Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 13 février 2017

Anniversaire

Entrer dans la dixième année devrait s'inscrire dans la routine, le train-train pour reprendre le titre d'une pièce à l'affiche actuellement ... Pas vraiment, et c'est heureux. D'abord parce que la pluralité des thèmes que je traite permet d'entretenir la flamme du plaisir, de la découverte et du partage.

Les moments de bilan sont précieux parce qu'ils obligent à regarder dans le rétroviseur avant de peut-être mettre le clignotant pour bifurquer. Je me plie à l'exercice chaque année le 13 février (lire ici les précédents).

Depuis quelques mois la pression des chiffres devient franchement pénible. Un tout "jeune" bloggeur se targuant de 20 000 lecteurs mensuels aura la cote auprès des attachés de presse. Pourtant rien ne dit que ses lecteurs lisent jusqu'au bout ses articles, ni qu'ils suivent ses avis. Combien de "j'aime" sur Facebook sont lancés machinalement, du bout du doigt, d'un geste aussi vite fait que vite oublié ?

Je refuse de donner des chiffres de consultation. Je reste campée dans la posture de Cyrano (qu'il faut comprendre au second degré) lequel refusait de se battre dans l’espoir du succès. Parce que c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !

Si je visais la rentabilité je céderai aux sirènes de la publicité, et tant pis si les articles se truffent d'écrans clignotants. Je ne consacrerais pas 6 ou 8 heures à vérifier mes sources pour écrire un portrait le plus complet possible d'un artisan. Je ne passerais pas des heures à reprendre une à une les photos que j'ai faites en cuisine auprès d'un chef avec le souci de ne surtout pas dénaturer son travail. Je ne tergiverserais pas au mot près en écrivant les critiques de théâtre ou de livres.
Je ne passerais pas de temps à chroniquer des premiers romans (qui n'auront peut-être pas de "grand" succès) et je me focaliserais sur les grandes pointures. J'avancerais à grands coups de serpe et je garderais quelques heures quotidiennement pour pianoter des messages, copier des hashtags, faire des liens et réseauter à qui mieux mieux.

Servir de banderole pour des écrans publicitaires non merci. Je choisis mes sujets et je ne traite pas telle ou telle marque avec l'optique d'engranger des lecteurs ou de lui en fournir. Ma notoriété ne me préoccupe pas davantage. Je sais que la vie est fugace et que dans quelques temps je ne serai plus là pour écrire. Les articles que j'ai publiés demeureront et seront consultés encore régulièrement. La trace sera sans doute modeste mais elle sera. Longtemps longtemps après que les poètes ont disparu leurs chansons courent encore dans les rues.
Les posts fondent comme neige au soleil sur facebook alors que certains billets reviennent sur les blogs en tête des consultations plusieurs années après leur publication. Je n'aurais peut être pas parié sur Anne-Lise coursier de quartier à Evreux dont pourtant l'article a tant caracolé en tête des statistiques ces dernières semaines.

Dans le domaine littéraire j'ai eu la surprise de voir revenir parmi les articles les plus lus une critique d'un premier roman de Nina Leger, publiée deux ans plus tôt et qui m'a alertée sur la sortie d'un second roman. Je suis impatiente de lire celui-là dont le titre, Mise en miettes, est déjà une promesse. C'est une de mes plus grandes joies que d'avoir accompagné un auteur avant sa célébrité. Ou des artistes dans un succès théâtral comme celui du Horla, qui va s'installer au Théâtre Michel.

Le succès est imprévisible mais je ne regrette aucune publication et c'est l'essentiel. De plus en plus, une nouvelle rencontre fait écho à un article déjà publié, dans un mouvement circulaire de nature encyclopédique, dans son sens étymologique ... assez logique en fin de compte avec 2500 billets publiés...
A quoi sert un blog ? La question mérite toujours d'être posée. Il n'y a pour moi qu'une seule réponse qui vaille, et comme le chantait le poète : je veux être utile à vivre et à rêver ... à ceux qui m'aimeront ... à vivre et à bloguer.

dimanche 12 février 2017

Cinq de coeur - le concert sans retour aux Bouffes parisiens

Les cinq artistes s'entendent à merveille pour manier le paradoxe. L'affiche du spectacle les montre droit comme des i sur un piano, inconscients de la vague qui va déferler sur eux. On dirait la couverture d'un Tintin.

Les évocations seront multiples au cours de la soirée où ils abattront une à une les cartes de leur jeu toujours gagnant.

Cinq de coeur est un quintette vocal a capella, aussi déjanté que virtuose, que l'académie des Molière avait repéré en 2015 au titre de Théâtre Musical et qui a été couronné par le Prix du Public en Avignon cette même année.

Attendez vous à sourire, à rire, à éviter les meilleurs moments de votre enfance, avec nostalgie ou dérision, toujours avec maîtrise et intelligence. Ce sont une soixantaine de morceaux qui vont s'enchaîner, parfois entiers, parfois pour quelques mesures. On aimerait se souvenir de tout. Impossible. Il faudra revenir ...

Ils n'en sont pas à leur coup d'essai. Le groupe s'est constitué dans les années 90 et chacun de leurs spectacles tourne 3 à 5 ans. Le groupe a un peu évolué mais l'esprit demeure. A deux minuscules exceptions près ils font tout eux mêmes, les voix bien sur, mais aussi les instruments, les animaux, les bruitages.

