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lundi 31 mai 2010

Disparition de Louise Bourgeois



Fin des aventures de LOUISE LA MALICE



C'était en avril 2008. Je m'étais fait violence pour aller au Centre Pompidou ce soir-là. Il faisait gris. Il faisait froid. Je ne pouvais pas me décommander : la visite commentée de l'exposition d'une artiste (vivante et en activité) française de renommée internationale, cela ne se loupe pas.

Je m'attendais à être choquée. J'avais été bouleversée. Parce qu'on n'a pas besoin d'être grandement compétente en histoire de l'art ou de la psychanalyse, ce que je ne suis pas, pour réaliser qu'on déambulait parmi des œuvres majeures. A commencer par cette araignée géante qui donnait l'illusion de s'emmêler les pinceaux...

Quelques axes récurrents étaient déclinés à l'envie : la maison qui est aussi la famille, la mère qui est aussi le travail, le père qui est aussi la violence.

On accédait à l'exposition en empruntant les escalators des coursives (en rouge sur la photo). La vue magnifique sur les toits de Paris est la première récompense. On peut regretter de n'y avoir accès que si on possède le billet d'entrée pour une exposition, ce qui restreint l'accès aux simples touristes.

Le parcours de visite ne respectait pas strictement la chronologie. Il avait été conçu pour permettre d'accéder progressivement à l'univers de l'artiste. On découvrait d'abord la première maison. C'était celle de Choisy-le-Roi où ses parents tenaient une entreprise de restauration de tapisseries anciennes. Elle était représentée comme la maquette d'un palais, avec finesse, sculptée dans le marbre (dans les années 90) , enclose derrière un grillage qui contrastait avec la pureté et la blancheur de la pierre. C'était la maison de l'enfance. L'enseigne métallique "Aux vieilles tapisseries" désignait aussi le lieu de travail. Louise y avait fait ses premiers dessins professionnels en remplaçant à 11 ans un ouvrier. Elle dessinait alors les parties manquantes de tapisseries, se spécialisant dans les jambes et les pieds. C'était l'endroit où elle avait été confrontée à la trahison (celle de son père trompant sa mère avec sa nurse). C'était aussi une certaine vision de son pays tout entier, la France, dont l'emblème terrible est la guillotine qui ferme un des côtés de l'œuvre.

Louise Bourgeois, on l'aura deviné, affectionnait les contrastes et ne reculait pas devant les paradoxes. Elle dépassait ses souffrances au moyen d'une production artistique intense qui permet la sublimation. L'art était devenu très vite pour Louise Bourgeois un gage de maintien de la santé mentale. Elle travaillait sans cesse, comme une "abeille ouvrière", et notait sans relâche dans des carnets ses pensées en expliquant le trajet de son œuvre de création.

Jeune adulte, elle avait fait des études artistiques. A 25 ans, en 1936, elle quittait ses parents, louait un appartement dans un immeuble où André Breton avait sa galerie et où se trouvait aussi un atelier de fabrique de prothèses, ce qui la marquera sans aucun doute. Deux ans plus tard elle exposait déjà dans la galerie de tapisseries de son père, y rencontrait l'historien d'art américain Robert Goldwater, l'épousait, adoptait un orphelin français de 3 ans et partait s'installer à New-York. Le mal du pays l'a conduite à sculpter ce qu'elle appellait "personnages", véritables totems sculptés dans des troncs de séquoia à la lame de rasoir, inspirés de l'art primitif .

Parfois une touche de blanc virginal ou de bleu mystique suggèrent le féminin ou le masculin. Certaines œuvres, comme la mère et ses trois fils me font penser à d'énormes aiguilles percées de "chats". On ne peut s'empêcher de faire le lien entre leur forme et l'aiguille à tapisserie, remarquer que l'artiste a eu trois garçons et faire un jeu de mots entre fils et fil.

Elle appréciait l'action physique de la sculpture. Elle a dit : il faut abandonner le passé tous les jours ou bien l'accepter. Et si on n'y arrive pas,on devient sculpteur. Cependant, elle dessineait également, ce qu'elle désignait sous le nom de pensées-plumes.

Son fils, Jean-Louis, nait en 1940. Elle continue de travailler, rencontre Calder, Marcel Duchamp, le Corbusier, Joan Miro, qui exerceront probablement chacun une influence. Dans les années 60, elle a 50 ans et n'a pas encore produit l'essentiel de son oeuvre ... Elle expérimente le plâtre, le latex ... et produit des œuvres qui incitent à la comparaison avec une artiste plus jeune, qui commence à faire parler d'elle, Niki de Saint-Phalle qui imagine avec son mari Jean Tinguely la fontaine Stravinsky, installée sur le côté du Centre Pompidou, quoique les réalisations de Niki laissent moins voir la souffrance de leur auteur du fait de l'abondance des couleurs.

Louise a aussi beaucoup dessiné. Comme par exemple des tourbillons au pastel blanc sur du papier rouge en 1968, une œuvre sans titre sur laquelle nous pouvons projeter nos souvenirs de cette année-là, ou la rage de tout enfant submergé par la colère, à moins que l'on pense à la sensation du vent ébouriffant ses cheveux alors qu'elle travaillait en plein air dans son atelier new-yorkais, installé sur le toit d'un gratte-ciel.

Dans les années 90, Louise Bourgeois va exorciser un travail de mémoire en enfermant des objets dans des chambres demi-closes, sorte de lieux où se conjuguent magie et tragédie. Ses installations deviennent alors de plus en plus théâtrales.

Avec même l'emploi de véritables portes de théâtre new-yorkais. Je devrais dire "le recyclage", parce que Louise Bourgeois utilisait divers objets comme l'ont fait bien des artistes de l'art brut. Mais avec elle, les objets détournés avaient tous un lien avec sa propre histoire, et singulièrement son enfance. Elle va régler ses comptes avec le père, puis la mère. Il est amusant de remarquer à ce propos qu'elle se situait vraiment entre les deux en commençant systématiquement toute interview par : je m'appelle Louise Joséphine Bourgeois, ce qui prend un sens particulier si on observe que Louis est le prénom de son père (qu'elle transmettra pour partie son fils ...), Joséphine celui de sa mère, et qu'elle n'a jamais pris le nom de son mari.

