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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

samedi 8 avril 2023

En attendant Godot de Samuel Beckett dans la mise en scène d'Alain Françon

Je l’ai attendu longtemps, ce spectacle, puisqu’un souci technique avait entrainé l’annulation de la représentation que je devais voir, juste après Bérénice, et qu’ensuite mon emploi du temps m‘a éloignée des scènes parisiennes.

Je voulais absolument voir En attendant Godot de Samuel Beckett dans la mise en scène d'Alain Françon et mon voeu aura été exaucé. Le décor ne me surprend pas : Un sol poussiéreux, une énorme pierre à jardin et une silhouette d’arbre dépouillé, qui se dresse à cour, fragile sur un fond qu’on dirait battu par les vents.

Cette énorme pierre me fait penser au mythe de Sisyphe. Vous savez, comme moi, que Godot (dont le nom  évoquerait presque la figure divine, God, sachant que même si Beckett écrivait en français il demeurait d'origine irlandaise).

La pièce est, à l'instar des meilleurs albums de littérature jeunesse, très connue, mais rien ne nous empêche de savourer les répliques, et leur répétition soit-disant absurde mais pourtant non :
Allons-nous-en. On ne peut pas. Pourquoi ? On attend Godot.

Vladimir et Estragon sont arrivés, boitillants, le premier s’arrêtant près de l’arbre, l’autre près de la pierre.   De pauvres ères dirait-on. Le premier a des soucis de prostate, le second un problème de chaussure. mais ne dit-on pas qu'à coeur vaillant rien n'est impossible ? Pas de laisser aller dans les petites choses admettra Vladimir (Gilles Privat) en se reboutonnant.

Et comme celui-ci est le moteur du duo il va inlassablement suggérer quelque chose. Ainsi, après avoir interrogé son camarade à propos de ses connaissances bibliques il osera proposer : Cette histoire de larrons je te la raconte, ça passera le temps … (Quand je vous disais qu'il y avait quelque chose de religieux dans cette pièce …).

Plus tard, quand Estragon se plaindra de la faim il sortira de sous sa veste une carotte et grignotera un navet. Le premier, décidément ronchon rouspètera que Les gens sont des cons (ce qui est sans doute l'opinion de Beckett qui a employé des termes similaires dans Premier amour qui se joue dans le même théâtre).

Ce qui est exceptionnel dans le travail d'Alain Françon c'est qu'il fait en sorte que le spectateur entende chaque mot, l'ingère et le comprenne. On a envie de noter la moindre réplique, et bien entendu de relire le texte : Charmante soirée. Inoubliable. Et ça ne fait que commencer. On se croirait au théâtre. Au cirque.
A chacun sa petite croix. On trouve toujours quelque chose (hein) pour nous donner l’impression d’exister.
Oui, on est des magiciens.
Nous sommes au rendez-vous.
Nous naissons tous fous, quelques-uns le demeurent.
Vouloir, tout est là.

Écrite en 1948, 3 ans après Premier amour, après la deuxième guerre mondiale, les camps, Hiroshima, cette pièce dont les premiers mots prononcés sont "rien à faire" et les derniers "allons-y" est l’histoire d’une attente, qui se focalise pour Vladimir et Estragon en un nom : Godot. Ils n’attendent ni Pozzo ni Lucky, qui viendront pourtant. Godot existe-t-il ? Il leur faudra revenir le lendemain, au cas où, revenir le lendemain, pour attendre encore… Mais que pourraient-ils faire d’autre ? Attendre le messie en quelque sorte.

Alors, malgré les allusions à l'éventualité d'un suicide, cette pièce n'est peut-être pas si désespérée qu'on le dit parfois puisqu'elle exhorte à continuer, toujours et sans relâche. Le réel est indicible et le coup de force de Beckett est de continuer à le dire jusqu’au bout, prévient Alain Françon, et j'ajouterai jusqu'au bout avec autant de force que de poésie et d'humour aussi.
En attendant Godot de Samuel Beckett 
Mise en scène Alain Françon
Avec Gilles Privat (Vladimir), André Marcon (Estragon), Guillaume Lévêque (Pozzo), Éric Berger (Lucky), Antoine Heuillet (Un garçon)
Dramaturgie Nicolas Doutey
Décor Jacques Gabel
Lumière Joël Hourbeigt
Costumes Marie La Rocca
Collaboration chorégraphique Caroline Marcadé
Maquillage, coiffures Cécile Kretschmar
Du 3 février au 8 avril 2023
Du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 17h 
A La Scala Paris
13, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris www.lascala-paris.com Tel : 01  40034430

vendredi 7 avril 2023

Premier Amour de Samuel Beckett dans la réalisation de Dominique Valadié et Alain Françon

(mis à jour le 12 avril 2023)
Tout est bleu à la Scala. Le décor de Premier amour n’échappe pas à cette règle : une valise bleue, une chaise bleue, un grand crâne peint sur le fond de scène. Et puis une paire de chaussures, un pantalon, une veste, un chapeau melon… qui gisent là, sur la moquette.

Les paroles résonnent dans le noir, comme une voix off, avant que n’apparaisse le visage, magnifique, de Dominique Valadié.

Je connais le texte. Je l’ai déjà entendu de la bouche de Jean-Quentin Chatelain il y a deux ans au festival d’Avignon. les mots n’ont pas changé et pourtant ce à quoi j’assiste est d’une toute autre nature.

Il est un homme. C’est une femme. Presque une lecture avec lui, quasiment une incarnation par elle. On sait que Samuel Beckett ne voulait « ni décor, ni gesticulation ». N’empêche que le parti pris choisi par Alain Françon et Dominique Valadié est très cohérent. J’ai la sensation d’entendre résonner chaque phrase avec davantage d’amplitude, oscillant sans cesse entre tragique et comique, sérieux et dérision.

Le ton met parfaitement en valeur l’humour particulier du texte : Il n’y avait que mon père et moi pour comprendre les tomates dans cette maison. (…) C’est bien avec le coeur que l’on aime, ou avec autre chose, est-ce que je confonds ?  (…) Dire à des couillons comme vous …

Beaucoup de rires s’élèvent régulièrement et spontanément des gradins alors que la comédienne ne perd jamais une sorte de gravité qui ne l’éloigne pas d’un public qui se sent toujours concerné parce qu’elle a une façon spéciale de s’adresser à chacun de nous.