La mise en scène, signée Emma la clown, est plutôt inventive, parfois délirante, osant accorder un solo à une bigoudéne et n'hésitant pas à transformer le quintette en groupe folklorique de derviches tourneurs. Les costumes sont bien pensés, constamment évolutifs.

Le choix des musiques et des chansons est large. Chacun a son morceau de bravoure, ce qui fait qu'on a le sentiment d'un équilibre entre les membres du groupe, même si chacun a sa couleur.

samedi 11 février 2017

Le bal d'Irène Némirovsky au Rive Gauche

J'avais mal lu le générique. Je pensais que Virginie Lemoine jouait aussi dans le Bal actuellement à l'affiche au Théâtre Rive Gauche. Il faut dire qu'elle a mis beaucoup d'elle même dans la mise en scène, qu'elle cosigne avec Marie Chevalot.

On la verrait bien dans le rôle de la mère, ou du professeur de piano, et même la fille à cause de l'espièglerie qu'on lui connaît.

Les toiles du décor sont simplement magnifiques et participent à instaurer une atmosphère bourgeoise de parvenus typique du Paris des années 20. Il y a des gens que la richesse transporte. D'autres qui n'oublieront jamais leurs origines et qui resteront aigris quel que soit le niveau de leur réussite sociale. Madame Kampf est de ceux là, souffrant de n'être pas accueillie dans le monde où elle rêverait de briller.
Sa fille (Lucie Barret) aussi mais pour une motivation différente. Antoinette ne cherche pas à en mettre plein la vue, ce qu'elle voudrait, c'est faire ses premiers pas en tant qu'adulte, et tester son potentiel de séduction au lieu de subir les leçons de sa terrifiante professeure de piano (Françoise Miquelis). Ce n'est pas son père (Serge Noël) qui oserait la défendre face aux deux mégères.
L'occasion rêvée se présente puisque sa mère (Brigitte Faure) va donner un bal. Sauf que celle ci ne voudrait pas que la jeune fille lui fasse la moindre ombre. Elle est catégorique : non ma fille tu n'iras pas au bal danser. Pire encore, elle charge la bambine de calligraphier les adresses parce que ses pleins et ses déliés ont l'allure élégante. Elle est au supplice et devra de plus poster le paquet. Elle est jeune mais impulsive et sa rage sera terrible. Je ne dirai pas ce qu'elle a fait mais le cliché ci-dessous est un indice.
Bien fait ! pouvait-on entendre dans la salle.

L'interprétation est exécutée sur le fil avec juste ce qu'il faut de mimiques pour faire rire (le majordome Pascal Vannson est très drôle) mais point trop pour ne pas verser dans le ridicule.
On passe une soirée réjouissante et on apprécie de découvrir (si on ne la connaissait pas encore) une auteure dont l'œuvre a été stoppée en plein essor par les rafles de la seconde guerre mondiale.

L'attribution posthume du Prix Renaudot aura redonné un coup d'éclairage bien mérité à l'oeuvre d'Irène Némirovsky, morte en déportation en 1942, et dont le Bal est un des premiers livres.
Le Bal d'Irène Némirovsky
Adaptation Virginie Lemoine
Mise en scène Virginie Lemoine et Marie Chevalot
Avec Lucie Barret, Brigitte Faure, Serge Noël, Françoise Miquelis et Pascal Vannson
Au Théâtre Rive Gauche
6, rue de la Gaîté 75014 Paris
Tél : 01 43 35 32 31
Depuis le 28 janvier 2017
Du mardi au samedi à 19h
Relâches exceptionnelles les 24 et 25 février et les 18, 24, 25 et 28 mars 2017
Offre découverte avec tarifs exceptionnels jusqu'au 7 mars inclus

Le crédit photo des clichés qui ne sont pas logotypées A bride abattue est  : Théâtre Rive Gauche

vendredi 10 février 2017

La dernière salaison de Paris, rue de Charonne

J'ai rencontré Yves Le Guel dans son laboratoire, terriblement atypique, installée au rez-de-chaussée d'un immeuble d'habitation à l'architecture post années 30, dans une cour qui ne laisse pas penser qu'on prépare ici le dernier véritable "jambon de Paris".

Il faut mettre l'expression entre guillemets parce qu'un industriel peut légalement revendiquer le terme même si l'histoire nous a appris que ce n'est pas parce que c'est légal que c'est moral.

Amateur de mets raffinés, cet artisan s’est attaché à faire renaître l’authentique jambon parisien, qu’il est aujourd’hui le dernier à produire. Il s’est formé durant deux années auprès des meilleurs bouchers-charcutiers de la capitale. Une fois en plein maîtrise de son art, il fut à même de développer et de perfectionner son produit grâce à quelques secrets de son cru.

On fait ainsi dans la salaison de la rue de Charonne le "vrai" jambon de Paris parce qu'on est à Paris mais surtout parce que le process  est respectueux d’un savoir-faire séculaire qu'il s'attache à maintenir.
La viande provient d’animaux issus des meilleurs élevages français de la Sarthe, la Bretagne et la Mayenne. Les cuisses sélectionnées obéissent à un strict cahier des charges ; celui-ci stipule notamment que l’animal doit être né, élevé et abattu en France. Ce matin très tôt, la couenne a été marquée au fer pour incruster le logo Prince de Paris orné du fameux poinçon tour Eiffel. 

jeudi 9 février 2017

Des coccinelles dans des noyaux de cerise de Nan Aurousseau

Ceux qui découvriront Nan Aurousseau avec Des coccinelles dans des noyaux de cerise ne pourront qu'être surpris. Moi pas ... car je connais cet auteur depuis plus de dix ans. Le premier livre que j'ai lu était Bleu de chauffe, paru en 2005, et je le cite parce qu'il est sans doute le plus autobiographique.

