J'anticipe mon départ pour le Mexique qui m'éloignera du blog. Je resterai présente par l'intermédiaire de "nouvelles" écrites auparavant et dont certaines ont déjà été publiées sur un autre média. Elles devraient apparaitre chaque mercredi.

mardi 6 novembre 2018

Tous mes rêves partent de la gare d'Austerlitz de Mohamed Kacimi

Je suis allée voir Tous mes rêves partent de la Gare d'Austerlitz de Mohamed Kacimi au Théâtre 13 Seine. Mais vous pourrez aussi découvrir la pièce au Théâtre de Stains (où a eu lieu la création) si vous résidez plus au Nord ... Quel que soit le théâtre ne la manquez pas, elle est formidable d'humanité.

Ecrite par un homme, mis en scène par une femme, et interprété uniquement par des femmes, cette pièce se situe un soir de Noël, dans le rare espace de liberté (du moins de pensée) qui peut exister dans un univers carcéral, une bibliothèque qui est tenue par Barbara (Marjorie Nakache), en quelque sorte la "chef" des lieux, et d'autant plus qu'elle signe la mise en scène.

Sans rien savoir du sujet, le spectateur se doute que l'action se passera dans un espace clos. On perçoit des bruits de portes qui roulent sur un rail. Un cri de corbeau déchire le silence et on comprend que, quelques instants plus tard, il soit insupportable pour Lily (Olga Grumberg) malgré le recours aux médicaments. L'éclairagiste a trouvé comment donner l'impression qu'elles sont derrière des barreaux en faisant tomber des douches de lumière. Le décor est gris souris. Plus tard, que ce soit un noeud dans les cheveux, une fleur ou un ruban, la touche rouge du costume de chaque femme apportera une note joyeuse, comme un coquelicot dans une prairie qui ne demande qu'à exploser de vie et de couleurs.

Rosa (Gabrielle Cohen)Mayrlou (Irène Voyatzis)Zélie (Jamila Aznague) et Lily sont des habituées. Elles viennent touts les jours dans la bibliothèque, en sacrifiant quelques instants de la promenade quotidienne. Pour choisir un livre, mais aussi et surtout pour échanger des paroles et parler de leur travail, leurs amours, leur famille, et aussi de leurs rêves. Surtout Zélie qui raconte en boucle J'étais gare d'Austerlitz... toujours le même rêve depuis qu'elle est ici, exactement 2 ans et 23 jours.
Elles se font des confidences, dans une langue parfois crue, comme des mômes qui se défient sans baisser les yeux : moi en amour je suis Tefal, je ne m'attache jamais. Elles ont des formules sur tout : les kabyles c'est des arabes light (...) On parle jamais des choses qui nous rendent tristes ... mais sous la douche on chiale à volonté.

On sent que les tempéraments seraient prêts à exploser mais la circulation de la parole permet de tenir. C'est ici que j'ai découvert l'humanité, dit l'une d'elles. Et ce soir de Noël Barbara est disposée à réjouir ses camarades en leur lisant le menu (fictif) d'un réveillon qui les fera ... rêver.

Voilà que débarque une nouvelle détenue, Frida (Marina Pastor), qui aura du mal à "avouer" le motif de son incarcération. Elle a été dénoncée au moment où elle achetait pour sa fille, Alice, la pièce d’Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour. Et Frida est désespérée.

Alors le groupe se solidarisera et pour la sauver, lui proposera de jouer une scène de la pièce, qu’elle filmera clandestinement grâce à l'ingéniosité de Rosa qui a les Galeries Lafayette dans le cul. Elle prêtera un smartphone pour l'occasion.

Elles vont jouer la scène V de l'acte II et la direction d'acteurs (d'actrices) est parfaite. La pièce prend alors une dimension plus forte, très réussie. Elles dégagent une énergie communicative et un humour fou. L'interprétation des didascalies fait beaucoup rire le public. Et certains moments sont très joyeux comme la posture du baiser du Titanic ... sans l'iceberg.

On pense bien entendu au Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux qu'Abdellatif Kechiche avait fait jouer à des lycéens dans l'Esquive en 2004. Egalement à Intra muros d'Alexandre Michalik, montée elle aussi dans le Théâtre dirigé par Colette Nucci.

Musset aura le mot de la fin : J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé.

On oublie tout, on écoute juste le silence de la neige.

Tous mes rêves partent de la gare d'Austerlitz de Mohamed Kacimi
Mise en scène Marjorie Nakache
Avec Jamila Aznague (Zélie), Gabrielle Cohen (Rosa), Olga Grumberg (Lily), Marjorie Nakache (Barbara), Marina Pastor (Frida), Irène Voyatzis (Marylou)
Décor Jean Michel Adam
Costumes Nadia Remond
Lumière Lauriano De La Rosa
Son Théo Errichiello
Du 16 au 19 oct.et du 27 nov.au 2 déc. 2018
au Studio Théâtre de Stains - 19 rue Carnot, 93240 Stains
Du 6 au 18 novembre
Au Théâtre 13 Seine - 30 rue du Chevaleret, 75013 Paris
Du 6 au 18 novembre 2018
Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h – relâche le lundi

Lauréat du prix Artcéna
Le texte est publié aux éditions de l’Avant-Scène Théâtre

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