Je ne vais pas passer sous silence un aspect que certains esprits critiques pourraient lui reprocher. Deux prompteurs lui permettent de jeter un œil sur le texte (cela ne se remarque pas d’emblée, et je ne l’ai vu que parce que j’étais placée en bout de rang). Non seulement leur présence ne nuit en rien à l’interprétation, mais en plus je les ai trouvés paradoxalement adéquats puisque Beckett voulait que son texte soit lu.
L’amour ne se condamne pas, concluait le dramaturge en 1946. Le théâtre non plus. Les spectateurs, enthousiastes, l’ont bien compris si on en juge par le nombre des rappels. 
Premier Amour de Samuel Beckett dans la réalisation de Dominique Valadié et Alain Françon
Du 22 mars au 19 avril 2023
Les mardi et mercredi à 19h30, jeudi à 21h30, dimanche à 14h30, et vendredi 7 et 14 avril à 19h30 ; samedi 8 et 15 avril à 19h30.
Production du Théâtre des nuages de neige en coproduction avec le Théâtre Montansier
A la Scala Paris
13, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris - 01 40 03 44 30 
Le texte est édité aux éditions de Minuit et dans la collection Folio Gallimard

Mise à jour : Alain Françon s'est exprimé le 11 avril, pendant la journée que La Scala lui consacrait, sur l'ajout des prompteurs. Il a confirmé mon interprétation puisque cet artifice de mise en scène n'a pour but que de satisfaire l'exigence des ayant-droits de Beckett qui imposent que le texte soit lu.
A cet égard il a souligné qu’André Engel avait dû modifier en 1979 le titre du spectacle En attendant Godot, par Ils allaient obscurs sous la nuit solitaire lorsqu’il l’avait créé à Strasbourg au motif que ces « mêmes » ayant-droits s’opposaient à ce qu’une femme joue le rôle de Vladimir. Ils s’étaient inclinés en apprenant que la comédienne s’appelant Evelyne Didi, avait en quelque sorte une légitimité à être Vladimir puisque Beckett le surnomme Didi. C’est sous ce nom que son personnage est inscrit dans la distribution tandis que celui de Gogo (Estragon) est interprété par André Willms. Par contre les rôles de Pozzo et de Lucky figuraient sans modification.

jeudi 6 avril 2023

BASQUIAT x WARHOL, à quatre mains à la Fondation Vuitton

Une nouvelle exposition à la Fondation Vuitton  est toujours de bonne augure. Le lieu est en soi magique et les choix d’œuvres sont systématiquement exceptionnels, qu’on les aime ou non.

Car en art, le but doit systématiquement être d’abord de comprendre.

J’ai été surprise et vite enthousiaste à la découverte de BASQUIAT x WARHOL à quatre mains que j’ai pu voir en avant-première.

Et si j’ai choisi la photo ci-contre pour figurer en tête de cet article c’est parce qu’elle représente à merveille la complicité qui s’était établie entre les deux artistes qui ont été présentés l’un à l’autre par leur galeriste commun Bruno Bischofberger, dont j’ai eu la chance d’entendre des bribes d’entretien au cours de ma visite.

De 1984 à 1985, Jean-Michel Basquiat (1960-1988) et Andy Warhol (1928-1987) réaliseront environ 160 toiles ensemble, « à quatre mains », dont certaines parmi les plus grandes de leurs carrières respectives, à la fois en termes de notoriété et de dimensions. Témoin de leur amitié et de cette production commune, Keith Haring (1958-1990) parlera d’une « conversation advenant par la peinture, à la place des mots », et de deux esprits fusionnant pour en créer un « troisième, séparé et unique » selon le principe que 1+1=3.

J’ai choisi de vous emmener d’abord voir les oeuvres et ensuite, dans une seconde partie, de donner le contexte de cet accrochage et les conditions qui rassemblèrent les deux artistes. Bien entendu, ce contexte est radicalement différent de celui qui associait Monet et Mitchell qui, eux ne se sont jamais rencontrés et dont j’avais rendu compte ici. L’exposition commence, comme d’habitude, au sous-sol par la galerie 1 où nous découvrirons leurs portraits croisés.
Jean-Michel Basquiat, Andy Warhol Arm and Hammer II, 1984-1985
Acrylique, encre sérigraphique et bâton d’huile sur toile, 167 × 285 cm
Collection Bischofberger, Männedorf-Zurich, Suisse

Le regard accroche d’abord sur le fond doré dont Andy Warhol était familier et sur lequel il a appliqué côte à côte deux fois le logo de Arm & Hammer, une marque de bicarbonate de soude. Sur le macaron de gauche Basquiat a posé un aplat de blanc sur lequel il a dessiné un portrait du saxophoniste de jazz Charlie Parker, identifié par la date de son décès, 1955, et son instrument qui apparaît comme au centre d’une pièce de monnaie. Il avait un rapport très proche avec la musique et c’était un de ses musiciens préférés (plus loin, en galerie 6, on remarquera une œuvre avec la figure de Billie Holiday). Après avoir raturé les mots « Arm » et « Hammer » de larges coups de pinceau noirs, Basquiat les a recouverts des inscriptions «Commemeritve» (sic) et «One Cent». Ces deux termes ont finalement été biffés par le peintre qui utiliserait cette méthode pour mieux attirer l’œil.

Je remarque que le musicien est mort à 34 ans, épuisé par les excès d’alcool et de drogue, et que Basquiat décèdera d’une overdose à seulement 27 ans.
Jean-Michel Basquiat : Brown Spots (Portrait of Andy Warhol as a banana), 1984
Acrylique et bâton d’huile sur toile, 193 x 213 cm

Un peu plus loin, c’est une toile de Basquiat que je retiens, cette fois sur fond argenté qui évoque la Silver Factory et où on peut d’ores et déjà embarquer un gant de boxe. Et, presque à côté son pendant, le Portrait of Jean-Michel Basquiat as David, par Andy Warhol en 1984, lui aussi sur fond argenté :
Peinture polymère synthétique et encre sérigraphique sur toile, 228,6 x 176,5 cm
Collection Norman et Irma Braman

Sur l’autre mur, des petites peintures - Dollars ou Lobsters et Crabs - qui seraient les premières « modifications » entreprises par Basquiat sur des toiles mises à sa disposition par Warhol. A ce moment là il se « contente » de gestes assez simples, mais incisifs. Ainsi le dollar peint par Warhol est prétexte à devenir un serpent sur lequel Basquiat écrira (à bon escient)  Don’t Tread on Me, ce qui signifie Ne marche pas sur moi. Basquiat critique ainsi le capitalisme dont Warhol est une incarnation manifeste.

