samedi 24 novembre 2018

Lettres à Nour, au Théâtre Antoine

Lettres à Nour est un spectacle peu ordinaire. Le décor est minimaliste à l'excès, d'abord surprenant, puis légitime au fil du spectacle.

Le décorateur a imaginé une immense table, longue comme un jour sans fin, dont le bord brille à l'instar de la bande blanche qui sépare deux voies d'une même route, parfaite métaphore de la distance et de la frontière qui séparent le pays où vit Nour de celui où son père est resté.

Le père, veuf et philosophe, c'est Eric Cantona et il entrera le premier, à cour, alors que la salle demeure allumée plein feux. Cette situation inhabituelle pour le public instaure étonnamment une égalité et une intimité avec le personnage puisqu'il nous voit autant que nous.

Et surtout qui nous rappelle que nous pourrions être à sa place. Il est habillé comme n'importe quel homme pourrait l'être. Chacun de nous est en effet potentiellement concerné à partir du moment où il a un enfant qui aborde l'âge adulte. Et ça fait frissonner.

Le silence est presque de plomb. La salle ce soir sera d'ailleurs extrêmement attentive, jusqu'au bout.

On ne voit que lui, à cour donc, le bord de la table qui étincelle, et on entend geindre une trompette.
Mon cher Papa ... la première lettre datée du 13 février 2014 est joyeuse. On découvre la comédienne à jardin. La jeune femme se veut rassurante. Elle explique ce qui a motivé son choix de partir en Irak pour rejoindre l’homme qu’elle a épousé en secret, lieutenant de Daech. Elle invoque l'enseignement des valeurs de liberté, de justice et d'égalité que son père lui a transmises.

Il répond le 4 mars, et l'inquiétude est immédiatement palpable : la haine et l'exclusion ne sont pas des chemins qui mènent vers Allah mais dans une impasse.

Il est musulman, mais convaincu par un Islam progressiste et tolérant. Elle a basculé dans un intégrisme comme dans un puits sans fond. Chacun cherche à convaincre l'autre, sans entendre tout à fait les arguments qui ne sont pas les leurs mais je n'irai pas jusqu'à dire que leurs échanges sont un dialogue de sourds parce qu'on sent un grand amour, et du respect.

Le père écoute, très attentif, tête baissée, et impassible, sans jamais croiser le regard de sa partenaire. Je doute de tout, dira-t-il en s'interrogeant à propos de la mort de son épouse. Quand nos routes se sont-elles séparées ? N'ai-je rien vu venir ?

On se dit qu'on assiste à une pièce qui pourrait tout aussi bien être retransmise à la radio et à laquelle il semble inutile d"assister". On se trompe. La grande intelligence de la mise en scène de Charles Berling, qui semble invisible, est de nous placer, nous aussi, dans une position comparable. On ne "voit rien venir" des imperceptibles changements, de rythme, de posture, d'intention ... et on sera nous aussi en bascule incessante entre la parole de l'un et celle de l'autre, hésitant à prendre parti, alors qu'on n'aurait pas dû fléchir.

Ce n'est pas un classique face à face. Leurs regards ne se croiseront jamais. Les lettres s'empilent devant le père. Les feuillets tombent sur le sol aux pieds de Nour, comme autant si elle se dépouillait de son présent qui, déjà appartient au passé.

Nour implore son père de ne pas la décevoir. Elle l'accuse de parler comme les médias occidentaux. Elle est persuadée d'être au coeur de l'histoire, en ayant le pouvoir de la réécrire pour faire place à un monde meilleur.

Rachid Benzine a écrit une vraie leçon de philosophie des mécanismes utilisés par Daech pour  rallier les jeunes à leur mouvement. Chaque lettre est belle, émouvante, et personne n'en perd une miette. On tente même de comprendre l'un et l'autre. Lui même islamologue et chercheur franco-marocain, appartient à une génération d’intellectuels critiques mais ouverts sur le Coran. Il avait pris, en novembre 2015, juste après les attentats du Bataclan, la décision d'écrire sous forme de théâtre épistolaire un roman qu'il intitulé Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? et qui fut publié aux éditons du Seuil.

La force du texte nous pousse à nous interroger sur nos certitudes et nos convictions. Il a fait l'objet de lectures dans plusieurs lieux avant d'être monté sur la scène du Théâtre Antoine. 

Le père tente de poser des mots justes, de lui ouvrir les yeux sur l'horreur de la prostitution légalisée et de la transformation des mosquées en prisons morales. Il ne la convaincra pas que la sainteté d'une guerre est un immonde mensonge.

Elle nie tous les arguments et pourtant le lien n'est pas rompu. Elle écrit encore et toujours combien elle aime son père. Elle lui apprendra la naissance de sa fille Djamila et on mesurera toute la tendresse de la jeune femme, à la hauteur de l'ampleur de ses rêves.

Bien sûr ... les choses évolueront dans le drame. Elle tombera brutalement de haut, découvrira la trahison de son époux et les exactions qu'il perpétue. Elle trouvera une solution pour sauver sa fille, sans pouvoir résister complètement à l'odieux chantage de son mari.

La pièce se termine avec la dernière lettre, datée du 23 novembre 2016. Deux ans ont passé et le poids de l'histoire voute ce père qui continue à espérer l'avènement d'un monde meilleur et qui vaillamment poursuivra l'éducation sur les mêmes bases de liberté de pensée et de fraternité. L'acteur prononce les derniers mots en levant les yeux au ciel. C'est juste ce qu'il convenait de lui suggérer de faire, signe d'une direction d'acteurs très juste.

Les deux comédiens sont excellents. Nacima Bekhtaoui est absolument crédible dans son personnage. On ne peut que saluer le travail d'Eric Cantona ... même si son accent du sud-ouest rend difficilement crédible sa position d'universitaire musulman, même si on s'en veut d'avoir cet a priori ... ce qui nous replace dans le contexte de la pièce. 

Lettres à Nour
Une pièce de Rachid Benzine
Mise en scène par Charles Berling et Rachid Benzine
Avec Eric Cantona et Nacima Bekhtaoui
Du mardi au samedi à 19h
Jusqu'au 29 Décembre 2018
Au Théâtre Antoine
14 boulevard de Strasbourg - 75010 Paris

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