J'ai retrouvé dans ce dernier roman le style très particulier de Nan Aurousseau, intensément noir, tout en reflets comme un tableau de Pierre Soulages. La lecture au nième degré est très jouissive et j'aurais pu écrire une critique dithyrambique s'il n'y avait pas eu un plouf brutal dans le potage.

Tout allait bien, très bien jusqu'à la page 207 et il n'en restait que 26. Quand deux mots malheureux de trop m'ont scotchée. Il a fallu que lui aussi succombe à la manigance. C'est bien Sainte-Adresse que mes yeux lisent, en italiques, donc avec insistance.

A croire que le directeur de la communication (ou la directrice ...) réussit par un tour de passe passe insensé à persuader tous les écrivains de glisser le nom de la ville du Havre dans toutes les nouveautés. Cela devient viral.

Je ne vais pas le condamner pour si peu. Il a suffisamment connu les tribunaux et cet homme est profondément bon, je vous jure ... j'ai passé une heure très agréable en sa compagnie. S'en souviendra-t-il ? Je n'ai encore jamais raconté ce que nous nous sommes dit... Et puis le temps a passé.

Avec ce neuvième roman, le premier chez Buchet Chastel, j'ai le sentiment qu'il monte d'un cran dans la noirceur, ne serait-ce qu'avec la couverture qui du bleu de chauffe (qui est aussi une couleur) de Stock tourne au noir complet. Il ne faut pas croire pourtant que l'homme soit dénué de douceur. Je voulais d'ailleurs titrer Nan Aurousseau, apte au bonheur après notre entretien et j'ai eu peur d'être mièvre.

Certains artistes se cherchent. D'autres sont parfaitement en phase avec leur œuvre, comme Andy Wharol ou Sonia Rykiel, et ... Nan Aurousseau. Si vous ne le connaissez pas cet article va combler votre ignorance et si vous savez déjà qui il est, peut-être le verrez-vous ensuite d'un autre œil.

A l'écouter parler, on se demande si c'est sa vie qui est le terreau de ses romans ou si ce sont ses livres qui ont fait de lui l'homme qu'il est. Il a passé son enfance dans le XXe à Paris. A 18 ans, il est condamné à 6 ans de prison pour braquage. Il est désormais clean selon l'expression consacrée, un mec très très tranquille, l'homme gris normal qui n'embête jamais personne, mais les confidences qu'il a entendues sont matière à écrire pour longtemps. Suffit de dérouler le fil, la réalité est toujours supérieure à la fiction.

Bleu de chauffe m'avait cueillie, emportée. J'avais marché à fond dans l'histoire. Quelle satisfaction ce doit être d'avoir l'encre aussi fluide. J'avais aussitôt enregistré le nom de l'auteur, inconnu au bataillon. Alors, forcément, quand est sorti l'année suivante un autre livre du même acabit (toujours chez Stock, à la couverture très reconnaissable) signé Nan Aurousseau je me suis demandé si c'était le même homme. Le titre s'étalait fort à propos Du même auteur. Il était de la même veine. Plaisir d'une lecture, je ne dirais pas "facile" mais prenante. Le genre de bouquin qu'on ne lâche pas parce qu'il y a des personnages attachants, une intrigue bien ficelée et surtout un style.

Je viens de les relire, pour les besoins de l'article avec l'idée de confronter l'oral avec l'écrit, mais sans préméditation, je vous jure. La reconstitution a été éclairante. Encore plus de plaisir de lecture : j'accédai cette fois au 2ème, voire au 3ème degré. Nan Aurousseau a une écriture codée. Ce n'est pas pour faire "bien". Cela lui vient naturellement et bavarder avec lui est du même acabit.

On pense à Coluche, à Audiard, sauf que Nan Aurousseau ne se borne pas à dézinguer à tout va. C'est aussi un poète et un épicurien. Sinon comment aurait-il pu citer (ou inventer ?) cette recette du pâté d'olives, attribuée à Blaise Cendrars ?

Et quand il décrit le plaisir à profiter de la mousse d'un bon bain on ressent avec lui combien une chose aussi superficielle peut manquer cruellement à un être humain. Mais c'est surtout un homme honnête. Capable de regarder dans le rétroviseur avec lucidité. Sans chercher mille excuses à ses errements passés : échanger mon flingue contre un stylo n'avait pas été aussi simple qu'on peut le supposer, surtout avec le putain de caractère dont m'avait doté la nature. ( Du même auteur, page 35)

André Malraux, je crois, se moquait de ceux qui déployaient leur culture comme d'autres la confiture, constatant que moins on en a, plus on l'étale. Nan Aurousseau a compris la leçon. Il est discret et on se demande comment quelqu'un comme Thierry Ardisson n'a pas eu l'idée de l'inviter dans une de ses émissions. Manque de (bon) conseil sans doute.

Le romancier est une éponge et Nan Aurousseau recrache régulièrement ce qui a pu le choquer au cours des années passées en prison (lisez les pages 104-105) avec attention. Ce ne sont pas tant les forfaits commis qui sont terribles mais le pourquoi du comment des jeunes à en arriver là. Le ciel tombe vite sur la tête des jeunes détenus qui vont se radicaliser à cause de la prison.