En contournant les oeuvres, on découvrira le « fameux » Polaroïd qui est à l’origine de leur collaboration lorsque, le 4 octobre 1982, Bruno Bischofberger présenta officiellement Basquiat à Warhol. Il avait en effet coutume d’inviter de jeunes talents à la Factory, l’atelier de Warhol. Ce dernier concluait souvent ces rencontres par un portrait. Basquiat ayant maintenant le même galeriste que Warhol, qu’il admire depuis l’adolescence, comme un aîné, un personnage clé du monde de l’art, initiateur d’un langage inédit et d’un rapport original à la culture populaire. Leur vraie rencontre était quasiment naturelle car Basquiat la souhaitait depuis longtemps, depuis qu’il avait réussi à vendre à son ainé deux collages en 1979.

Deux générations les séparent. L’un est au sommet de sa gloire mais en perte de vitesse, l’autre n’est pas encore célèbre mais en ascension permanente. Warhol trouvera avec Basquiat un intérêt renouvelé pour la peinture. Avec lui, il se remettra à peindre manuellement, à très grande échelle. Les sujets de Warhol (titres de presse, logos de General Electric, de la Paramount, des Jeux Olympiques) serviront de structure à de véritables séries qui scandent le parcours.
Andy Warhol, self portrait with Jean-Michel Basquiat, 4 octobre 1982, Polaroïd, 7,3 x 9,5 cm
Collection Bischofberger, Männedorf-Zurich, Suisse
Jean-Michel Basquiat, Dos Cabezas, 1982
Acrylique et bâton d’huile sur toile sur châssis en bois, 152,4 x 152,4 cm

mercredi 5 avril 2023

Ceux qui s’aiment se laissent partir de Lisa Balavoine

Ceux qui s'aiment se laissent partir est le second roman de Lisa Balavoine qui m’avait particulièrement touchée avec son premier, Éparse.

On avait deviné qu’elle n’avait pas terminé de dire tout ce qu’elle avait sur le coeur et, de fait, ce second opus est dans la continuité du premier avec, il m’a semblé, davantage de profondeur, mais aussi de noirceur. Il faut dire que le décès récent de sa mère, personnage principal de cette autofiction pèse sur l’écriture.
Est-ce qu’on peut éviter les peines, la mélancolie, ce qui se répète, tous ces chagrins qu’on se trimballe et qu’ensuite on se transmet, est-ce qu’on peut les remiser, sous des pulls trop grands, dans les bras d’un amour de passage ou dans les mots qu’on écrit, est-ce qu’on peut seulement faire comme si cela n’existait pas ?
Lisa Balavoine est toujours extrêmement touchante, parfois bouleversante. J’aime sa façon de raconter par bribes, qu’elle désigne sous le nom de fragments. Il y a quelque chose de l’ordre de l’explosion atomique dans son récit et c’est là que, pour moi, ce fut un peu trop. Sans doute parce que je traverse une période sombre et que c’est une souffrance de lire de telles confidences. Cela ne retire rien aux qualités de cette auteure à qui je souhaite de parvenir à écrire différemment. Il me semble qu’elle en a le talent.

Ceux qui s’aiment se laissent partir de Lisa Balavoine, Gallimard, collection Blanche, en librairie depuis le 11 mai 2022
Éparse avait été publié aux éditions JC Lattès en 2018. Il faisait partie de la sélection des 68 premières fois cette année-là.

mardi 4 avril 2023

Emprunt Lointain, une exposition de Marie Ouazzani & Nicolas Carrier

Le musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq de L’Isle-Adam où j’étais venue voir la passionnante exposition Impressions au fil de l’Oise, présente une nouvelle exposition temporaire consacrée au travail de Marie Ouazzani et Nicolas Carrier qui, depuis 2015, développent une pratique artistique à travers la recherche et l’exploration des territoires urbains et leurs périphéries.

Ce duo invente des fictions climatiques, situées dans un présent indéterminé où passé et futur se mélangent, faisant se côtoyer l’histoire coloniale et les vestiges de la mondialisation avec la crise écologique et son impact sur l'Homme, le végétal et l’architecture.

Leur proposition artistique s’articule autour de deux notions centrales dans leur travail : les jardins et les ports.

Pour ce qui est des jardins, il s’agit plus précisément de quelques arbres emblématiques des espèces tropicales qui sont communément disposées dans les halls ou les open spaces à titre de décoration, signifiant combien la décoration s’est uniformisée. Cependant, dans la mesure où ils sont tributaires des prêts qui leur sont consentis (à l’instar d’un musée soumis, le temps d’une exposition temporaire, au bon vouloir d’autres musées ou de collectionneurs) leur choix n’est pas récurrent d’une exposition à une autre.

Et quand j’écris exposition je devrais plutôt parler d’installation car l’organisation dans l’espace compte pour beaucoup. D’ailleurs, les artistes ont demandé à ce que les volets soient ouverts de manière à ce que les plantes bénéficient de la lumière du jour, qui leur est essentielle, et que le regard du visiteur puisse se perdre dans l’espace extérieur, urbain d’un côté, mais paysager de l’autre.

Les ports évoquent les voyages, les migrations, et composent un cadre qui répond au concept de déplacement des plantes qui, de tout temps, ont voyagé avec les hommes. Il suffit de se rappeler les expéditions botaniques qui ont permis par exemple d’introduire la culture du bégonia, dont je vous invite à lire ce que le Conservatoire national de Rochefort présente.

