Souffrante depuis mardi 25 février, j’ai été empêchée de publier sur le blog. Je reprends alors que, comme vous, je suis confinée. Parce que je veux croire que ces coups de cœur que je présente ici vous seront de nouveau bientôt accessibles dans les théâtres, les cinémas, les restaurants et autres lieux de vie. D’ici là protégez vous... et lisez !

samedi 8 février 2020

Singulier avez-vous dit ? exposition au Pavillon des Arts de Chatenay-Malabry

Si vous aimez que l’art vous surprenne, ne manquez surtout pas l’exposition proposée au Pavillon des arts et du patrimoine de Châtenay-Malabry jusqu’au 7 mars prochain.

Les œuvres qui ont été sélectionnées sont issues d’une collection extraordinaire d’art contemporain appartenant à un ancien hommes d’affaires, joueur de rugby et pilote d’avion et musicien de fanfare, qui témoigne d’une passion viscérale pour l’art singulier situé à la marge de la création contemporaine depuis plus de quarante ans, sans se préoccuper de la mode pour privilégier plus que tout la condition humaine qu’il place au coeur du dialogue qu’il entretient avec les artistes.

Il a longtemps conservé sa collection dans les sous-sols de sa maison jusqu’à ce qu’il trouve le cadre idéal pour les montrer au public dans l’abbaye d’Auberive en Haute-Marne depuis 2012.

Cet homme, c’est Jean-Claude Volot et il habite toujours à Châtenay-Malabry. Il a tenu, en lien avec les services culturels de la ville, à faire profiter les habitants d’une partie de sa collection, dans un endroit ouvert librement au public, du mardi au samedi.

Il parait que c’est une toute petite de sa collection. Qu’il faudrait 33 années pour l’exposer dans sa totalité. En tout cas les artistes retenus sont particulièrement intéressants. Je vous incite vraiment à aller voir ces œuvres dont le choix peut être qualifié de pointu, de déroutant, voire même de singulier, puisqu’il s’agit majoritairement d’artistes appartenant au mouvement de l’Art brut. Rassurez-vous, elles sont tout à fait accessibles sans qu’il soit nécessaire d’avoir des connaissances artistiques particulières, même si une visite en présence du collectionneur reste néanmoins inoubliable. En effet il nous prépare à être surpris, voire même peut-être à éprouver une certaine frayeur : Je n’aime pas la jolie peinture. J’aime la vraie.

J’ai eu la chance de suivre une visite commentée et c’est un moment inoubliable.  Non seulement il connait bien les oeuvres, c’est un minimum, mais tout autant les artistes et il parle sans filtre de la cuisine du marché de l’art tout en soulignant que l’art n’est pas le marché. Ce qu’il dit de l’intérêt de la spéculation est passionnant, par exemple lorsqu’il explique que cela permet à François Pinault (dont la fondation est propriétaire du Palazzo Grassi et de la Pointe de la Douane) d’ambitionner de sauver la ville de Venise en générant 23 millions d’euros de bénéfices annuels.

Même s’il affirme ne pas être intéressé par les artistes reconnus et préférer rechercher des pépites ignorées de beaucoup il n’empêche que sa collection, au fil du temps recèle des trésors, comme l'oeuvre d'Hervé Di Rosa retenue pour l'affiche et qui est la première de cet article.

La première salle du rez-de-chaussée du Pavillon des arts propose trois oeuvres d’une artiste anarchiste qui s’appelle Badia, pour qui le collectionneur a une grande affection et qu’il voit souvent. Au cours de cette visite il nous l’a présentée comme étant la dernière représentante du mouvement artistique et politique CoBrA. Elle est influencée par des artistes comme la mexicaine Frida Kahlo tout autant que par d’autres qui furent qualifiés de "dégénérés" par les nazis comme Paul Klee ou Egon Schiele.
Le premier tableau, juste en face de l’entrée, est intitulé Le petit bonhomme d’Alexia car il a été peint pour la fille du collectionneur.
A coté l’Exilée aurait pu être plus chargé si Jean-Claude Volot n’avait pas arrêté le mouvement de l’artiste en exigeant de ne plus toucher à ce tableau qu’elle estimait pourtant ne pas avoir terminé, ce qui témoigne bien de l’influence des collectionneurs. Cette oeuvre est la vision que nous livre Badia sur l’état du monde au moment où Sadam Hussein envahit le Koweït et révèle l’horreur.
 

Le troisième, intitulé, La mort vit en liberté, m’a fait penser à Pablo Picasso. Cette artiste anarchiste ne dissocie pas la vie de la mort, un peu à l’instar du peuple mexicain pour qui les deux sont indissociables, ce qui réjouit Jean-Claude Volot.