Des coccinelles dans des noyaux de cerise est donc une histoire vraie. Celle d'un homme né d'une mère droguée, prostituée, tuée par balle mais maintenue en vie jusqu'à ce que l'enfant qu'elle portait puisse être sorti de son ventre. N'avoir jamais reçu l'amour de sa mère laissera des traces indélébiles sur François. Il est né avec un os dans le coeur, qui l'empêche de croire à l'amour de paumée de la visiteuse de prison qui semble pourtant lui en témoigner, parce qu'il croit à rien (p. 15).

Il sera sans doute plus sensible que la moyenne aux marques de respect et allergique au mépris. Avec une sorte de philosophie personnelle : l'important dans la vie c'est d'être cru sinon vous êtes cuit. (...) C'est méchant le hasard ça fait vachement de dégâts. (p. 15)

C'est pile ce à quoi il sera confronté en prison, au contact de Mehdi dont il note qu'il n'avait rien contre les petits voleurs mais qui était quand même d'un autre cercle (p. 38), formant avec sa femme Karima un couple d'égoïstes avec plein de fric planqué quelque part. On n'avait que des miettes qu'il nous jetait comme aux pigeons. (p. 40)

En fait de noyaux, ce sont surtout les (gros) pépins qu'avaleront les femmes qui croisent sa route, avec une montée crescendo qui finit par cueillir le lecteur. Car la langue de Nan Aurousseau est truculente, souvent poétique, et qu'en fin de compte ce qu'il nous raconte n'est pas pire que ce que les maitres américains du roman noir ont osé imaginer. On est dans la veine de Celles de la rivière, ou  de Pretty girls et je me demande aussi pourquoi le cinéma ne s'est pas encore penché sur ses livres pour une adaptation grand écran.

J'ai pensé aussi à Marguerite Duras parce que François, en somme, est une sorte de version masculine de l'Amante anglaise qu'on peut voir en ce moment au Lucernaire. Le parallèle entre l'interrogateur de Duras et le brigadier d'Aurousseau est troublant (chapitre 24). Les deux écrivains sont fascinés par les apparences dont ils nous exhortent à nous méfier. Par la capacité de chacun à devenir un criminel potentiel. Mais rassurez-vous, les lecteurs de polars sont de tranquilles agneaux qui ne passent pas à l'acte. Les gens sont des hypocrites, ils adorent les faits divers sordides et quand on passe devant eux dans un fourgon en sortant du palais il nous jettent la pierre. (p. 149)

Ne boudez pas votre plaisir. Lisez les oeuvres complètes de Nan Aurousseau et vous verrez la réalité d'une autre couleur.

Des coccinelles dans des noyaux de cerise de Nan Aurousseau, chez Buchet Chastel, en librairie depuis le 3 janvier 2017

mercredi 8 février 2017

A l’ombre des Maris, superbe récital Brassens à l'Archipel

On croit connaitre les chansons de Georges Brassens mais il me semble que jamais toutes les couleurs de son écriture n'ont si bien éclaté qu'à travers le tour de chant A l'ombre des maris qui est à l'affiche à l'Archipel, malheureusement uniquement les week-ends. Les quatre musiciens qui ont conçu le spectacle rendent hommage au regard si particulier que le poète a posé sur les femmes et les choses de l’amour.

Il faut aller les écouter, ... et les regarder parce que c'est aussi un spectacle né de la rencontre entre Jean-Louis Cassarino, chanteur, et Louis Francois Bertin-Hugault, pianiste, et enrichi des talents de Georges Gilbert-Cazeneuve aux percussions et de Giovanni Licata à la contrebasse. Le quartet propose par ses arrangements originaux et surprenants qui rappellent la diversité de tons du poète, capable d’une chanson à l’autre, de passer de la tendresse à l’ironie et à la provocation.
Voix, piano, guitare, contrebasse, batterie, ukulélé, xylophone, mélodica se conjuguent dans une émotion et parfois une drôlerie fidèle à l’esprit et au cœur de Brassens.

Je ne sais pas ce qu'il aurait pensé de la soirée, lui qui disait Je ne veux pas faire rire aux éclats, je veux faire sourire. Je suis un ennemi du "langage à signes" je préfère suggérer les choses que les dire. Si j’avais dû en dire plus, je l’aurais fait. Mais j’estime qu’il faut en dire peu et permettre à celui qui vous écoute de continuer à se faire sa fête tout seul.

La fête éclate vraiment entre la scène et la salle. En commençant avec humour, chacun portant une moustache postiche pour interpréter J’ai rendez-vous avec vous.

Ce sera ensuite A l’ombre des maris, qui a donné le titre au spectacle, et qui dénonce les dragons de vertu à bord du Titanic. Il n'y a pas à tergiverser, Brassens avait le sens de la formule.

mardi 7 février 2017

Parle moi d'amour

L'atmosphère est immédiatement électrique entre l'Homme et la Femme.  Parle moi d'amour a beau avoir été écrite en 2008, il y a eu quelques ajustements puisque dans sa rage l'Homme fait allusion au tout récent Brexit et que plus tard elle évoquera le jeu de Pokemon Go puis la campagne électorale de François Fillon.

Nous étions prévenus. On nous annonçait que leur trente ans de vie commune se déverseraient avec une cruauté hilarante et une brillante provocation au rythme soutenu des emportements et des bons mots qui fusent. Et pour fuser, ça fuse :
- Humain, toi ? Tu te moques ?
- Mon manège ? Quel manège ?