Mais les plantes ne sont pas statiques et tributaires des envies humaines. On les considère fixées dans le sol et pourtant qui n’a pas constaté que telle plante, mise en terre dans un endroit de son jardin, s’était développée quelques mètres plus loin ? C’est la conclusion chère à Gilles Clément le démontre avec son concept de jardin en mouvement. Et je ne peux pas passer sous silence La vie secrète des arbres que j’ai chroniqué hier. Le réchauffement climatique provoque des migrations de la plus modeste fleur à l’arbre et jusqu’aux forêts. Elles le font simplement différemment : suivant d’autres temporalités et d’autres modalités que celles des êtres humains.

La migration peut résulter de l’action animale qui a mangé et recraché un noyau. Elle peut également être perçue, à l’inverse comme une manifestation de violence, voilà pourquoi on parlera de plantes invasives. De fait, on ne saurait d’abord les penser sans aborder l’histoire coloniale et ces migrations végétales qui accompagnèrent les mouvements de conquête, d’appropriation et d’exploitation des territoires.

Il est aujourd'hui acté que le réchauffement climatique pousse les plantes à migrer vers le nord pour conserver la température qui convient le mieux à leur développement, reproduction, et survie. Et cela ne devrait pas ralentir : selon certaines modélisations le chêne vert, espèce emblématique du sud de la France, devrait pouvoir à terme s'installer un peu partout. Mais toutes  les espèces ne migrent pas à la même vitesse. Les arbres au long cycle de vie n'ont bénéficié seulement que de une ou deux générations pour coloniser de nouveaux milieux alors que les herbacées, qui ont un cycle plus court, vont plus vite. Avec pour conséquence un changement de la composition des communautés végétales et de leurs relations avec les espèces animales qui interagissent avec elles.

D’après les scientifiques, environ la moitié des espèces serait aujourd’hui en mouvement dans le monde, et l’auteur de La vie secrète des arbres le démontre dans son ouvrage. Tous ces éléments ont aiguisé mon intérêt pour le travail de Marie Ouazzani & Nicolas Carrier et converser avec eux fut passionnant. Par contre, je n’ai pas ressenti l’immensité de leurs connaissances dans leur travail qui demeure strictement, et c’est logique en somme, dans le registre artistique, même si le musée va proposer des ateliers pédagogiques complémentaires.

Le titre de l’exposition « Emprunt lointain » fait référence à une tradition japonaise (d’origine chinoise) employée par les paysagistes pour donner l’impression d’un jardin aux dimensions infinies en dépit des contraintes de superficie : le shakkei. Ce titre vient fort à propos faire écho à la tradition de peinture de paysage omniprésente dans la collection du musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq, en appréhendant la question du paysage à travers des médiums peu présents voire inexistants dans la collection du musée : vidéos, photographies, installations.

L’exposition commence au premier étage où l’installation Infiltrations (plantes ornementales empruntées, bouteilles en verre) prend soin de plantes ornementales à l’aide d’infusions de plantes diffusées par un système de goutte à goutte régulé par la température et censé apporter des nutriments positifs. Elles peuvent être partagées par le public, invité donc à « boire le paysage » pour le redécouvrir ou l’appréhender d’une toute autre manière et réfléchir à la place de ces plantes dans nos sociétés contemporaines. Les distributeurs isothermes exposés (objets récurrents dans les installations et éléments essentiels de la grammaire artistique du duo) sont en libre service et les infusions sont chaudes. Dans chacun d’entre eux se trouve une infusion unique proposée à la dégustation du visiteur : lierre grimpant / nénuphar racine /ortie piquante / pissenlit commun. Ces plantes et fleurs peuvent se trouver autour du musée, dans la ville, au bord de l’Oise ou dans les forêts du Val-d’Oise. Ne pouvant boire un verre de chaque, je me suis limitée à une infusion de nénuphar et à une autre de pissenlit, un choix qui n’était pas esthétique puisque les quatre boissons avaient la même couleur.

Très franchement je ne peux pas dire que je me suis régalée. La verveine, la menthe, la fleur d’oranger ou l’hibiscus sont nettement meilleures. Mais ces plantes obéiraient-elles aux critères liés à l’histoire locale ou à celle de l’impressionnisme ? Il est vrai que Monet peignait des nénuphars, que les ruines antiques que l’on voit dans la peinture de paysage étaient envahies de lierre, que le pissenlit était cultivé dans le département pour le commercialiser (je trouve aussi qu’il est un beau symbole de diffusion de la connaissance, adopté d’ailleurs par Larousse). En tout cas la fadeur de ces boissons est -de mon point de vue- un frein à l’adhésion au concept.

Un ensemble de photographies, réalisées par le duo ces dernières années dans différents contextes urbains, complète cette installation avec l’objectif de proposer un regard contemplatif et inquiet sur les ruines de nos écosystèmes en prise avec la crise écologique. On voit sur la photo (ci-contre) un yucca dont le pot est abreuvé des quatre infusions avec en arrière-plan un des clichés des artistes.

A l’étage supérieur, l’installation Extra tropical, est présentée pour la première fois dans son intégralité. Elle rassemble quatre vidéos de 6 minutes réalisées entre 2020 et 2022, dans les ports de Lisbonne, Brest, Anvers (grand importateur de caoutchouc) et Gênes, proposant une relecture critique de l’histoire de l’Europe, à travers le passé colonial, industriel et commercial de ces ports, et de la mondialisation, en associant une plante à chacun. Mises en évidence dans les séquences introductives de chaque projection, les feuilles de ces plantes deviennent le centre même de l’œuvre, et donnent leur titre aux vidéos : arecaceae, yucca, hevea et opuntia.
L’opuntia (dit cactus raquette, dont le fruit est la figue de Barbarie) est ce cactus très invasif qui se propage par enfouissement d’un segment le long des côtes. Il est mis ici en parallèle avec les dégâts provoqués par l'industrie du tourisme de masse et des croisières du port de Gênes alors que pour moi, cette ville est davantage associée à la toile de jean. J’aurais plutôt retenu un port mexicain comme Los Cabos (où j’ai pris la photo ci-dessous) puisque j’y vois souvent des paquebots mouiller au large et que cette plante est un des légumes les plus populaires au Mexique, connu sous le nom de nopal.
L’hévéa, cultivé dans les régions tropicales comme source de caoutchouc naturel, contemple la pollution de l'industrie pétro-chimique du port d’Anvers. Les arecaceae, plus communément appelés palmiers, qui décorent le port de Brest, nous rappellent les ravages causés par l'industrie de l'huile de palme. On voit beaucoup de palmiers en région parisienne en raison de l’intérêt pour l’orientalisme (comme je le soulignais il y a quelques jours quand j’ai visité le musée Jean-Jacques Henner).
Le yucca, originaire d’Amérique centrale – introduit pour certaines espèces (yucca gloriosa) dès le XVIe siècle – pourrait être une trace de la traite des esclaves qui fit la fortune du port de Lisbonne. C’est une plante familière quand je suis à Oléron.
Il y a dans cette île un souci à propos de plantes qualifiées d’invasives comme l’herbe de la pampa qu’il est désormais interdit de commercialiser en jardinerie, de même que les griffes de sorcière (ou carpobrotus, ci-dessus à droite) qui se reproduisent très vite, mais dont pourtant l’intérêt est de freiner l’érosion des sols.
Les plantes peuvent être victimes de leur propres capacités. Le palmier ne serait pas tant coupé s’il ne produisait pas d’huile de palme. Le budléia est un arbuste d’origine asiatique importé pour une fonction ornementale et qui s’est si bien adaptée qu’elle colonise aujourd’hui les friches urbaines, le temps que d’autres espèces puissent s’installer.