Il partage avec nous son admiration pour un peintre–sculpteur pur autodidacte, né en 1952, ancien ouvrier boulanger parti à 24 ans en abandonnant sa paye derrière lui tant le désir de création était fort. Les notions de beau ou de laid n'ont nulle valeur chez Philippe Aïni, car il montre la beauté dans la laideur et vice versa. Il faut tourner autour de ses sculptures "bi-faces" pour en avoir la démonstration. Elles sont réalisées dans un morceau de pommier de Normandie ou dans du bois précieux récupéré chez un menuisier dont toujours l’artiste respecte le fil pour en quelque sorte interpréter ce que la nature suggère.
Sa spécificité est d’utiliser un matériau inhabituel, la bourre de matelas qu’il modèle avec de la colle à papier, qu’il peindra à l’huile en touches épaisses une fois que l’ensemble aura séché. Revenu de toutes les désillusions, il s’attache à critiquer, néanmoins avec humour tous les manipulateurs (comme les patrons ou les maris). Dans un tableau intitulé L'herbe haute (ci-dessous), il cherche à signifier le poids exercé par l’Education nationale sur les enseignants, dont le dos croule sous la pression de leurs supérieurs, minuscules mais aux exigences écrasantes.
Une sculpture en papier mâché traduit en volume le même concept. Un drap symbolisant l’aveuglement recouvre des personnages. Une lueur d’espoir est perceptible puisque l’un d’entre eux parvient percer le tissu d’un bras levé.

On reconnait immédiatement la patte d’Hervé Di Rosa dans la grande salle. C’est sans doute l’artiste le plus connu du grand public. Son père était un immigré italien communiste travaillant sur le port de Sète. Hervé intègra les Arts Décoratifs, à Paris, pour étudier le cinéma d’animation, partaga ensuite un atelier avec Robert Combas et s’intéressa comme lui à l’univers de la Bande Dessinée, qui inspirera sa peinture, sans doute après avoir été convaincu par Georges Wolinski. Il se rend à New-York d’où il revient subjugué par le travail des grapheurs qui, la nuit, bombent les rames du métro. Il se liera avec des artistes qui, à l’époque, repoussent toutes les limites. Beaucoup hélas sont morts aujourd’hui, emportés par une overdose ou par le SIDA. Le Salon de Montrouge il y a quelques années le fit connaitre plus largement.
Quand il vivait aux Etats-Unis, il a peint un camp de réclusion, situé près de Miami et on voit sur cette peinture intitulée Les toits bleus le grand immeuble que craignaient tous les immigrés puisqu’il abritait les services de l’immigration.

Hervé Di Rosa est fasciné par les voyages. Ce goût de l’ailleurs, je le cultive depuis toujours. Enfant, je rêvais déjà de destinées lointaines en regardant les paquebots américains accoster dans le petit port de Sète, où j’ai grandi. Rien d’étonnant à ce qu’il raconte sa vision de Pearl Harbour dans ce tableau intitulé Un après-midi dans le Pacifique et qui, pour Jean-Claude Volot raconte toute l’humanité.
Il a vécu dans une vingtaine de pays comme l’Espagne, la Bulgarie, l’Ethiopie, le Vietnam ou le Mexique et dans chacun il a fréquenté des artistes d’art populaire, celui des autodidactes car ce sont nos racines. Il a fondé en 2000 le Musée International des Arts Modestes dans sa ville natale de Sète. Il travaille toujours énormément, dans son atelier de Lisbonne ou dans celui de l’avenue Barbès où il passe quelques jours par mois.
Flash art est le nom d’une revue qui a fait faillite et dont le collectionneur acheta une des oeuvres utilisées pour la couverture. La rédactrice en chef négociait la première page contre une peinture originale qu’elle oubliait systématiquement de rendre, ce qui n’était pas très légal et encore moins moral. C’est Hervé Di Rosa qui révéla cette pratique au collectionneur qui, spontanément lui proposa de lui "offrir" son oeuvre. Il lui répondit qu’à tout prendre, il préférait la savoir chez lui.

On comprend au fil de cette visite commentée combien les relations entre les artistes et les collectionneurs conditionnent les choix artistiques. Je l’avais déjà remarqué au contact d’autres collectionneurs comme Madame et Monsieur Billarant que j'avais rencontré dans leur Silo de Marines.

Le premier étage est consacré à trois autres artistes, le sculpteur Jephan De Villiers (né en 1940), le plasticien–collagiste Philippe Dereux (1918–2001) et le peintre Joël Lorand (né en 1952). Cet espace m'évoque immédiatement l'exposition Traces du végétal qui vient de s'achever à la Maison des arts d'Antony.

Jean-Claude Volot nous rappelle que Jean Dubuffet fut marchand de vins jusqu’à l’âge de 40 ans et que si l’on associe son nom à l’art brut il faut savoir qu’il ne serait pas devenu un immense artiste s’il n’y avait pas eu avant lui des précurseurs comme Gaston Chaissac savetier bourguignon contraint de s’installer en Vendée pour y suivre sa femme enseignante et qui deviendra sculpteur presque par hasard.