Elle utilisa beaucoup la couleur rouge qui renvoie au festin cannibale. Mais qui est aussi la couleur du théâtre. Elle écrivait : "la couleur est plus forte que le langage (...) La couleur rouge est une affirmation à n'importe quel prix -sans se soucier des dangers du combat, de contradiction, d'agression. Elle est représentative de l'intensité de l'émotion éprouvée".

Son œuvre oscillait en permanence entre horreur et humour. Comment interpréter autrement cette installation de 1996 ? A la fois légère (la soie des vêtements bouge au moindre souffle) et macabre (ce sont de véritables clavicules de bœuf qui servent de porte-manteaux). La structure est un porte-bobines comme ceux d'un atelier de tapisseries. Au pied du socle on pouvait lire, en lettres capitales une suite d'indices qui résumait toute son enfance :

couturiere
maitresse
detresse
stress


A la fin des années 90 surgissent des araignées de plus en plus monumentales. La plus grande, de 9 mètres d'envergure, campera dans le jardin des Tuileries jusqu'au 2 juin.


Cette fois c'est clairement la figure maternelle qui nous était montrée, qui tissait, qui emprisonnait ... C'est un animal qui ne cesse jamais de sécréter son fil, une protéine de soie au demeurant si solide (plus résistante que l'acier) que la recherche médicale s'en empare pour la fabrication de valves cardiaques et que l'armée s'y intéresse pour concevoir de nouveaux gilets pare-balles.

Louise Bourgeois va aussi créer des poupées, toutes sortes de têtes et de figures rembourrées, composant des personnages plus ou moins hystériques et abimés, rappelant encore la lutte de l'artiste pour conjurer les traumatismes et lutter contre la dépression.

Ces dernières années Louise Bourgeois a surtout dessiné. L'exposition de 2008 s'achèvait avec 47 dessins encadrés sur le thème inaltérable du tissage, tous sobrement signés LB, disposés alternativement à la verticale ou à l'horizontale, composant une métaphore supplémentaire à la toile composée de fils de chaine et de trame. A-t-elle pu se tromper en écrivant le titre "tous les cinque", traduit tous les cinq (elle, son mari, ses trois garçons) ou a-t-elle fait une référence peu lisible à l'italien ? Un regard attentif repère des coulures blanches de typex sur quelques traits de couleur, ce produit utilisé par les correcteurs d'erreurs typographiques ...

Ce qui émanait de l'exposition c'était l'incroyable vitalité de Louise Bourgeois. Une femme qui, à 96 ans, produisait toujours et qui tenait salon chaque dimanche, prodiguant des conseils éclairés à de jeunes artistes. C'était quelqu'un qui forçait le respect. Les immenses portraits photographiques étaient étonnants parce que son visage, marqué naturellement par les années, était resté souriant et beau, sans aucun recours à la chirurgie esthétique.

C'est une artiste qui a autant été animée par la souffrance de l'enfance qu'elle a été propulsée par le bonheur de l'âge adulte. Tout demeurait double en elle : elle sculptait comme un homme, elle cousait comme une femme, elle était à cheval entre les deux cultures française et américaine. Elle offrait une œuvre en noir et rouge. Le terme anglais exhibition aurait mieux convenu au mot français exposition.

Inaltérable, surprenante, inclassable. Tous les adjectifs qu'on convoquait pour la qualifier étaient impropres. Parce qu'elle était inqualifiable, radicalement différente. C'est pourquoi on a raison de la considérer comme une artiste majeure. Et surtout de l'apprécier ... en l'approchant avec simplicité, les mains tendues.

Ces dernières années les mains ont pris une symbolique à plusieurs titres, nettement décryptable au quatrième étage du Centre Pompidou où se tenait une petite exposition complémentaire. Les mains sont les premiers outils de travail de l'artiste. Celles qui tissent, qui cousent, qui dessinent, qui tiennent les ciseaux (même nom pour l'outil du sculpteur et celui de la couturière ...), qui caressent l'enfant et qui se tendaient chaque matin vers Jerry Gorovoy, l'assistant et l'ami qui apparaissait chaque matin vers 10 heures. Une venue qu'elle a célèbrée en imprimant sur du papier à musique ses bras recouverts de peinture rouge et en réalisant une série de gravures rehaussées à la gouache rouge : 10 AM WHEN YOU COME.

Mes yeux s'étaient écarquillés sur un poème :

I had gone back to
Antony with my children
to see the house where I had grown up
and where the river Bièvre flowed
through the backyard.
But the river was gone.
Only the trees that my father had planted
along its edge
remained as witness.
J'avais découvert avec stupéfaction cette Ode à la Bièvre, composée en 2002, accompagnée d'une sorte de série de "dessins textiles", à partir de tissus découpés puis brodés qui auraient pu être reliés en un livre étant donné les 4 anneaux apparents sur le côté. La surprise ne tenait pas tant à ce patchwork délicat aux motifs abstraits qu'au fait que je connais la Bièvre, qui coule à côté de chez moi, et dont je savais la réputation historique (le fort taux de tanin de la Bièvre était bon pour les travaux sur la laine et aidait à fixer les colorants).

Je suis revenue à Antony avec mes enfants pour revoir la maison où j’ai grandie et la rivière qui traversait le jardin. Mais la rivière avait disparu. Ne restaient que les arbres que mon père avait plantés sur ses rives, demeurant là comme uniques témoins.

On m’a raconté qu’autrefois la Bièvre était une jolie rivière. Devenue un égout au 19ème siècle, elle a été, depuis, enfermée dans un tuyau et enterrée. Sous l'impulsion notamment d'élus de Verrières-le-Buisson, elle a été récemment réhabilitée sur le territoire des Yvelines et de l'Essonne, … jusqu'à l'entrée d'Antony.

On ne peut que souhaiter le prolongement de cette action sur Antony, avec le réaménagement des abords de ses affluents, permettant à la maison de la famille Bourgeois, 11 avenue de la Division Leclerc, (en plein centre ville, face au cinéma le Sélect) de retrouver les bords de sa rivière.

La fondation italienne Emilio-e-Annabianca-Vedova préparait à Venise une exposition d'œuvres inédites de l'artiste intitulée "Louise Bourgeois. The Fabric Works" sur laquelle elle est intervenue activement, jusqu'à il y a deux jours. L'inauguration était programmée pour vendredi.

samedi 19 avril 2008

LOUISE BOURGEOIS AU CENTRE POMPIDOU



ou les aventures de LOUISE LA MALICE



Je m'étais fait violence pour aller au Centre Pompidou ce soir-là. Il faisait gris. Il faisait froid. Je ne pouvais pas me décommander : la visite commentée de l'exposition d'une artiste (vivante et en activité) française de renommée internationale, cela ne se loupe pas.