Le travail de l’image qui trouve ses sources dans la peinture, la photographie ou le cinéma, est central pour le duo d’artistes. Leurs compositions rigoureuses, le traitement météorologique de la couleur et des lumières, le jeu avec les échelles, les degrés de netteté, ainsi que la sobriété des techniques d’impression incitent à reconsidérer ce qui (nous)est indispensable.

La volonté de Ouazzani Carrier est de nous plonger dans un univers sensible qui ne cherche en rien à dissimuler ou esquiver la violence du monde, mais nous invite, au contraire, à garder les yeux ouverts, déployant à notre attention une véritable poésie de la lucidité. Et c’est bien ainsi que la visite de l’exposition a opéré sur moi.

Cette invitation du musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq au duo d’artistes Ouazzani Carrier a le mérite de promouvoir la création contemporaine émergente au sein d’une institution muséale du Val-d’Oise, ainsi qu’à ouvrir la notion de paysage – centrale dans le projet scientifique et culturel du musée – à des questionnements esthétiques, politiques et artistiques actuels, en démontrant combien les plantes reflètent la trace de l’histoire humaine.

Le personnel devra se montrer à l’écoute des plantes car ce sont des organismes vivants. A la fin de l’exposition elles ne seront pas détruites mais données aux visiteurs ou rendues aux prêteurs.
Il faut bien entendu poursuivre la visite au rez-de-chaussée où trois espaces sont dévolus aux collections permanentes : une salle dédiée au peintre paysagiste Jules Dupré(1811-1889) , une autre consacrée à la présence des princes de Conti à L’Isle-Adam au XVIIIe siècle, et une autre aux manufactures de terres cuites adamoises à la fin du XIXe siècle et à la figure de son artisan le plus prolifique, Joseph Le Guluche (1849-1915) dont ce buste de femme berbère en terre cuite polychrome réalisé en 1896 s’inscrit dans le goût pour l’orientalisme …

Emprunt Lointain, une exposition de Marie Ouazzani & Nicolas Carrier 
Du 2 avril au 17 septembre 2023

Musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq
31, Grande-Rue – 95290 L’Isle-Adam

Ouvert du mercredi au dimanche de 14 h à 18 h, fermé le lundi et le mardi, et le 14 juillet.

Entrée gratuite le premier dimanche de chaque mois et le Samedi 13 mai 2023, de 18h à 22h pour la Nuit européenne des musées

Tarifs Plein : 4,50 € ; réduit: 3,50 € Gratuit le 1er dimanche de chaque mois, pour les Adamois, les moins de 18 ans, les étudiants en Arts plastiques et en Histoire de l’art, les Amis du Louvre, les titulaires de la carte ICOM, de la carte Culture et de la carte “Découvertes en liberté”.

Nombreux ateliers pour adultes et enfants et visites guidées à connaître et réserver en contactant le service des publics au 01 74 56 11 23, ou par mail : servicedespublics.musee@ville-isle-adam.fr

lundi 3 avril 2023

La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben

La vie secrète des arbres n'est pas une nouveauté mais c'est seulement il y a quelques jours, à l'occasion d'un trajet dans le métro qu'une immense affiche m'a signalé ce livre, traduit en 32 langues , numéro un des ventes en Allemagne avec plus de 650 000 exemplaires vendus depuis mai 2015 et qui est devenu un étonnant best-seller aux États-Unis.
Les forêts ressemblent à des communautés humaines. Les parents vivent avec leurs enfants, et les aident à grandir. Les arbres répondent avec ingéniosité aux dangers. Leur système radiculaire, semblable à un réseau internet végétal, leur permet de partager des nutriments avec les arbres malades mais aussi de communiquer entre eux. Et leurs racines peuvent perdurer plus de dix mille ans…
Rien n’est farfelu, bien au contraire dans cet ouvrage de Peter Wohlleben, parfaitement traduit de l’allemand par Corinne Tresca dont je salue la qualité de son  travail.

Je me suis souvent exclamée en découvrant les propos de ce forestier, qui dirige aujourd’hui une forêt écologique. Pensez donc : malgré des millions de graines les statistiques sont formelles, un arbre n’engendre qu’un seul et unique successeur.lequel prendra sa place le moment venu. Sachant qu’un hêtre produit au moins 30 000 faînes tous les 5 ans, qu’il atteint la majorité sexuelle entre 80 et 150 ans et que sa longévité est de 400 ans au maximum, il produira environ 1,8 millions de faînes et une seule deviendra un arbre. Ramené à l’échelle de la forêt entière c’est plus difficile que gagner au loto. Tous les autres embryons seront soit mangés par les animaux, soit transformés en humus par les champignons et les bactéries (p. 42).
Autre découverte impressionnante que d’apprendre que le réseau d’un champignon est immense. Son mycélium peut atteindre 900 hectares, 600 tonnes en 2400 ans. On comprend en quoi il permet aux arbres de communiquer entre eux. L’auteur surnomme les champignons l’Internet de la forêt (p. 64).