Ils dégainent à tour de rôle. Pourtant on devine que le jeu n'amuse pas (ou plus) la Femme qui annonce qu'elle va se coucher. Mais il la rattrape : c'est trop facile de fuir, c'est presque un aveu. Alors elle monte en puissance et avoue ... que ça fait 30 ans qu'il l'enmerde !

Pour sa première pièce Philippe Claudel a su alterner les invectives et les jeux de mots avec une parfaite maitrise de la rhétorique. Catherine Silhol interprète les dialogues avec virtuosité. Il faut dire qu'elle avait créé le personnage à la Comédie des Champs-Élysées, en 2008, quand son partenaire était alors Michel Leeb.

Le rôle est repris aujourd'hui par Philippe Magnan qui a sans doute le même art de la mauvaise foi.
Ces deux là se disputent d'une telle manière que l'on se demande si ce n'est pas parfois une forme d'amour ... Le doute est permis : les grossièretés ne seraient-elles pas leurs mots d'amour ? Le ton monte néanmoins et après les insultes, ce sont les gestes qui parlent. La vaisselle volera en éclats tandis que le décor deviendra oppressant en réduisant l'espace.

A ce titre la scénographie conçue par Marie Hervé est plutôt bien sentie. Nous sommes dans un appartement bourgeois où la présence d'objets d'art prime sur le confort comme en témoigne le fauteuil (à jardin) en forme de cristal, strictement décoratif, ou le canapé modulable (et inconfortable) qui monopolise le centre du salon. On devine, au lointain, une verrière qui pourrait être un atelier d'artistes où deux silhouettes se tournent le dos.

Chacun de nous peut se reconnaitre sur une ou deux salves. Qui n'a jamais accusé l'autre de passer d'accusé à accusateur en niant systématiquement sa responsabilité ? Pour finalement conclure sur la question fondamentale : je me demande ce que nous faisons encore ensemble ?
La réponse nous sera donnée à la fin et la leçon de vie mérite qu'on l'entende, qu'on ait ou pas l'habitude des scènes de ménage.
Parle moi d'amour est drôle et profond à la fois. Du très beau théâtre.

Parle moi d'amour
De Philippe Claudel
Mise en scène de Morgan Perez
Avec Caroline Silhol et Philippe Magnan
A la Pépinière
7 Rue Louis Le Grand
75002 Paris
Réservations 01 42 61 44 16
A partir du 07 février 2017
Du mardi au samedi à 21h
Matinée les samedis à 16h

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Christophe Vootz

lundi 6 février 2017

Compartiment fumeuses



A peine le cycle Xavier Lemaire se termine t-il que le Studio Hébertot inaugure celui des "amours singulières" qui fait écho au titre du livre "Les amitiés particulières" de Roger Peyrefitte. Le sujet de l’amour entre personnes du même sexe est certes dans l’air du temps mais Joëlle Fossier, l’auteure de Compartiment fumeuses, a su lui donner une dimension humaine qui échappe aux référentiels du militantisme ambiant.

Isabelle est revenue bouleversée et enchantée de la Première. Elle apprécie ces soirées où le jeu des acteurs n’est pas complètement rôdé. Leurs émotions n’ont pas encore subi l’usure de la répétition. C’est d’autant plus vrai quand le thème abordé est un sujet difficile comme dans cette pièce où deux femmes meurtries par la vie vont devoir partager la même cellule en prison. Rien pourtant n’aurait pu, dans un autre contexte,  les rapprocher à ce point.

La première, Suzanne, jouée par l’excellente comédienne Sylvia Roux, directrice du Studio Hébertot, se définit elle-même comme une prolo qui "pue" le poisson. Elle est fille de marin pêcheur breton et en prison depuis 2 ans pour multirécidives dans des affaires de vols et de chèques en bois. Arrive pour partager sa cellule, une femme d’un certain âge, d’un grand raffinement et fort élégamment habillée, Mademoiselle Blandine de Neuville incarnée par la magnétique Bérengère Dautun.

Tout à priori sépare les deux femmes : l’âge, l’éducation, le style et, nous l’apprendrons par la suite, la gravité de leur crime. Mais dans ce huis clos forcé, elles n’ont rien d’autre à faire que d’apprendre à se connaître et leur vie va s’en trouver changée.Suzanne se présente comme la maîtresse des lieux. C’est un peu devenu chez moi ici, dit-elle à propos de ce petit monde que sont les quatre murs de sa chambre. La mise en scène d’Anne Bouvier correspond à l’idée que l’on se fait du dépouillement d’une cellule de prison : 2 lits, 2 petites tables avec une chaise et une fenêtre à barreaux très haut placée.

Sur sa table, Blandine dépose sa pochette en soie, son peigne en ivoire, ses flacons de parfum et une photo d’un personnage mystérieux qui s’avère être son père… Suzanne a entassé sur la sienne des coquillages de toutes tailles dont elle se sert pour faire des créations. Parmi eux, une conque dans laquelle elle souffle pour communier avec la mer.
Ces éléments de décor ne sont pas anodins. Ils reflètent les univers respectifs des deux femmes : un raffinement poudré pour l’une, la mer et ses horizons infinis pour l’autre.

