre 2014, trois mois avant sa sortie officielle le 10 décembre.

Le drame filmé par par Abderrahmane Sissako est à comprendre comme un conte même si le scénario fait écho à des évènements hélas plausibles. 
Non loin de Tombouctou tombée sous le joug des extrémistes religieux, Kidane  mène une vie simple et paisible dans les dunes, entouré de sa femme Satima, sa fille Toya et de Issan, son petit berger âgé de 12 ans.En ville, les habitants subissent, impuissants, le régime de terreur des djihadistes qui ont pris leur foi en otage. Musique et football sont interdits… Les femmes sont devenues des ombres qui tentent de résister avec dignité. Des tribunaux improvisés rendent chaque jour leurs sentences absurdes et tragiques.Kidane et les siens semblent un temps épargnés par le chaos de Tombouctou. Mais leur destin bascule le jour où Kidane tue accidentellement Amadou le pêcheur. Il doit alors faire face aux nouvelles lois de ces occupants venus d’ailleurs…
La salle du Rex était très remplie pour voir ou revoir le film... malgré le soleil éblouissant de cet après midi. Il faut dire que son couronnement par 7 César avait de quoi motiver.

Abderrahmane Sissako a parfaitement associé les images que nous avons tous en tête avec des éléments réalistes inspirés d'évènements réels. Sa caméra filme l'horreur avec beaucoup d'humanité, ce qui a pour effet qu'on demeure extrêmement attentif, même face à l'insoutenable comme une punition de 40 coups de fouet en public ou l'esquisse d'une scène de lapidation.

On comprend que l'on est face à une oeuvre de fiction qui n'a pas pour ambition de se faire passer pour un documentaire. C'est important à souligner. Certaines personnes ont dû l'oublier parce que le débat qui a suivi dans la salle autour du vivre ensemble a failli plusieurs fois déraper sur ce terrain.

Les images sont saisissantes. Sous couvert d'une très belle aventure humaine, qui est une histoire d'amour entre Kidane et Satima, le réalisateur met en lumières une situation politique très compliquée  en transmettant le message qu'il faut continuer à vivre.

Je retiens plusieurs moments très forts. Ce sont les tirs pour pulvériser des statues de bois comme si elles avaient une valeur compromettante, et qui font écho aux destructions des oeuvres d'art. Egalement la scène où l'iman interroge avec douceur deux fanatiques, leur demandant si faire le djihad dispense de retirer ses chaussures pour marcher sur le tapis de la mosquée et en quoi cela permettrait le port d'armes à l'intérieur d'un lieu de prières.

Les personnages expriment leur colère, leur indignation, mais aussi la fatalité inhérente à leurs convictions religieuses : ce qui doit arriver arrivera / Advienne que pourra / Je ne peux pas empêcher le destin.

Ils demeurent toujours dignes et déterminés. C'est Satima qui repousse les avances d'un intégriste. C'est Kidane affirmant que l'humiliation doit cesser. Ce sont les jeunes qui jouent au football sans ballon. C'est une marchande de poissons qui n'imagine pas travailler en portant des gants et qui tend ses mains prête à se les faire trancher plutôt que céder. C'est encore Zabou, ancienne danseuse du crazy-horse qui peut se promener sans se couvrir la tête, chanter, danser, fumer, cajoler son coq sans  avoir rien à craindre, sans doute parce que sa folie la protège.

Par opposition les "justiciers" sont ridicules avec leur gilet brodé "police islamique" dans le dos, leurs rondes à moto, toujours précédés d'un âne, symbole d'ignorance et de bêtise. La métaphore ne peut être fortuite. Ce serait grotesque si ce n'était pas si proche du réel. Et comme la transe du djihadiste envouté par Zabou est elle aussi lourde de sens.

Tout est interdit mais l'amour est plus fort que tout. Satima rejoindra Kidane et Abdelkrim ne parviendra pas à lui voler sa femme.

Le débat qui a suivi le film a davantage été l'expression de paroles personnelles que le fruit d'un véritable échange. On sent combien le sujet est lourd et porteur d'angoisses. On n'osa pas dénoncer le manque de convictions religieuses des djihadistes qui fument, mentent, trichent en brandissant leur pseudo légalité qui n'est que celle de la terreur. On sait combien ils sont capables, dans la vraie vie de détruire par ignorance, fanatisme, parfois par barbarie.

Le réalisateur s'est bien entendu appuyé sur des faits réels. En juillet 2012, dans la petite ville d’Aguelhok au Mali, un couple d’une trentaine d’années a été placé dans deux trous creusés dans le sol en place publique, puis lapidé. Dans ce village contrôlé par des hommes, leur unique faute a été d’avoir eu des enfants hors mariage. Ce n'est pas tout, puisque l'histoire de Kidane est inspirée de l'exécution d'un Touareg sur la Place de Tombouctou.

Le film dénonce tout cela mais il est porteur d'espoir. J'en veux pour preuve le jeune homme embrigadé qui ne peut s'affranchir de ses convictions pour enregistrer un clip de propagande  ou encore la gazelle que l'on cherche à épuiser mais qui à la fin continue à vivre.

On aurait pu craindre que le metteur en scène ait eu des ennuis depuis le film, qui a sans doute aussi été vu par les extrémistes. Il semblerait que non. Il joue en ce moment un rôle de conseiller du président de Mauritanie.

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