Peter Wohlleben explique en quoi la perte des feuilles est un bénéfice pour l’arbre qui, ainsi, diminue sa portée au vent en hiver et traversera mieux la période des bourrasques (p. 154). En effet la superficie de ses feuilles représente 1200 mètres carrés. Les sapins, qui renouvellent moins vite leurs épines, courent plus de risques de ployer sous le poids de la neige. Voilà pourquoi on les remarque si souvent courbés, particulièrement au bord de la mer.

Les chiffres qu’il communique sont impressionnants, dans l’infiniment grand comme dans l’infiniment petit. J’ai eu la chance de voir un des plus grands arbres du monde, celui de Tule, au Mexique (ci contre), impossible à photographier dans son entièreté tant il est volumineux, et qui impose le respect.

Les connaissances de l’auteur sont passionnantes et le ton de la rédaction en fait un ouvrage qu’on a envie de dévorer comme on le ferait d’un livre d’aventures ou de contes fantastiques. J’ignorais que les séquoias ne pouvaient pas, en Europe, atteindre la même hauteur qu’en Amérique. Voilà pourquoi celui de l’arboretum de Châtenay-Malabry (ci-dessous) demeurera somme toute modeste.
Une chose est sûre, même pour moi qui connaissais déjà pas mal de choses : je ne me promènerai plus de la même façon en forêt. Je serai attentive à bien davantage de choses puisque la démonstration m’a été faite que les arbres peuvent voir et entendre.

Je savais par exemple, depuis que j’ai lu Gilles Clément, que les plantes sont de grandes voyageuses. Mais je n’avais pas pensé que, sous l’influence des changements climatiques, des arbres pouvaient intentionnellement devenir migrateurs.

Cet ouvrage devient porteur d’un optimisme qui réconforte pour les années à venir, pourvu qu’on prenne malgré tout soin de la nature.

La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben, traduit de l’allemand par Corinne Tresca, éditions Les arènes, mars 2017 pour la publication française

dimanche 2 avril 2023

Afrique du Sud : Leila Rose Fanner, Lindokuhle Khumalo, Morgan Mahape et Zanele Muholi

En raison du contexte politique de l’Afrique du Sud, les artistes noirs ont trop longtemps été ignorés alors que depuis un peu plus d’une décennie, la scène sud-africaine est sans nul doute la plus riche et la plus dynamique du continent africain et revêt une importance majeure à l’échelle du monde de l’art.

Voilà pourquoi la Maison des Arts d'Antony (92) a choisi de donner la parole à quatre d’entre eux : Leila Rose Fanner, Lindokuhle Khumalo, Morgan Mahape et Zanele Muholi, exposant tous dans la même galerie, la Galerie Carole Kvasnevski, 39 rue Dautancourt, 75017 Paris

Au-delà de l’évident caractère esthétique de leurs œuvres, tous ont en commun de porter un discours plus ou moins direct sur l’histoire de leur pays, passée et actuelle, en évoquant par exemple l’Apartheid, la ségrégation, le racisme, tous les types de violences, les problématiques connexes d’aujourd’hui autour de l’identité, du genre, … ou des pistes pour trouver sa place dans le monde d’aujourd’hui.

Chacun, à sa manière, aborde ces thématiques locales à portée universelle avec des techniques et des références artistiques multiples, mêlant souvent Afrique du Sud et Occident. Ils ont aussi en commun d’avoir retenu le portrait pour traiter les sujets qu’ils ont à coeur.

Autre point commun : il est particulièrement intéressant de regarder de loin puis de s'approcher pour discerner les détails des oeuvres. Voilà pourquoi j'ai photographié chacune de celles que j'ai retenues en plan large puis en me focalisant sur un détail du même tableau.
Au rez-de-chaussée je suis saisie par le recours à un média totalement inédit, la perle de verre avec laquelle Morgan Mahape tisse d’immenses portraits en faisant dialoguer beaux-arts et culture populaire. C'est un artiste autoditacte né en 1983 à Umlazi, Durban, en Afrique du Sud. Ses oeuvres s'inspirent de la nature où la végétation est un symbole de vie et de développement.
" Je travaille avec des perles de verre enfilées sur des lignes de pêche. D'abord je découpe un morceau de bois et j'utilise des clous pour tendre les lignes, puis j'enfile les perles une par une. Chaque ligne est indépendante. L'ensemble apparaît quand on assemble toutes les cordes, parce que la technique elle-même repose sur un concept d'unité. Chaque perle représente un individu et les perles sur la ligne représentent un groupe de personnes".
Dans la pièce voisine, il est évident que les tableaux de Leila Rose Fanner évoquent l’univers de Gustav Klimt bien que les couleurs qu’elle emploie soient moins vives. Pour elle, l’art est une célébration et elle peint des paysages oniriques inspirés notamment de habités par des silhouettes féminines noires.

Métisse née en Californie en 1969, d'une artiste sud-africaine et d'un musicien afro-américain, élevée en Afrique du Sud, cette artiste, peintre et illustratrice, se promène entre paysages abstraits et figures ornementales, comme tissant une toile d’Afrique inspirée par l’art nouveau européen. Elle travaille actuellement dans son studio du Cap et utilise aujourd'hui l'huile et le pastel à l'huile sur bois et sur toile.

Sa première exposition solo au Cap : " Superwomen ", fut organisée à la Kunsthouse Gallery de Kloof Street, au Cap, en 2008. Elle a reçu le Highly Commended Award lors du concours britannique Rise Art 2018. Ses peintures ont été publiées notamment dans le magazine Harlem Fine Arts, la galerie Vogue et SA Art Times. Ses œuvres font partie de collections publiques et privées en Afrique du Sud, aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France, en Belgique, en Australie, au Kenya, en Suède, en Norvège et en Allemagne.
Au premier étage, le plus jeune invité, Lindokuhle Khumalo, suit un chemin similaire aux trois autres artistes, "explorant les valeurs culturelles actuelles et visitant en partie sa spiritualité zouloue". Il réalise de grands portraits évoquant l’art cinématographique en nous parlant autant de nos sociétés actuelles que de l’importance des ancêtres, qui sont sans doute les visages qui se laissent systématiquement deviner dans le noir des caméras lorsqu’on s’approche des oeuvres.