Je m'attendais à être choquée. J'ai été bouleversée. Parce qu'on n'a pas besoin d'être grandement compétente en histoire de l'art ou de la psychanalyse, ce que je ne suis pas, pour réaliser qu'on déambule parmi des œuvres majeures. A commencer par cette araignée géante qui donne l'illusion de s'emmêler les pinceaux...

Quelques axes récurrents sont déclinés à l'envie : la maison qui est aussi la famille, la mère qui est aussi le travail, le père qui est aussi la violence.

On accède à l'exposition en empruntant les escalators des coursives (en rouge sur la photo). La vue magnifique sur les toits de Paris est la première récompense. On peut regretter de n'y avoir accès que si on possède le billet d'entrée pour une exposition, ce qui restreint l'accès aux simples touristes.

Le parcours de visite ne respecte pas strictement la chronologie. Il a été conçu pour permettre d'accéder progressivement à l'univers de l'artiste. On découvre d'abord la première maison. C'est celle de Choisy-le-Roi où ses parents tenaient une entreprise de restauration de tapisseries anciennes. Elle est représentée comme la maquette d'un palais, avec finesse, sculptée dans le marbre (dans les années 90) , enclose derrière un grillage qui contraste avec la pureté et la blancheur de la pierre. C'est la maison de l'enfance. L'enseigne métallique "Aux vieilles tapisseries" désigne aussi le lieu de travail. Louise y a fait ses premiers dessins professionnels en remplaçant à 11 ans un ouvrier et dessine les parties manquantes de tapisseries, se spécialisant dans les jambes et les pieds. C'est l'endroit où elle a été confrontée à la trahison (celle de son père trompant sa mère avec sa nurse). C'est aussi une certaine vision de son pays tout entier, la France, dont l'emblème terrible est la guillotine qui ferme un des côtés de l'œuvre.

Louise Bourgeois, on l'aura deviné, affectionne les contrastes et ne recule pas devant les paradoxes. Elle dépasse ses souffrances au moyen d'une production artistique intense qui permet la sublimation. L'art est devenu très vite pour Louise Bourgeois un gage de maintien de la santé mentale. Elle travaille sans cesse, comme une "abeille ouvrière", et note sans relâche dans des carnets ses pensées en expliquant le trajet de son œuvre de création.

Jeune adulte, elle fait des études artistiques. A 25 ans, en 1936, elle quitte ses parents, loue un appartement dans un immeuble où André Breton a sa galerie et où se trouve aussi un atelier de fabrique de prothèses, ce qui la marquera sans aucun doute. Deux ans plus tard elle expose déjà dans la galerie de tapisseries de son père, y rencontre l'historien d'art américain Robert Goldwater, l'épouse, adopte un orphelin français de 3 ans et part s'installer à New-York. Le mal du pays la conduit à sculpter ce qu'elle appelle "personnages", véritables totems sculptés dans des troncs de séquoia à la lame de rasoir, inspirés de l'art primitif .

Parfois une touche de blanc virginal ou de bleu mystique suggèrent le féminin ou le masculin. Certaines œuvres, comme la mère et ses trois fils me font penser à d'énormes aiguilles percées de "chats". On ne peut s'empêcher de faire le lien entre leur forme et l'aiguille à tapisserie, remarquer que l'artiste a eu trois garçons et faire un jeu de mots entre fils et fil.

Elle apprécie l'action physique de la sculpture. Elle dira : il faut abandonner le passé tous les jours ou bien l'accepter. Et si on n'y arrive pas,on devient sculpteur. Cependant, elle dessine, également, ce qu'elle désigne sous le nom de pensées-plumes.

Son fils, Jean-Louis, nait en 1940. Elle continue de travailler, rencontre Calder, Marcel Duchamp, le Corbusier, Joan Miro, qui exerceront probablement chacun une influence. Dans les années 60, elle a 50 ans et n'a pas encore produit l'essentiel de son oeuvre ... Elle expérimente le plâtre, le latex ... et produit des oeuvres qui incitent à la comparaison avec une artiste plus jeune, qui commence à faire parler d'elle, Niki de Saint-Phalle qui imagine avec son mari Jean Tinguely la fontaine Stravinsky, installée sur le côté du Centre Pompidou, quoique les oeuvres de Niki laissent moins voir la souffrance de leur auteur du fait de l'abondance des couleurs.

Louise dessine aussi. Comme par exemple des tourbillons au pastel blanc sur du papier rouge en 1968, une œuvre sans titre sur laquelle nous pouvons projeter nos souvenirs de cette année-là, ou la rage de tout enfant submergé par la colère, à moins que l'on pense à la sensation du vent ébouriffant ses cheveux alors qu'elle travaille en plein air dans son atelier new-yorkais, installé sur le toit d'un gratte-ciel.

Dans les années 90, Louise Bourgeois va exorciser un travail de mémoire en enfermant des objets dans des chambres demi-closes, sorte de lieux où se conjuguent magie et tragédie. Ses installations deviennent de plus en plus théâtrales.

Avec même l'emploi de véritables portes de théâtre new-yorkais. Je devrais dire "le recyclage", parce que Louise Bourgeois utilise divers objets comme l'ont fait bien des artistes de l'art brut. Mais avec elle, les objets détournés ont tous un lien avec sa propre histoire, et singulièrement son enfance. Elle va régler ses comptes avec le père, puis la mère. Il est amusant de remarquer à ce propos qu'elle se situe vraiment entre les deux en commençant systématiquement toute interview par : je m'appelle Louise Joséphine Bourgeois, ce qui prend un sens particulier si on observe que Louis est le prénom de son père (qu'elle transmettra pour partie son fils ...), Joséphine celui de sa mère, et qu'elle n'a jamais pris le nom de son mari.

Elle utilise beaucoup la couleur rouge qui renvoie au festin cannibale. Mais qui est aussi la couleur du théâtre. Elle écrivait : "la couleur est plus forte que le langage (...) La couleur rouge est une affirmation à n'importe quel prix -sans se soucier des dangers du combat, de contradiction, d'agression. Elle est représentative de l'intensité de l'émotion éprouvée".