On reconnait à Jean Dubuffet d’avoir codifié l’art brut mais on peut regretter que les institutions françaises ne l’aient pas suivi. Quand il a voulu offrir sa collection de 40 000 pièces aucune n’a été intéressée. Voilà pourquoi elle a été installée en 1976 à Lausanne dans une Fondation qui compte aujourd’hui plus de 800 000 pièces et qui est considérée comme La Mecque de l’art brut.

Il faut signaler qu’il n’y aurait que deux musées français qui soient véritablement consacrés à l‘art brut : Lille Métropole Musée d'art moderne, d'art contemporain et d'art brut (LaM), anciennement musée d'Art moderne de Villeneuve-d’Ascq et le MANAS, le Musée d'Art Naïf et d'Arts Singuliers de Laval. Quelques autres renferment des oeuvres magnifiques sans être spécialisés comme le MASC des Sables d’Olonne qui possède beaucoup d’oeuvres de Gaston Chaissac (voir ma visite dans ce musée ici).

Il faut imaginer la rencontre à Vence en 1955 entre Dubuffet et Philippe Dereux. Cet instituteur discret, en blouse grise, originaire de Villeurbanne, initia Dubuffet au travail de matériaux naturels comme des pommes de terre cuites à l'eau, oubliées sur le feu et retrouvées légèrement brûlées. On pourrait qualifier l’artiste d’écologiste puisque sa première intention fut de résister au gaspillage. Il inventa un système de conservation de toutes sortes d’épluchures qu’il faisait sécher sur ses radiateurs pour les intégrer dans des oeuvres où elles sont toujours intactes, soixante-dix ans plus tard. L’artiste n’a jamais révélé son secret mais son travail a été source d’inspiration pour beaucoup d’autres. Il publia en 1966 un Petit traité des épluchures, puis en 1981 20 ans d’épluchures.
Il a aussi réalisé les caisses contenant ses oeuvres parce qu’il considérait que le cadre était un constituant du résultat final (ci-dessus : Le couple royal). Jean-Claude Volot a acquis un assez grand nombre de cadres alors que leur prix était raisonnable, avant que la cote ne s’envole.

Cet artiste catholique a aussi fait à partir des années 80 de magnifiques ostensoirs avec des peaux d’orange et des graines en jouant avec leur taille, leur couleur, leur forme. Sur le mur d'en face un pavage de courgettes, abstrait, évoque les peintures aborigènes d’Australie.

Joël Lorand arrête brutalement son métier de pâtissier peu avant la naissance de son fils, pour se mettre à la peinture. Il utilise fusain, gouache, huile, crayons de couleur et jusqu’à ses anciens outils de pâtissier ! Il dit se laisser guider par sa voix intérieure et faire confiance à son subconscient. Il en résulte un tableau aussi fouillé que son Personnage floricole parfois malicieux où l’on sent une influence animiste et qui rappelle l’univers de Jérome Bosch pour peu qu'on le regarde en gros plan.
Ce qui attire l’oeil en premier à l’étage ce sont deux sculptures de Jephan De Vlliers, qui a commencé en récoltant des brindilles, feuilles mortes et écorces dans le jardin de sa grand-mère pour édifier des petits mondes inventés. Plus tard il trouvera ses matériaux de prédilection dans la forêt de Soignes à Bruxelles où il ne ramasse que des éléments morts, à partir desquels il sculpte et donne vie à un monde utopique, l’Arbonie.

Il est convaincu que Dieu est dans la nature, s’affirme animiste et représente les divinités. Son travail évoque les " Boli" (mot signifiant relique en bambara) que l’on voit surtout au Mali (ci-dessous : Après minuit, l'animal aux écritures blanches et la forêt tranquille).
Il sculpte dans de la mie de pain les visages d’un petit peuple de lutins abrités sous un buisson protecteur ou entourant un ours. La notion de mémoire est récurrente dans les titres (très longs et poétiques) des œuvres : elle s’inscrit sur des coquilles de noix ficelées ou emmaillotées, calligraphiées à l’encre noire (ci-dessous : En travers du temps, les arches du silence).
Souvenons-nous que tout n’est pas montré dans ce passionnant parcours. Bien d’autres artistes sont à découvrir et il faudrait programmer un voyage à Auberive pour y voir par exemple les oeuvres de Marc Petit, un sculpteur qui est devenu lui aussi un ami proche de Jean-Claude Volot.

Singulier avez-vous dit ?
Pavillon des Arts et du Patrimoine, 98 rue Jean-Longuet 92290 Chatenay-Malabry
Du 4 février au 7 mars
Le mardi de 10 h à 12h30 et de 16 h à 18 h, le mercredi de 10 h à 12h30 et de 14 h à 18 h,
le jeudi de 10 h à 18 h, le vendredi de 14 h à 18 h, le samedi de 10 h à 12h30 et de 14 h à 18 h.
Tél. : 01 47 02 75 22

Aucun commentaire:

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)