Son travail est essentiellement une réflexion artistique des expériences sociales à plusieurs niveaux, et une quête personnelle, explorant les valeurs culturelles actuelles et visitant en partie sa spiritualité zouloue. En tant qu'artiste, il explore surtout les figures, plus que d'autres éléments.

Sa jeune sœur est devenue sa muse, car elle l'a toujours inspiré à la fois comme sujet artistique et comme personne avec laquelle il partage des opinions sociales contemporaines. La couleur verte, symbole de l’espoir, est une récurrence dans son travail. Elle est un moyen de garder un lien avec ses origines et sa famille qui sont également une source d’inspiration.
Lindokuhle Khumalo est un artiste contemporain sud-africain né en 1995 dans le petit village de Ndwedwe, au KwaZulu-Natal. En 2015, il a commencé à se concentrer sur sa carrière artistique et a participé en 2016 à une résidence au Rorkes Drift Craft Centre où il a étudié l'impression textile sous le mentorat de l'artiste suédois, Marlin Sellmen.

En 2017, Khumalo a reçu des commandes privées pour créer des peintures murales pour la municipalité de Thekwini. Lindokuhle Khumalo a également eu l'occasion de participer au projet 'Ikhono LaseNatali' de l'artiste Sir Zanele Muholi.

Il a participé à diverses expositions collectives à travers le continent africain et a présenté une autre exposition solo à la foire d'art AKAA lors de leur édition en ligne en 2020. Ses œuvres font désormais partie de la collection de la National Art Bank en Afrique du Sud et de nombreuses collections privées en Europe.
Toujours à l'étage, Zanele Muholi, artiste de renommée internationale, avec qui Lindokuhle Khumalo et Leila Rose Fanner ont d'ailleurs travaillé, présente une sélection d’autoportraits photographiques, peints et sculptés dénonçant toutes les formes de violence (raciales, sexuelles et de genres). 

Il y a une certaine fierté à présenter des oeuvres de ce photographe et activiste sud- africain·e de renommée internationale, dont le travail documente la vie de la communauté noire LGBTQIA+ (lesbienne, gay, bisexuel·le, transgenre, queer, intersexe, asexuel·le + ) et des individus qui la constituent, faisant ainsi honneur à l’un·e des artistes les plus salué·es aujourd’hui.

Et pour la première fois, la Maison des Arts a donné carte blanche à une classe pour s'exprimer au sujet de huit oeuvres de l'exposition. Les élèves ont réalisé des cartels qui sont l'aboutissement de leur perception, de leur compréhension et de leur interprétation des images qui leur ont été proposées en amont de l'exposition.
Leurs dessins, leurs collages et leurs textes pourront inviter le visiteur à voir les oeuvres sous un autre regard. C'est une initiative qui mérite d'être poursuivie.

Pour finir je vous propose d'entreprendre une visite virtuelle de cette exposition, détaillée puisqu'elle fait un peu plus de 13 minutes, en espérant qu'elle vous donnera envie d'aller sur place.

Afrique du Sud : Leila Rose Fanner, Lindokuhle Khumalo, Morgan Mahape et Zanele Muholi
Maison des Arts
Parc Bourdeau - 20 rue Velpeau - 92160 Antony
Du 1er mars au 30 avril 2023 - Entrée libre

samedi 1 avril 2023

Parlons VIN parlons Bien !

Nous sommes prévenus, ce livre n’est ni un guide, ni un atlas, ni un manuel (p. 7), mais il est un puits de science, truffé de références culturelles en littérature (p. 162), sur les chansons à boire, la peinture, le cinéma, de faits historiques et d’explications … parfois teintées de surréalisme.

On le savourera en le lisant d’une traite, en faisant des prélèvements au petit bonheur des pages, en utilisant le lexique … Toutes les méthodes seront bonnes pourvu qu’on ait la félicité. Car l’ouvrage est plutôt jouissif et il faut féliciter les trois auteures de leur éclectisme, Alicia Dorey, Marcelle Ratafia et Louise Pierga.

Parlons VIN parlons Bien ! passe en revue les verres et les bouteilles. Le bourguignon dégustera dans un ballon alors que le bordelais lèvera un verre tulipe. J’ai appris que c’est aux Anglais que l’on doit l’intronisation de la bouteille en verre (p. 98), et que l’invention du cubitainer date de 1955.

La bouteille alsacienne a une forme de flûte, la bordelaise est droite alors que la bourguignonne est plus large tandis que les rosés de Provence n’ont aucune limite dans leur fantaisie. La bouteille de Champagne doit être ultra résistante (même si on a réussi récemment à en diminuer le poids pour des raisons autant économiques qu’écologiques, faisant ainsi baisser les frais de transport et leur impact carbone). Quant à l’Adélaïde, c’est la plus grande au monde, avec une contenance de 93 litres.

J’ignorais que le tire-bouchon que j’utilise est un Charles de Gaulle, en raison de sa paire de leviers qui se dressent comme les bras du général dans un discours légendaire. Qu’on appelle limonadier celui qui combine coupe-capsule, ouvre-bouteille et décapsuleur, créé en 1882 par un allemand (p. 77).

Ayant souvent entendu d’un vin qu’il avait de la cuisse sans parvenir à saisir s‘il s’agissait d’un défaut ou d’un compliment, je sais désormais qu’il est plus convenable de dire qu’il est charnu, à savoir doté d’une belle matière, qui donne envie de le croquer à pleines dents (p. 50). Au chapitre des reproches, on trouve le qualificatif « aqueux » qui laisserait entendre une adjonction d’eau, et le terme de perlant qui laisse présager le risque d’une refermentation en bouteille.

Pour ce qui est du lexique, on parle d’arômes pour désigner les parfums qui se dégagent au nez, de notes pour les saveurs qui se révèlent en bouche, et de caudalie pour mesurer la persistance. Une des caractéristiques les plus fréquentes concerne le caractère tannique d’un breuvage, sachant qu’il ne concerne pas les vins blancs puisqu’on ne fait pas macérer le raisin blanc avec sa peau. 