La première journée s’écoule, scandée par les bruits des trousseaux de clefs, des portes qui claquent, des pas qui résonnent dans les couloirs. Stéphane Corbin, auteur-compositeur, nous donne à entendre ces sons qui font sursauter Blandine à chaque passage de la surveillante (Florence Muller), une femme perverse, ambigüe et jalouse de la relation d’intimité qui se noue entre Suzanne et Blandine. Le piano sera l'instrument central, avec une attention particulière portée au traitement sonore, réverbérations et textures qui définiront le climat et feront partie intégrante du décor de la pièce, en cohérence avec le travail de lumière et la mise en scène d'Anne Bouvier.
Tout commence par le partage d’une cigarette (denrée précieuse en prison), qui va instaurer leur première complicité. Les voilà embarquées dans le même compartiment, où elles voyageront par la parole et découvrir que l’on peut s’émerveiller de la différence et l’accepter avec bienveillance. Au lieu de rejeter ce qui fait leur individualité, elles vont s’en nourrir mutuellement.

Suzanne explique les lois de la prison à sa compagne. On sent en elle un caractère rebelle bien décidé à ne pas céder aux humiliations : La force qu’il faut ici, c’est se tenir vivante.

On apprend que Blandine était professeur de lettres. Elle a le profil de la personne sans histoire.
- T’as l’air d’une petite fille qui collectionne les médailles … Moi je tchatche mais toi ton charme c’est ta présence.

Blandine remerciera en employant le vouvoiement qu'elle conservera tandis que Suzanne louvoie entre vous et tu, donnant l’avantage au singulier : T’es pas ici pour qu’il se passe quelque chose, t’es ici parce qu’il s’est passé quelque chose. Qu’est-ce qui s’est passé dans votre vie Blandine ?

Blandine porte un lourd secret qu’elle ne confiera à Suzanne que plus tard, lorsqu’elle se sentira en confiance et que vous découvrirez en allant voir le spectacle.

Dans la solitude de cet univers carcéral, leur amour va éclore comme une fleur qui pousserait dans la craquelure du bitume. Les sentiments se dévoilent tout en délicatesse et en humour. Alors que Suzanne décrit son habileté à voler, Blandine lui répond avec un sourire angélique : J’ai mon cœur à voler, personne n’a encore jamais volé mon cœur.

Toutes deux s’évaderont dans un rêve éveillé fait de beauté, de liberté et de poésie. Je veux du large dit Suzanne ... un monde à votre mesure Suzanne lui murmurera Blandine.
Elles s'évadent vers la liberté, traversent l’océan, Bérengère Dautun devenant magnifique figure de proue d’un navire imaginaire rappelant le beau bateau en coquillage fabriqué par Suzanne. La malveillance de la surveillante finira par les séparer physiquement mais on comprend avec la scène finale qu’elle n’a pas eu raison de leur amour. C'est un spectacle à ne pas manquer.

Comme le souligne parfaitement Joëlle Fossier

, Compartiment Fumeuses est une pièce dédiée à toutes les femmes qui résistent, s’affranchissent, aspirent à briser leurs chaînes et gagnent leur liberté.
Compartiment fumeuses

 de Joëlle Fossier


Mise en scène d'Anne Bouvier


Avec Bérengère Dautun, Sylvia Roux, Florence Muller
Studio Hébertot
78bis Boulevard des Batignolles, 75017 Paris  / 01.42.93.13.04
Du 5 février au 9 avril 2017, chaque dimanche à 19h30
Reprise du 10 mars au 14 avril 2018
jeudi et vendredi à 21 heures, samedi 19 heures
Photos Béatrice Landre

dimanche 5 février 2017

Silence on tourne au Théâtre Fontaine

Après Frou Frou les bains et l'immense succès de Thé à la Menthe ou T'es Citron, qui a remporté le Molière de la meilleure pièce comique en 2011, Patrick Haudecoeur revient avec une équipe de cinéma délirante... et c'est agréable de constater que la comédie a encore de beaux jours devant elle.

Ça commence fort intelligemment en musique avec trois musiciens qui font un boeuf devant le rideau rouge. Et nous les retrouverons juste avant les saluts avec leurs instruments.

Entre temps ils auront joué leur rôle de techniciens sur le tournage. Car c'est à la mise en boite d'une séquence du mari trompé qui interrompt une représentation pour tuer l’amant de sa femme que nous sommes conviés.
 
 
Invités ? Oui car nous faisons partie de l'histoire, ... comme figurants. L'un d'entre nous sera d'ailleurs tiré par le bras pour monter sur scène.
Au cours du (pseudo) tournage on va découvrir que le producteur est véreux, que le réalisateur, amoureux de la jeune actrice et dévoré de jalousie, s’est promis de démasquer son rival pour lui faire la peau. L’éternel second rôle, quant à lui, est prêt à toutes les crapuleries pour faire décoller sa carrière et l’assistant-réalisateur (Patrick Haudecoeur) doit ménager les uns et les autres d’autant qu’il rêve de réaliser son premier film avec la jeune actrice dans le rôle principal.

C'est une vraie comédie. On rit donc beaucoup, de rebondissement et rebondissement comme dans la plus pure tradition des vaudevilles. Avec aussi des renversements de situation. Car le producteur (Philippe Uchan) descend brutalement de son piédestal alors que la jeune première (Nassima Benchicou) prend de l'ascendant sur l'assistant-réalisateur. Le comique de répétition fonctionne aussi à merveille avec le "grand" Stéphane Roux qui passe constamment inaperçu alors qu'il est persuadé du contraire, ce qui n'est pas facile à jouer.