Son œuvre oscille en permanence entre horreur et humour. Comment interpréter autrement cette installation de 1996 ? A la fois légère (la soie des vêtements bouge au moindre souffle) et macabre (ce sont de véritables clavicules de bœuf qui servent de porte-manteaux). La structure est un porte-bobines comme ceux d'un atelier de tapisseries. Au pied du socle on peut lire, en lettres capitales une suite d'indices qui résume toute son enfance :

couturiere
maitresse
detresse
stress


A la fin des années 90 surgissent des araignées de plus en plus monumentales. La plus grande, de 9 mètres d'envergure, campera dans le jardin des Tuileries jusqu'au 2 juin.


Cette fois c'est clairement la figure maternelle qui nous est montrée, qui tisse, qui emprisonne ... C'est un animal qui ne cesse jamais de sécréter son fil, une protéine de soie au demeurant si solide (plus résistante que l'acier) que la recherche médicale s'en empare pour la fabrication de valves cardiaques et que l'armée s'y intéresse pour concevoir de nouveaux gilets pare-balles.

Louise Bourgeois va aussi créer des poupées, toutes sortes de têtes et de figures rembourrées, composant des personnages plus ou moins hystériques et abimés, rappelant encore la lutte de l'artiste pour conjurer les traumatismes et lutter contre la dépression.

Ces dernières années Louise Bourgeois a surtout dessiné. L'exposition s'achève avec 47 dessins encadrés sur le thème inaltérable du tissage, tous sobrement signés LB, disposés alternativement à la verticale ou à l'horizontale, composant une métaphore supplémentaire à la toile composée de fils de chaine et de trame. A-t-elle pu se tromper en écrivant le titre "tous les cinque", traduit tous les cinq (elle, son mari, ses trois garçons) ou a-t-elle fait une référence peu lisible à l'italien ? Un regard attentif repère des coulures blanches de typex sur quelques traits de couleur, ce produit utilisé par les correcteurs d'erreurs typographiques ...

Et ce qui émane de l'exposition c'est l'incroyable vitalité de Louise Bourgeois. Une femme qui, à 96 ans, produit toujours et qui tient salon chaque dimanche, prodiguant des conseils éclairés à de jeunes artistes, est quelqu'un qui force le respect. Les immenses portraits photographiques sont étonnants parce que son visage, marqué naturellement par les années, est resté souriant et beau., sans aucun recours à la chirurgie esthétique.

C'est une artiste qui a autant été animée par la souffrance de l'enfance qu'elle a été propulsée par le bonheur de l'âge adulte. Tout demeure double en elle : elle sculpte comme un homme, elle coud comme une femme, elle est à cheval entre les deux cultures française et américaine. Elle offre une œuvre en noir et rouge. Le terme anglais exhibition conviendrait mieux au mot français exposition.

Inaltérable, surprenante, inclassable. Tous les adjectifs qu'on convoque pour la qualifier sont impropres. parce qu'elle est inqualifiable, radicalement différente. C'est pourquoi on a raison de la considérer comme une artiste majeure. Et surtout de l'apprécier ... en l'approchant avec simplicité, les mains tendues.

Ces dernières années les mains prennent une symbolique à plusieurs titres, nettement décryptable au quatrième étage du Centre Pompidou où se tient une petite exposition complémentaire. Les mains sont les premiers outils de travail de l'artiste. Celles qui tissent, qui cousent, qui dessinent, qui tiennent les ciseaux (même nom pour l'outil du sculpteur et celui de la couturière ...), qui caressent l'enfant et qui se tendent chaque matin vers Jerry Gorovoy, l'assistant et l'ami qui apparait chaque matin vers 10 heures. Une venue qu'elle célèbre en imprimant sur du papier à musique ses bras recouverts de peinture rouge et en réalisant une série de gravures rehaussées à la gouache rouge : 10 AM WHEN YOU COME.

Mes yeux s'écarquillent sur un poème :

I had gone back to
Antony with my children
to see the house where I had grown up
and where the river Bièvre flowed
through the backyard.
But the river was gone.
Only the trees that my father had planted
along its edge
remained as witness.
Je découvre avec stupéfaction cette Ode à la Bièvre, composée en 2002, accompagnée d'une sorte de série de "dessins textiles", à partir de tissus découpés puis brodés qui pourraient être reliés en un livre étant donné les 4 anneaux apparents sur le côté. La surprise ne tient pas tant à ce patchwork délicat aux motifs abstraits qu'au fait que je connais la Bièvre, qui coule à côté de chez moi, et dont je savais la réputation historique (le fort taux de tanin de la Bièvre était bon pour les travaux sur la laine et aidait à fixer les colorants).

Je suis revenue à Antony avec mes enfants pour revoir la maison où j’ai grandie et la rivière qui traversait le jardin. Mais la rivière avait disparu. Ne restaient que les arbres que mon père avait plantés sur ses rives, demeurant là comme uniques témoins.

On m’a raconté qu’autrefois la Bièvre était une jolie rivière. Devenue un égout au 19ème siècle, elle a été, depuis, enfermée dans un tuyau et enterrée. Sous l'impulsion notamment d'élus de Verrières-Le-Buisson, elle a été récemment réhabilitée sur le territoire des Yvelines et de l'Essonne, … jusqu'à l'entrée d'Antony.

On ne peut que souhaiter le prolongement de cette action sur Antony, avec le réaménagement des abords de ses affluents, permettant à la maison de la famille Bourgeois, 11 avenue de la Division Leclerc, (en plein centre ville, face au cinéma le Sélect) de retrouver les bords de sa rivière.

vendredi 18 novembre 2011

Je ne suis pas Eugénie Grandet de Shaïne Cassim

Alice n’est pas davantage Liouba, l’héroïne tchekhovienne de la Cerisaie qu’Eugénie Grandet, la sensible jeune fille imaginée par Balzac. Alice est sentimentale mais aucunement dépressive. C’est une battante qui se trouve juste secouée par des bouffées d’angoisse. Parce que les mauvaises nouvelles lui font de l’effet. Rien de plus normal, surtout quand on s’apprête à sortir de l’adolescence.

La jeune Alice pressent que la vie n’est pas un tapis de pétales de roses. Que les portables et Internet, s’ils ont modifié les codes de la communication, ne sont pas des remèdes à la solitude. Ce qui a changé c’est que les gens ont davantage honte d’avouer qu’ils se sentent seuls (p. 54).