L’information coule de source : seuls les vins rouges peuvent être tanniques. Le mot vient du gaulois tann signifiant chêne, si bien qu’on peut dire d’un vin râpeux qu’il envoie du bois. L’inconvénient majeur est qu’il ne convient pas de servir un vin rouge avec le fromage (p. 185) mais du blanc comme je le répète souvent. Le tannin a cependant des propriétés appréciables, anti bactériennes, qu’on retrouve dans le thé. Comme je n’aime pas particulièrement les vins très tanniques il est donc logique que je ne sois pas une grande buveuse de thé. 

Vous saurez que le saint patron des vignerons est Saint Vincent, sans que la sonorité de son nom ait joué un rôle (p. 169) et vous deviendrez incollable sur les régions vinicoles, et leurs cépages rois. Voilà quelques pages à lire, et relire un verre à la main pour mémoriser les caractéristiques qui nous sont pointées.

Le Beaujolais nouveau s'inscrit dans une vieille pratique consistant à commercialiser un vin juste après sa vendange. En 1935, la réglementation autour des AOC interdit la vente des vins nouveaux avant mi-décembre. Les vignerons du Beaujolais s'insurgent et obtiennent le droit en 1951 de mettre leur vin sur le marché un mois plus tôt. Et s'il a un goût de banane c'est que la fermentation est mal finie.

On apprend des recettes comme celle du blanc limé et de la soupe champenoise (p. 195) et même celle de la Michelada que j'avais connue au Mexique. La vérité est rétablie à propos du kir du chanoine dijonnais inventé par son prédécesseur (p. 194).

Les auteures n'édulcorent ni l'ivresse ni les fraudes, ni le vin meurtrier, ni même l'absinthe (p. 150). Il est bien entendu aussi question de législation, à travers notamment des lois anti-alcools, et je serais en faute d’omettre de vous rappeler qu'il faut consommer avec modération …

En refermant ce livre vous saurez ce qui différencie la taverne du cabaret ou de l'estaminet (p. 115). Vous saurez que boire un canon (p. 117) viendrait de la tradition maçonnique qui voulait que les convives tapent le verre sur la table avant de l'avaler d'un trait.

Et surtout, buvez bien, sans excès, faute de quoi vous vous réveilleriez avec la tirelire en palissandre (p. 213).

Parlons VIN parlons Bien ! de Alicia Dorey, Marcelle Ratafia et Louise Pierga, Editions Le Robert, 2022
Livre découvert grâce à Babelio

mardi 28 mars 2023

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes de Lionel Shriver

J’avais entendu dire beaucoup de bien de Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes de Lionel Shriver. Alors, forcément, je l’avais inscrit dans la (très longue liste des livres à lire).

J’ai démarré, comme on dit, bille en tête, et vaillamment, malgré un sujet qui ne m’affole pas. Sans afficher une mauvaise foi comparable à celle de Winston Churchill qui prétendait être en bonne santé parce qu’il ne pratiquait aucun sport, je sais que, à forte dose, cette activité créé plus de dégâts qu’elle ne procure de bien-être.

En cela je me trouvais plutôt en phase avec le propos de l’auteure, une américaine qui dénonce le refus d’accepter de vieillir, que l’on croit combattre par le culte du corps. Cette posture est sans doute plus visible aux USA que chez nous mais je connais tout de même des français pour qui le triathlon est devenu l’équivalent d’une drogue et qui ont pourri leurs relations familiales en y consacrant tout leur temps libre, sans parler de l’investissement financier qui en découle. Et j’approuve l’idée que le sport d’endurance organisé soit une industrie (p. 169).
Un beau matin, Remington fait une annonce tonitruante à son épouse Serenata : cette année, il courra un marathon. Ce sexagénaire certes encore fringant mais pour qui l'exercice s'est longtemps résumé à faire les quelques pas qui le séparaient de sa voiture mettrait à profit sa retraite anticipée pour se mettre enfin au sport ? Belle ambition ! D'autant plus ironique que dans le couple, le plus sportif des deux a toujours été Serenata jusqu'à ce que des problèmes de genoux ne l'obligent à la sédentarité.
Ce qu’elle a pris pour une passade devient une passion et les week-ends sont désormais consacrés à l'entraînement, sous la houlette de Bambi, la très sexy, très autoritaire (et très coûteuse) coach. Le mari, jadis débonnaire et volontiers empoté, a laissé place à un être arrogant et impitoyable. Remington et Serenata pourront-ils continuer la route ensemble ?
Le lexique employé par Lionel Shriver a beau être riche d’expressions n’appartenant qu’au monde sportif, je n’ai pas appris grand chose. Je savais que si la longueur d’un marathon est de 42, 195 km c’est parce que c’est la distance séparant la ville de Marathon d’Athènes (p. 52) et très franchement peu m’importait d’apprendre que le meilleur temps a été choisi comme titre pour ce roman.

J’ai trouvé Serenata fort sympathique et j’ai admiré toutes ses idées plus ou moins extrêmes pour inventer de nouveaux concepts, qui restent secrets. A titre d’exemple, elle fait remarquer à son beau-père que l’épuisement est devenu une industrie. Imaginez un peu, tout ce bois que vous manipuliez et ces poutres métalliques que vous hissiez autrefois, vous pourriez maintenant demander aux gens de le faire à votre place, et même leur demander de vous payer pour ce privilège. Il suffirait de changer « chantier de construction “ en “salle de sports ». Et elle ajoute qu’on pourrait appeler cette nouvelle discipline Ereksion avec un k pour plus de modernité (p.62).

Ce n’est pas faux. Pas plus que de pointer qu’autrefois, quand on voulait attirer les touristes, on créait un salon du livre alors qu’aujourd’hui il n’y a pas une ville qui ne parraine un marathon (p. 104).

Le style est mordant, vif, à l’humour teinté de noirceur et d’acidité. Les personnages sont très vivants, y compris les enfants du couple, dont les parents ont conscience qu’ils sont de vrais cas sociaux (p. 97).

Mais voilà, 480 pages extrêmement dialoguées ont représenté pour moi un marathon littéraire. Je me suis essoufflée. J’ai lâché à mi-chemin malgré de très grandes qualités qui en feraient une trame formidable pour une adaptation cinématographique.

J’ai déclaré forfait avant de savoir si, au moment de la retraite, le couple était, ou non, soluble dans le sport.

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes de Lionel Shriver, traduit de l’anglais par Catherine Gilbert, Belfond, 2021

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