Tous les comédiens mériteraient d'être cités. C'est enlevé et on passe un bon moment. Il est probable que Patrick Haudecoeur (ci-contre) et son acolyte Gérald Sibleyras ont écrit un nouveau grand succès qui arrive à Paris après avoir déjà reçu les applaudissements d'un public régional.

Le théâtre Fontaine est un haut lieu du rire. Outre Jean Richard et le chansonnier Raymond Souplex, le public s'est bousculé pour venir voir débuter Louis de Funès, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault. Quelques années plus tard ce seront les débuts de Claude Rich, Guy Bedos, Rosy Varte ou Raymond Devos. En 1964, Jean Poiret et Michel Serrault monteront sur scène puis ce seront Wolinski, Copi, Luis Rego, Jean-Marc Reiser, Sylvie Joly et plus récemment Les Inconnus, Muriel Robin, Gérard et Arthur Jugnot, Marie-Anne Chazel, Laurent Baffie, Pierre Palmade et Arnaud Tsamère... la liste n'est pas close.
Silence on tourne de Patrick Haudecoeur et Gérald Sibleyras.
Mise en scène Patrick Haudecoeur.
Avec Isabelle Spade, Philippe Uchan, Patrick Haudecoeur, Nassima Benchicou, Jean-Pierre Malignon, Stéphane Roux, Véronique Barrault, Adina Cartianu, Gino Lazzerini, Patricia Gregoire.
Musiciens Jean-Louis Damant et Jean-Yves Dubanton.
Décors Jean-Michel Adam.
Lumières Marie-Hélène Pinon.
Bande son et bruitages François Peyrony.
Théâtre Fontaine
10 rue Pierre Fontaine 75009 Paris
Du mercredi au vendredi 20h30, le samedi 18h00 et 21h00 et le dimanche 15h00.
Réservation par téléphone au 01 48 74 30 68

La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de Bernard Richebe

samedi 4 février 2017

Entre poire et fromage sur grande galette Mère Poulard

La seconde édition du Cheese Day est programmée pour le 20 février 2017, de quoi avoir envie de consommer ce produit de manière moins classique et plus ludique.

Il se trouve que j'apprécie beaucoup les sablés Mère Poulard qu'il m'est déjà arrivé d'employer en association salée pour l'apéritif. Par ailleurs j'adore la poire Conférence qui est ferme et fondante et dont le goût se marie admirablement avec la fourme d'Ambert AOP Lait Plaisirs.

La découpe triangulaire ajoute un peu de fantaisie et rend l'ensemble plutôt design.

La fourme gagne à être piquetée de gruau de chocolat qui va croquer sous les dents en apportant une touche très originale et dopante pour ce fromage de caractère, néanmoins plutôt doux.

Si vous ajoutez à cela une grande galette de la Mère Poulard, dont la petite pointe de sel vient titiller les papilles vous avez un amuse-bouche vraiment agréable que vous pourrez aussi bien servir en début qu'en fin de repas.

La grande galette n'a pas du tout le même goût que les sablés qui sont davantage connus. De par sa taille elle est aussi éminemment plus gourmande.

La seule opération délicate est le percement de la galette. il faut s'y prendre doucement avec la vrille du tire-bouchon. Ce qui est amusant est qu'on dégustera alors en tenant la galette d'une main et en décrochant le reste de l'autre.

Le grain de raisin est de saison, un Red Globe énorme qui a la particularité d'être vraiment croquant sans être juteux. Il s'accorde parfaitement avec les autres ingrédients.

Comme boisson un champagne rosé aurait été top mais j'ai pensé aux enfants et à tous ceux qui cherchent du festif sans alcool tout en ne voulant pas sacrifier les bulles. Cette limonade d'Elixia avec ses paillettes dorées est idéale.
Je l'ai posée sur une assiette argentée, elle-même sur un torchon signé par Corinne Heillein, qui a dessiné ce modèle pour les tissages Moutet. La jeune femme a choisi pour sa propre agence, créée en 2009, l’appellation " Cocohellein, designer enthousiaste ", cela ne pouvait que me plaire.
Si vous voulez tenter l'association en mode "entrée", vous pouvez disposer des morceaux de poire sur un lit de mâche, découper le fromage en triangles, le rouler dans le gruau de chocolat, et terminer en semant des petits morceaux de galette sur la salade. Vous choisirez une vinaigrette qui a du caractère, relevée par exemple avec un jus d'agrumes.

J'avais participé l'an dernier à la Cheese Night, car je n'étais pas libre en journée. Sont annoncés plus de 200 fromages différents de France, Suisse, Italie et Lituanie et plus de 50 vins et spiritueux (avec sur la liste Château de Berne que je retrouverai avec plaisir).

Est également sur la liste Mon-marche.fr avec une sélection de 80 fromages en direct de Rungis. Les plateaux qu'ils avaient composés l'an dernier étaient exceptionnels. Et coté pain ce sera la maison Kayser que je connais tout autant.
Des dégustations auront lieu toute la journée et en soirée. Il ne faudra pas manquer un fromage bourguignon, le Brillat-Savarin Lait Plaisirs, crémeux à souhait. Des animations sont également programmées autour du Pont L’Evêque au lait cru AOP, et de Saint Agur avec Juan Arbelaez, dont j'ai eu la chance de gouter la cuisine au Nube.

Sont également annoncés Xavier Thuret, MOF fromager, que je me réjouis de retrouver, Ludovic Bisot, MOF fromager et Jean-Charles Karmann, confiseur des fromages, tous de La Ligue des Fromagers Extraordinaires, et Quitterie Pasquesoone, journaliste culinaire, auteur culinaire et blogueuse pour une mise en bouche "Sweet cheese".