On comprend vite qu’elle n’a pas auprès d’elle une maman qui la soutienne. Même pas une mère-araignée qui protège et dévaste, selon les mots de Louise Bourgeois. Juste une grande sœur qui devine tout et qui parvient toujours à régler les problèmes parce que la réalité ne lui résiste jamais longtemps. Tout cela agace prodigieusement Alice parce qu’elle veut vivre sa vie sans subir une influence et surtout pas marcher dans les traces de son ainée qui l’entraine voir les œuvres de cette extraordinaire artiste dont je me souviens de la dernière exposition parisienne.

Si Alice est anxieuse c’est à l’idée de se trouver confrontée à une absence de destin qui l’empêcherait de vivre réellement sa vie, comme cette Eugénie qui croyait se réaliser et qui n’a pas fait les bons choix. La jeune fille est bien décidée à ne pas attendre très longtemps que ses rêves s’exaucent.

J’ai emprunté avant-hier, pour écrire une chronique sur la pièce Bullet Park, cette analyse d’Irène Némirosvky qui estime que chez Tchekhov le sublime côtoie l’insignifiant et à laquelle Shaïne Cassim fait astucieusement référence (p.127). Une phrase que notre héroïne trouve « magique, irréelle, vitale et aride ».

De fait, les catastrophes majeures et mineures s’enchainent et percutent Anne-Louise sa fantastique sœur, Max, son pathétique beau-frère, Annabelle, sa très antipathique grand-mère, Alphonse, son romantique nouvel ami. Alice subit ainsi une vague d’impressions contraires, un tsunami émotionnel (p. 58) qui l’empêche de tourner rond. Momentanément.

Chacun de nous possède une Cerisaie imaginaire dans sa tête, çà s’appelle l’enfance et c’est un paysage éternel (…) qu’à un moment il faut savoir quitter pour avancer (p.147) même si le combat ne finit jamais en réalité. Il recommence, c’est tout. Et il faut toujours se relever, même en rampant.

N'allez pas croire que le livre est pessimiste. Il y a même des moments très joyeux comme le jeu des j'adore auquel s'affrontent les deux sœurs : l'une dit j'adore ceci ou cela, l'autre poursuit et celle qui ne trouve plus rien à annoncer a perdu. C'est plus sympathique que le ni oui ni non.

Je ne suis pas Eugénie Grandet se révèle être une jolie leçon de vie et nous sommes prêts, jeunes et vieux, à en recevoir tous les jours d'aussi belles.

Je ne suis pas Eugénie Grandet de Shaïne Cassim, École des loisirs, collection Médium, octobre 2011

dimanche 16 mars 2008

NOUVELLES ELECTIONS

RETOUR AUX URNES !

Plus je reçois des remarques encourageantes plus la pression devient forte. Je ne voudrais pas décevoir le petit lectorat dont le blog bénéficie. J'ai plusieurs articles "sur le feu" mais il y a encore un peu de travail autour avant qu'ils soient publiables.

Parce que (vous commencez à me connaître) je n'écris pas à la va-vite.

Puisque vous avez pris l'habitude de voter ... continuez !

Donnez-moi vos préférences et j'établirai la liste des priorités.

Voici le choix qui vous est proposé :






1 Les animaux au secours de la mode












2 Un amour de gâteau




3
Souvenirs de la Nouvelle-Orléans









4 Brunch au Murano














5
L.B., la femme araignée





6 Des fleurs à la mode



7 L'écharpe feuille expliquée pas à pas8 Promenade à Nancy












PS : J'ai pratiquement fini par écrire les billets annoncés. Vous lirez :
Restent le brunch au Murano (faudrait peut-être que j'y retourne une troisième fois pour confirmer mon avis, non ?) et les explications pour tricoter des fleurs (les vraies dans le jardin sont si belles, est-ce bien urgent ?)

jeudi 23 janvier 2025

Tatiana Wolska, Prix Drawing Now 2024, expose Belladone

Le vernissage de l’exposition Belladone au Drawing Lab intervient au moment où les médias se font l’écho d’un nouveau scandale. Offrir des fleurs coupées serait dangereux pour la santé en raison des multiples traitements avec des pesticides nécessaires à leur culture.

Louise Bourgeois n’avait pas attendu une telle annonce pour se débarrasser du moindre bouquet sur les marches de l’église voisine. Et c'est loin d'être un hasard si Tatiana Wolska, lauréate du prix Drawing Now 2024 fait référence à cette artiste.

Depuis toujours, la fleur peut autant être porteuse de vie que de mort. Si nécessaire en cardiologie et néamoins associée à la sorcellerie, la belladone en est un exemple archétypal.

L’exposition met en valeur des oeuvres que le spectateur interprète d’abord comme des aquarelles, peut-être des encres, et qui sont en fait exécutées aux crayons de couleur. Elles se meuvent et notre regard y voit des évocations florales, puis assez vite évocations du sexe féminin ou masculin.

La grande salle de l’espace d’exposition située au sous-sol est entièrement investie par une oeuvre produite spécialement. L'espace y devient une sorte d'agora qui sera foulée par les visiteurs. On a conscience que l’œuvre s’abîmera, c’est normal, mais elle ne se fanera pas complètement. Des fragments seront préservés et récupérés (et très probablement réinvestis ultérieurement).

Tatiana est née en 1977 en Pologne. Elle vit et travaille à Bruxelles. C'est peut-être la reconnaissance du Salon de Montrouge dont elle fut lauréate en 2014 qui aura été décisive dans sa pratique artistique. Je regrette de ne pas l'y avoir vue, mais je ne suis allée dans ce salon qu'à partir de 2015

Elle a l'habitude de pratiquer le recyclage et d'employer des matériaux de récupération. Ses sculptures le démontrent. Faire avec ce qu’on a ou ce qui est possible, ne pas dépasser le budget sont des contraintes qu'elle ne subit pas avec effroi et qui au contraire alimentent sa force créative.
 
Pour celle-ci, elle a travaillé sans maquette ni dessin préparatoire, par tâtonnement par ajouts, en tenant compte du noir du plafond et de l’éclairage horizontal au moyen de néons. Elle est restée vigilante tout au long du processus au rythme et à la gamme des couleurs de manière à ce que le résultat soit lumineux et vivant.

