samedi 5 mars 2016

Dans la joie et la bonne humeur

J'ai été invitée à venir voir Dans la joie et la bonne humeur, sous-titré Ou comment Bruno a cultivé un hélicobacter pylori.

Le texte, publié il y a 4 ans aux Éditions Théâtrales, est porté par le jeune collectif La Distillerie, qui l'a choisi pour démarrer sur les planches. Et c'est le Magasin, à Malakoff (92) qui les a accueillis pour trois représentations exceptionnelles.

Je leur souhaite de trouver un lieu qui les programme sur une plus longue durée car très franchement ils le méritent tous.

Juillet 2001, c'est le début d'une belle histoire. À priori, Bruno a tout pour être heureux : une femme, un enfant, une maison joliment envahie par les feuillages, un jardin, des projets de travaux, un crédit à rembourser et un poste de cadre dans les Ressources humaines. Ça pourrait être le meilleur des mondes. Oui, mais... S'il est tout à fait à l'aise quant au fonctionnement de son entreprise, la gestion des humains qu'il y côtoie pose, elle, bien des difficultés. À vrai dire, l’indice de mesure du bonheur semble de plus en plus délicat à calculer…Un bonheur tranquille s'il n'était pas arrivé une question :

- Tu t'es déjà posé la question ? - Non - Jamais ?
- C'était quoi la question ?
- La question c'est pourquoi.
- Pourquoi, quoi ?
- Pourquoi tout ça ?
- Ah
- Pourquoi on fait tout ça, c'était ça la question !

"LA" question, ils vont le dire, le montrer, le vivre, l'interpréter, sous toutes ses formes, c'est le travail ou le chômage, c'est selon,  qui fait tourner le monde ... rond ... ou en bourrique. Parce que il faut bien un salaire pour chauffer la maison en hiver, arroser les fleurs en été.
Avec un décor astucieux qui se démantèle comme une métaphore de l'écroulement social et de l'effondrement du couple, le collectif La Distillerie a réussi, sur un sujet sérieux, à faire passer un très bon moment à des spectateurs conquis. Cela faisait longtemps que je n'avais pas ri aussi spontanément à un spectacle.

Tout comme la silhouette de la maison, les éléments qui sortent (deux bancs et une table/ bureau) sont stylisés. Leurs contours et formes évoquent ces jeux de perception où l’on apprend dès le plus jeune âge à identifier des volumes qui correspondent aux creux laissés dans une structure. Ce "mobilier" permet, selon les configurations, de signifier tous les lieux. Par un habile jeu de transformation, la table devient bureau de réunion, comptoir d’une salle de pause, table pour déjeuner, alors que les bancs sont tantôt sièges de travail, banquette, canapé, podium... 
La direction d'acteurs est aux petits oignons. Il faut du talent pour se partager 18 personnages entre 8 comédiens, mais cela participe au plaisir du spectateur. C'est cela la magie du théâtre, quand elle fonctionne, et quand bien sûr on dispose d'un texte à l’humour décapant faisant toucher du doigt les absurdités de notre système. Laura Couturier et ses comédiens démontrent qu'il existe un théâtre contemporain de qualité, qui peut (aussi) être distrayant.
Quand la focale s’élargit on découvre autour de Bruno, une multitude de personnages, dont les histoires se croisent, se font et se défont, avec pour objet et terrain de jeu, le quotidien d’une grande entreprise. Des directeurs de la finance aux jeunes chômeurs en recherche de stage, en passant par le secrétariat et les salariés au bas de l’échelle, tous semblent embourbés dans un système qui les dépasse. Restructuration, départs volontaires, coaching avant un entretien, scènes de ménage et scènes d’amour... l’écriture est vive, le rythme soutenu.

L'équilibre entre tragédie et comédie est fragile mais ne vacille pas. Comme le disait si bien La Bruyère : alors qu'on vient d'en rire, il faudrait en pleurer.
Dans sa note d'intention Laura Couturier affirme qu'il ne s’agit pas de chercher les causes, mais juste d’observer les conséquences et comment notre société petit à petit détruit le lien humain. L’empathie que l’on éprouve pour les personnages s’accroit ou s’estompe au fil des situations mais surtout a pour enjeu de détecter à quel point les responsabilités sont partagées, et comment chacun s’arrange avec soi-même. Ce qu’on accepte, et jusqu’où, au nom d’un système dont on nous martèle tout au long du texte, qu’il est sans alternative.

Dans la joie et la bonne humeur a été créé en septembre 2015 au théâtre de l’Opprimé à Paris et a été présenté, comme je l'ai mentionné, pour trois dates en février 2016 au Magasin de Malakoff (92). Je souhaite au Collectif d'être programmé sur une période plus longue dans une autre salle, à l'instar de ce qu'Elise Noiraud vient de m'apprendre à propos de Pour que tu m'aimes encore. Ils le méritent amplement.
Dans la joie et la bonne humeur (ou comment Bruno a cultivé un helicobacter pylori)
de Sylvain Levey, mis en scène par Laura Couturier, Assistante mise en scène : Chloé Chycki 
Scénographie : Federica Buffoli et Marta Pasquetti / Décors : Jean-Jacques Legros et Jean-Claude Couturier / Costumes : Esther Krier / Lumières : Benoît Biou / Son : Antoine Gilloire
Avec : Nejma Ben Amor, Alice Benoist d’Etiveaud, Catherine Cottard, Guillaume Giraud, Blaise Moulin, Vincent Paillier, Agata Rabiller, Akira Tsukada
Production : La Distillerie. Avec le soutien de La Spedidam, de l’ADAMI (aide à la captation audiovisuelle), de RAVIV (réseau des arts vivants en île de France), de la Mairie de Paris, du Centre des Amandiers et du Théâtre de l’Opprimé.

Ce premier spectacle du Collectif La Distillerie s'est joué les 18, 19 et 20 février 2016 au Magasin à Malakoff, 144 avenue Pierre Brossolette, 92240 Malakoff / Métro Châtillon-Montrouge (puis 10 min à pied)
Collectif La Distillerie
38 rue Raspail, 93100 Montreuil / 06.24.64.62.88 / collectifladistillerie@gmail.com
Adresse de correspondance : Collectif La Distillerie, 15, quai de l’Oise, 75019 Paris
collectifladistillerie@gmail.com 06.24.64.62.88

Photos et Visuel : Jean Kapsa, librement inspirée de l’œuvre de Philippe Ramette.

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