vendredi 23 novembre 2018

Camille contre Claudel au Théâtre du Roi René

Quelle soirée qu'une soirée en la compagnie d'Hélène et Lola Zidi !

Elles font revivre Camille Claudel dans tout ce qu'elle a eu de vivant et de flamboyant, mais aussi dans tout ce qu'elle a connu de sombre. Le spectateur perçoit autant sa joie que sa détresse.

Et parce que ces états psychologiques correspondent à des moments différents de la vie de l'artiste, Hélène Zidi a eu cette idée très juste, non seulement de montrer les deux âges de Camille, mais surtout de la faire dialoguer avec elle-même, en s'appuyant sur la ressemblance physique qu'elle a avec sa propre fille, elle aussi comédienne.

On découvre, très différentes, Camille âgée, à presque 80 ans, internée en asile psychiatrique, assise à cour (on a envie de dire "effondrée") tandis que Camille à vingt ans, jeune et fringante apparait à jardin. Tout semble les opposer. Au fil du spectacle la première rajeunira alors que la seconde vieillira, jusqu'à atteindre un âge d'équilibre où elles apparaitront comme des jumelles.

L'essentiel de ce qu'on sait déjà de la biographie de la sculpteuse est bien entendu repris dans la pièce. L'abandon de sa famille, alors qu'elle manifeste encore de l'affection pour son frère, se plaignant à voix basse : La vie est mal faite mon p'tit Paul. C'est horrible (...) Ton dieu laisse mourir une innocente au sein d'un asile. La violence et l'égoïsme de Rodin. L'enthousiasme de la jeune femme dont on savait qu'elle était surdouée.

Nous sommes sans doute encore nombreux à avoir toujours en mémoire le film que Bruno Nuytten a tourné en 1988, et qui fut nominé aux Oscars. Gérard Depardieu y interprétait Auguste Rodin. Sa voix lui reste associée et Hélène a eu raison de lui demander d'intervenir dans son spectacle, et c'est une chance qu'il ait accepté généreusement de le faire.

La ressemblance entre la mère et la fille est un atout. Mais plus encore le niveau de leur interprétation. Elles sont chacune Camille et ce qui est le plus touchant c'est de constater l'influence de l'une sur l'autre, si bien qu'à la fin on peut croire assister à un certain apaisement. Camille se serait réconciliée avec elle-même. Elle prend sa revanche et existe à part entière alors que jusque là elle était (trop) sous influence de son maître.

Sa vie est une épopée. Une tragédie. Il est rassurant de l'entendre douter de refaire les choses de la même manière s'il lui était possible de recommencer sa vie. Comme il est juste d'avoir confirmation de notre intuition, que Rodin, qualifié d'odieux personnage, n'aura jamais aimé qu'elle.

On n'oublie pas que rien ne peut se rejouer mais on apprécie d'y croire un moment. C'est en quelque sorte comme si on réhabilitait sa mémoire. Nous sommes dans son atelier et je ne peux m'empêcher de penser à quelques oeuvres que j'ai eu la chance d'admirer de près au musée Soumaya de Mexico, qui abrite la plus belle collection de sculptures de Rodin au monde.
Etude pour la tête du Destin de l'Age mur, et l'Implorante, de la même composition (1893-1898) qui semble être Camille elle-même ...
Les Causeuses 1894-1896
Chaque scène est émouvante. Camille (jeune) finit par se rendre aux arguments de son homologue (âgée) : Camille, si tu n'es pas vigilante, Rodin s'emparera de ton travail. Elle finit par le reconnaitre : Rodin m'a tout pris, ma jeunesse, et puis mes idées, mon talent (...) Tu avais raison depuis le début Camille, je suis si fière, j'aurais du t'écouter.
 
Les relations, ou plutôt l'absence de relations, avec sa mère sont clairement établies. En quelque sorte aussi Hélène Zidi réussit à les rendre apaisées et on sort du théâtre avec une certaine sérénité, comme si Camille était totalement lavée et réhabilitée. Le soliloque est devenu un vrai dialogue.

On retiendra le portrait d'une femme qui aura tout sacrifié pour son art, mais cette fois en pleine conscience. Une femme intègre, engagée, qui se sera battue jusqu'à la fin, et non une soumise incarcérée dans un asile.

Elle nous donne une leçon. Puisse-t-elle inspirer d'autres destins, ... que l'on souhaite malgré tout plus heureux.

Après avoir connu un grand succès en Avignon Camille contre Claudel est repris dans le théâtre fondé à Paris par Hélène Zidi, et qui porte le même nom que celui d'Avignon, le Théâtre du Roi René.

Camille contre Claudel
Adaptation et mise en scène d'Hélène Zidi
Avec Lola Zidi, Hélène Zidi et Gérard Depardieu dans la voix de Rodin
Création lumières : Denis Koransky
Décor de Francesco Passaniti et Costumes de Marvin Marc
Création Son de Vincent Lustaud
Chorégraphie de Michel Richard
Jusqu'au 22 décembre du jeudi au samedi à 19h
Et reprise ensuite du 10 janvier au 9 février 2019 
Au Théâtre du Roi René - Paris
12 Rue Edouard Lockroy, 75011 Paris
Le texte a été publié aux éditions Dacres au printemps 2017

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