J'ai été saisie en descendant l'escalier par cet endroit qui pourrait  être considéré comme une extension du jardin des tarots de Niki de Saint Phalle. Tatiana (assise ci-contre au milieu de son oeuvre) est une artiste d’une simplicité touchante, très ancrée dans le quotidien, ne refusant aucune question mais trop fatiguée aujourd'hui pour répondre longuement à chacune, ce qui est tout à fait compréhensible quand on mesure l'ampleur du travail engagé.

Elle a cependant expliqué que cette installation était pour elle une "première" et que ce travail en volume faisait suite à une résidence l’été dernier en Sologne.

Mais c'est surtout Marianne Derrien, la commissaire, qui a pris la parole pour parler de cette artiste avec qui elle a d'abord noué un lien dans le domaine de la sculpture.

La jeune femme est commissaire indépendante, critique d'art et enseignante. Elle publie régulièrement des textes critiques. Elle est en résidence curatoriale au Wonder depuis 2020. Elle est lauréate, en 2023 du programme BMW Art Makers dans le cadre des Rencontres d'Arles et de Paris photo.

Elle a détaillé le processus créatif, auquel elle a participé activement pendant la dizaine de jours d'installation, positionnant et agrafant les morceaux de papier en suivant les directives de l'artiste qui elle-même s'activait tout autant.

Ce mode d'action est familier à Tatiana qui travaille souvent à 4 mains en invitant d’autres artistes.

Il a fallu beaucoup de scotch et ce sont près de 200 000 agrafes qui ont été nécessaires. Le résultat est graphique et structural, autant abstrait que figuratif. On prend compte de l'importance de ce matériau en s'approchant et il convient de remercier l'entreprise Raja pour son mécénat.
En déambulant dans l'installation on effectue un voyage physique et sensuel qui nous permet de prendre la mesure du défi et de traverser des mondes.
L'oeuvre n'est pas figurative. Elle est ouverte mais elle se ressent. La balade provoque une perte de repères qui nous conduit, par proximité sémantique entre beladone et Belledonne, dans le massif alpin de Belledonne, et on pourrait presque entendre belle dame.

vendredi 1 avril 2011

Poisson d'avril au Micro Onde

Le Centre d'Art contemporain de l'Onde inaugurait ce soir une nouvelle exposition sous l'intitulé gourmand CONVIVIO ou la plastique culinaire, conçue par Fabien Vallos (philosophe, écrivain et éditeur, professeur à l'École des beaux-arts de Bordeaux et d'Angers) et Sophie Auger.

De la plastique culinaire il faut retenir deux concepts, le rapport contigu à l'esthétique et la puissante figure de la périssabilité, à l'inverse des œuvres d'art dites "classiques", dont la longévité serait impertinente aux yeux de certains . Les commissaires ont voulu concevoir une exposition qui montre et qui fait voir ce qui relèverait de ce temps suspendu pour offrir au public l'expérience conjointe de l'œuvre et du désœuvrement.

L’exposition propose les travaux de onze artistes, selon quatre modes, une vitrine d'objets et de documents, un livre-catalogue et des interventions à l'Onde et au cneai (conférences, rencontres, dîners, banquets).

Fabien Vallos s'est livré une visite commentée de l’exposition, nous faisant notamment découvrir le travail de Ben Kinmont au travers de menus de dîner qu'il a organisés, immortalisant les recettes fétiches d'artistes et de personnalités. On peut y lire que Louise Bourgeois adorait la salade de concombre, Marcel Duchamp le steak tartare et, ce n'est pas un scoop, que Salvador Dali ne résistait pas à un dessert chocolaté.

L'exercice s'est prolongée avec Lundi c'est spaghetti ! , une performance culinaire de Julie C. Fortier avec ses élèves de l’Ecole supérieure d’art d’Angers dans le décor de Four-story paper room qui est avant tout une installation de papier qui se déroule verticalement.

La performance avait commencé à notre insu sous forme de silhouettes-statues se positionnant devant les oeuvres de l'exposition et remarquables sur les clichés que j'ai pris, puis du spectacle proprement dit, puis enfin d'une participation active à un cocktail où les étudiantes devenaient portefaix.
Voici encore Andouillette, de Jérémie Gaulin, une maquette de l'espace d'exposition, qui en serait la mise en pli, et dans laquelle des personnages modélisés délimitent les emplacements des œuvres dans l'espace réel.

Ines Lechleitner (toute de rouge vêtue) a conçu une installation sonore et olfactive dans la boite de la rue traversante qui est une performance culinaire à partir d'un fruit. Un fruit pour la main droite offre une double lecture du poème "l'abricot" de Francis Ponge. Le poète était fou de l'arbre qui fleurit rose au printemps et dont les fruits sont comparables à un cul d'ange à la renverse.
La plasticienne s'inquiétait de la position du rideau et du réglage de la puissance du parfum diffusé dans l'espace.

Avec Saucisses, Armand Jalut apporte une note très colorée et ironique sur le sujet, un peu à la manière d'Henri Cueco en conjuguant plus loin l'hyperréalisme avec la dérision.

Beaucoup d'autres œuvres sont présentées en vitrine, notamment le Traité des festins , dans son édition de 1682, la Cuisine bourgeoise de Menon, dans son édition de 1753 ou encore le Cannaméliste français (1768).
Et puis, enfin, ce poisson qui pourrait être d'avril et qui s'insère dans un Dimanche arythmique de Rémi Roye. Le photographe juxtapose des images qui sont des propositions pour trouver soi-même une explication. Vous connaissez maintenant la mienne.
La farce n'est pas drôle quand il s'agit de repartir après avoir jeté un dernier coup d'œil sur l'espace. Venir avec les transports en commun à Vélizy est tout à fait faisable jusqu'à 19 heures 30. Quitter la zone après 20 heures 45 relève de la péripétie. La communication aux arrêts de bus me rappelle la Pologne des années 80 : on ne sait pas quel véhicule passera, ni quand, ni pour aller où. Quand par bonheur un autocar se profile à l'horizon aucun élément ne renseigne sur son itinéraire. Il faut oser monter au hasard en espérant qu'il passera par Latécoère (retenez bien ce nom, il est magique) où de là vous pourrez récupérer un bus de la RATP. Car le réseau sillonnant les quartiers de Vélizy est privé et malgré son nom prometteur de Phénix il n'est pas merveilleux. J'y consacrerai un billet spécial car le sujet le vaut bien.

Exposition CONVIVIO ou la plastique culinaire
Micro Onde – centre d’art contemporain de l’Onde 8 bis, avenue Louis Bréguet 78140 Vélizy-Villacoublay Tél : 01 34 58 19 92 jusqu'au 2 juillet 2011 du mardi au vendredi de 13h à 19h - le samedi de 10h à 16h et les dimanches 22 mai et 19 juin de 15h à 18h

mardi 13 janvier 2009

Happy hours dans les musées !

Nicolas Sarkozy a annoncé aujourd'hui que l'accès des Musées et Bâtiments nationaux serait désormais gratuit pour les moins de 25 ans et les enseignants à partir du 4 avril. Une promesse qui provoque la colère d'autres publics. J'entendais ce matin sur "une radio périphérique" la plainte de personnes âgées : Mais que fait-on pour nous ? Les cartes "senior" auraient-elles disparu en même temps que la publicité le soir à la télévision publique ? Méfions-nous de ces effets d'annonce qui divisent les publics.

Rappelons d'abord que l'accès à tous les musées nationaux est libre depuis très longtemps pour tout le monde chaque premier dimanche du mois. Répétez-le autour de vous à l'envie. Ne préférez-vous pas ce mot de liberté à celui de gratuité ?

L'album de photos familial est ponctué de ces visites dominicales qui ont jalonné l'enfance de mes "petits". On se disait à chaque fois : qu'est-ce qu'on risque ? Si les enfants n'accrochent pas nous rentrerons sans regret. Et nous votions à chaque fois sur le chemin du retour le nom de l'étape suivante : la basilique de Saint-Denis, le sommet de l'Arc de Triomphe, la prison de la Conciergerie, la galerie des glaces du Château de Versailles, les jardins du musée Rodin ... Où ne sommes-nous pas allés ?

Les fonds des collections des musées de la ville de Paris sont, je crois, eux aussi gratuits. Un très grand nombre d'expositions publiques ou privées sont libres d'accès un peu partout en banlieue et en région. Chaque commune organise régulièrement des accrochages (certes plus ou moins réussis, mais c'est déjà çà ..). Bref, point n'est besoin d'être parisien pour accéder à l'art.

Il y a aussi les Journées du Patrimoine, les Nuits des Musées, la Fête de la Science. Ce ne sont pas les occasions qui manquent !

C'est vrai que le prix est un frein. Mais il y a pire : c'est la queue qu'il faut faire pour acheter le billet. Pour avoir eu la chance de séjourner quelque temps à Washington je vous assure que c'est un bonheur de pouvoir "librement" entrer dans un musée pour 15-20 minutes, en fin d'après-midi ou à l'heure du déjeuner, comme on ferait quelques pas dans un jardin.

Il parait qu'en Australie aussi les musées sont gratuits. Mais que leur accès est par contre hors de prix en Russie. Arrêtez de discutailler de ce qu'il faut faire pour déscotcher les gens de leur poste de télévision. Et ouvrez donc les portes des musées ! La perspective de la gratuité pour les enseignants et les moins de 25 ans est déjà un progrès, même s'il faudrait élargir l'accès à tous les publics, car la culture est l'affaire de tout le monde.

Faites des nocturnes ! Jouez les prolongations ! Pourquoi ne pas instaurer un rendez-vous régulier et simple à mémoriser : musées et bibliothèques ouverts et gratuits tous les mardis jusqu'à 21 heures sur tout le territoire continental et outre-mer ? Comme ce serait simple de mémoriser une telle information !
Bien entendu cette disposition ne pourrait pas s'appliquer aux expositions temporaires (dont je crois savoir que financièrement parlant elles se portent très bien). Mais celles-ci ne pourraient-elles pas s'ouvrir sur de nouveaux publics par le biais de réductions exceptionnelles ? Je dois subir l'influence des soldes sans doute. Quant au secteur du livre quand la braderie précédera-t-elle le pilon ? Et qu'on n'invoque pas le prétexte de la concurrence pour ne pas bouger. Ce sont les navets qui dégoutent du cinéma ... Rien d'autre.

Ouvres, ouvrez, mesdames, messieurs , les portes des musées ... !


La première photo a été prise lors de l'exposition Louise Bourgeois au centre Pompidou
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mardi 7 mars 2023

Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon

Lola Lafon a passé la nuit du 18 août 2021 dans le musée Anne Frank d'Amsterdam. Elle raconte cette expérience dans un livre publié dans la collection "Ma nuit au musée" aux éditions Stock qui est déjà riche d'une douzaine de compte-rendus.

On se doute que l'écrivaine, dont c'est le septième ouvrage, ne se satisfera pas de relater ces quelques heures en faisant la description des lieux, en nous donnant son organisation pour passer cette nuit le plus confortablement possible (en ayant oublié qu'elle puisse souffrir du froid) et une analyse du célèbre Journal de son occupante connue du monde entier.

Elle rappellera bien sûr les contraintes subies par la famille et leurs amis de réclusion. Elle parlera souvent aussi de sa propre famille, de ses origines roumaines, du parcours de réfugiés de ses ascendants, de leur position de "survivants".

Elle analysera le processus qui pousse à écrire et interrogera la question du souvenir, en faisant régulièrement référence à la parole d'artistes ou d'écrivains.

Mais ce qui fait le sel du récit de Quand tu écouteras cette chanson c'est d'apprendre en quoi cette nuit particulière l'a amenée à plonger dans ses propres souvenirs et à comprendre le poids de la demande qui lui fut faite un jour lointain, ce qui l'amena à donner à son livre ce titre surprenant de prime abord et qui fait référence à la sublime voix de Robin Gibb des Bee Gees (p. 242) dont il est inutile de vous dire à quoi ou à qui elle renvoie mais dont les paroles peuvent parler à chacun de nous :

J'ai commencé une blague 
I started a joke 

Qui a fait pleurer le monde entier 
Which started the whole world crying

Il est question d'innocence et d'une mort brutale qui résonne forcément dans le destin de la jeune Anne même s'il n'y a aucune farce au départ et même si Lola nous la présentera comme une jeune fille irrévérencieuse (p. 190).

Il y a une vingtaine d'années j'ai visité Amsterdam avec mes enfants. Il était hors de question de quitter la ville sans nous rendre dans cette maison (je déteste le terme d musée qui lui est accolé et que je trouve indécent mais que dire d'autre …). Je me souviens très bien d'avoir ressenti un sentiment d'enfermement, peut-être en raison de la foule qui s'y pressait.

Lola Lafon prévient d'emblée que c'est devant l'absence que les visiteurs défilent. (…) Otto Frank, lorsqu'il fut question de faire de l'Annexe un musée, exigea que l'appartement demeure dans l'état où il l'avait trouvé. Qu'on soit témoin, du vide.  (…) On dira : dans l'Annexe, il n'y a "rien" et ce "rien" je l'ai vu (p. 35).

J'ai l'impression d'avoir vu plein de choses, mais peut-être que mes souvenirs se sont noués avec d'autres, plus anciens, résurgents de la lecture du Journal. Nous sommes de bien piètres témoins, prêts à jurer avoir vu ce qui n'était pas, ou plus. Peu importe après tout si l'émotion est pure et sincère. Aurais-je à mon insu vu les choses comme d'Antonioni le préconisait dans une phrase qu'elle a recopié dans son carnet avant d'entreprendre le voyage : Souvent pour comprendre, il faut regarder au coeur même du vide (p. 83) ?

Elle nous rappelle que régulièrement des négationnistes prétendent que tout a été inventé (p. 183). Pour moi tout est vrai, de toute évidence. Et je veux croire que ceux qui réfutent la vérité le font parce qu'elle leur serait tout simplement insupportable.

Même nous qui sommes de bonne foi et qui croyons connaitre la jeune héroïne n'en avons qu'une image partielle (partiale …). Lola Lafon est persuadée qu'on ne l'a pas entendue en dépit du fait que le monde entier l’a lue. Anne a décidé en mars 1944 de réécrire totalement son journal dans la perspective d’une publication en le faisant évoluer vers un récit. Malheureusement il a été ensuite manipulé et censuré, non pas par son père (il aurait pu) mais par les américains qui en ont tiré un film. Aurait-il été oscarisé sans ces amputations ?

Il est terrible aussi de constater qu'Anne affichait dans sa chambre les images-propagande d'un monde blond, triomphalement aryen, dans lequel elle n'était qu'une tâche à effacer, qu'un cancer à éradiquer (p. 145).

Si le côté irrévérencieux d'Anne est rétabli, son talent d'écrivaine est souligné par Lola Lafon après avoir comparé les deux versions du journal (p. 190) parce qu'on réalise qu’on a à faire à une vraie d’auteure qui fait des choix. Du coup elle s'interroge à juste titre sur l'oeuvre qu'elle aurait pu écrire par la suite. Il ne fait aucun doute qu'Anne Frank est un sujet dont à tort on croit tout connaître.

La difficulté avec laquelle elle ne parvenait pas à se sentir légitime à entrer dans sa chambre est touchante. Ce n'est qu'au petit matin qu'elle a pu en trouver la force.

Sa famille a majoritairement péri dans la Shoah et elle en porte l'empreinte. Naitre "après" c'est vivre en dette perpétuelle confie-t-elle (p. 43). Est-ce une raison d'avoir choisi ce musée ? Peut-être a-t-elle été guidée par un besoin aussi viscéral qu'inconscient dont nous lecteurs trouveront la clé à la fin.

La mémoire ne vaut rien si on la sollicite, il faut attendre qu'elle nous assaille (p. 52) disait Louise Bourgeois. Lola le sera avec le souvenir d'une chanson qui la ramène à ce malaise inexprimable qu'en roumain on appelle le dor, un mélange doux-amer de nostalgie, de mélancolie, et de joie, celle d'avoir aimé (p. 234).

Quand tu écouteras cette chanson est aussi une interrogation sur le testament que nous laissent les gens qu’on croise, qu'ils soient ou non de notre famille. Il faut croire que Lola Lafon y est particulièrement sensible puisque tous ses romans ont pour fil conducteur la parole d'adolescentes qui n’ont pas été entendues.

Si les morts sont dits disparus ils n’en reste pas moins vrai qu’ils demeurent très présents pour tout le monde. Telle est la plus grande leçon qui nous est donnée.

Lola Lafon est l’autrice de six romans, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, et Chavirer (Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France-Culture Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse.

Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon, collection "Ma nuit au musée" aux éditions Stock, en librairie depuis le 18 août 2022
Prix Décembre et Prix du roman des Inrockuptibles.

mardi 3 juillet 2018

Voyage en ascenseur de Sophie Forte

Sophie Forte écrit très bien pour le théâtre. Chagrin pour soi fut un triomphe et ce Voyage en ascenseur promet un succès comparable. C'est une auteure qui aime les contrastes et les oxymores.

Ce voyage immobile (l'ascenseur est bloqué) causera de grands bouleversements dans l'âme des deux occupants, bien obligés malgré eux, de cohabiter plusieurs jours. La panne commence en effet la veille du long week-end de l'Ascension ... et que l'on apprécie ou non la symbolique de la date le spectacle commence avec une illusion parfaite grâce au décor hyperréaliste de Jean-Michel Adam d'une fable urbaine.

Juliette, la femme du Patron, angoissée, énergique, drôle, hypocondriaque,  fragile épouse d’un PDG qui la délaissecomplètement citadine et l'homme de ménage Moctawamba, originaire d’une Afrique lointaine, discret, lunaire, poète, père de famille libre et heureuxse retrouvent coincés au deuxième sous-sol de l'entreprise. Ces deux univers que tout oppose vont permettre d'agrandir cet espace de jeu peu à peu, pour s'ouvrir et s'enrichir, tout comme notre regard sur les autres.

La femme est gênée par la promiscuité imposée par les lieux. Sa bonne éducation lui impose d'être polie mais elle n'a pas l'habitude que quelque chose lui résiste. C'est plus fort qu'elle, il faut qu'elle parle et qu'elle agisse. Voyant que rien ne marche elle se démène de plus belle, quitte à subir une crise d'asthme (comme elle est drôle à inhaler sa Ventoline !).

L'homme est perplexe, mais stoïque. Sa bonne éducation lui impose le silence et il n'a pas pour habitude de se rebeller. Quand il se décide à parler c'est pour formuler un proverbe (africain si on veut bien croire l'auteure) : la normalité commence quand on découvre sa différence.

Juliette n'est pas en état d'apprécier la sagesse de la formule. Elle a le don de catastropher : on est foutu ! Ce qui lui vaut une nouvelle maxime : Tant que tu doutes, n'affirme pas. Mais si tu affirmes, ne doute pas.

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