La manifestation aura lieu à l'Hotel Inter-Continental de Paris et une billetterie en ligne est ouverte à tous.

vendredi 3 février 2017

Tonnerre de Belt

La Fashion Week bat son plein, prétexte pour moi à découvrir une créatrice française et talentueuse, en marge d'un défilé qui a eu lieu à deux pas de l'endroit où elle est venue présenter sa nouvelle collection.

La notoriété s'est construite sur les ceintures (Belt en anglais) qui a donné à Amélie l'idée du nom de la marque, sorte de pied de nez au capitaine Haddock dont l'injure favorite restera toujours Tonnerre de Brest.

Si Tintin est belge, son acolyte, en tant que descendant du chevalier François de Hadoque, capitaine de marine sous Louis XIV est un digne représentant de la France ... Comme un hasard n'est jamais seul, il se trouve que c'est à cause de ce roi que l'état américain porte le nom de Louisiane, que Amélie est née aux États-Unis, à Lake Charles, et qu'elle a eu en quelque sorte naturellement envie de nommer chaque modèle d’une ville de Louisiane. La boucle est bouclée.

jeudi 2 février 2017

Jeux de miroirs de E.O. Chirovici

E.O. Chirovici est un écrivain roumain, auteur de nombreux best-sellers dans son pays. Jeux de miroirs est son premier roman rédigé en anglais et traduit en français (par Isabelle Maillet). Il était cette semaine à Paris où Isabelle l'a rencontré à l'occasion de la sortie du livre en librairie. Expatrié en Angleterre pour les études de son fils, il vit désormais en Belgique.

Ce roman est publié en France par les éditions Les Escales. C'est un thriller psychologique dans le style de ceux de Joël Dicker et il est bien parti pour obtenir un grand succès, puisque les droits ont déjà été cédés dans 38 pays et qu'Hollywood travaille à une adaptation cinématographique.

Il faut dire que Chirovici embarque son lecteur dans un suspense savamment construit :

Peter Katz, un agent littéraire, reçoit un manuscrit intitulé "Jeux de miroirs" signé par un certain Richard Flynn, qui relate des faits qui ont défrayé la chronique trente ans plus tôt. Richard était étudiant à Princeton à la fin des années 80 et avait alors comme colocataire une jeune étudiante en psychologie, Laura qui se trouve avoir été "la protégée" d’un très grand ponte en psychologie cognitive : le professeur Wieder dont Richard classera la bibliothèque.
Quelques mois plus tard, le professeur Wieder avait été brutalement assassiné chez lui. Plusieurs suspects avaient été interrogés mais l’assassin n’a jamais été identifié. Richard Flynn semble avoir découvert qui est le meurtrier mais il meurt lui-même avant de délivrer la suite de son manuscrit à Peter Katz.
Intrigué, l'éditeur va embaucher un journaliste d'investigation pour découvrir la véritable identité du meurtrier et la relation qui s'était établie entre Richard, Laura et le professeur. La suite de l’enquête menée par plusieurs hommes nous mène dans un labyrinthe où chaque protagoniste interrogé présente une version différente des faits.
Vérité, mensonge, souvenirs peu fiables, le fonctionnement de la mémoire apparait finalement comme un élément essentiel de l’intrigue. La vérité n’a pas qu’un seul visage. On peut se mentir à soi-même, et avec le temps gommer des éléments et en imaginer d’autres…

Le roman est construit sur une subtile mise en abîme entre l’intrigue policière qui s’appuie sur les souvenirs et le fait que les personnages (le professeur et Laura en particulier) étudient eux-mêmes le refoulement de la mémoire.

Laura donne la clef dont se sert E.O. Chirovici dans l’analyse qui suit : … L’exemple typique, c’est la difficulté que rencontre la police avec les témoins oculaires. La plupart du temps, ils donnent des informations qui se contredisent… Notre mémoire n’est pas une caméra vidéo qui enregistre tout ce qui se trouve devant l’objectif, Richard, elle agit plutôt comme un scénariste et un metteur en scène associés, faisant leur propre film à partir de fragments de réalité.

Ce passage du roman est extrêmement important car cette analyse va se vérifier ensuite tout au long de l’histoire. Il est difficile pour le lecteur d'échapper à la fausse piste entre comment échapper à la fausse piste entre ceux qui transforment leur souvenir, celui qui aurait perdu la mémoire suite à un choc, et l’ancien policier atteint d’Alzheimer qui se sent dans l’urgence de résoudre cette enquête.

Ce qu’elle me disait me faisait froid dans le dos. Ainsi, ce que j’avais toujours pris pour des éléments de réalité objective n’était peut-être que le résultat de ma perception subjective d’une personne ou d’une situation ? En même temps, Laura me l’avait déjà dit : nos souvenirs sont pareils à une bobine de film qu’on a la possibilité de couper au montage, ou à une sorte de gélatine que l’on pourrait modeler à l’envi.

La résolution de l’enquête n’est donc qu’un des éléments qui donne corps au roman qui cultive une ambiguïté que savourera le lecteur jusqu’à la dernière page, dans la plus pure tradition d'un page-turner. A cette occasion je signale l'excellent Année brouillard de Michelle Richmond dont je continue à recommander la lecture.
La rencontre avec Eugen Ovidiu Chirovici a permis de creuser comment les idées lui viennent pour ses romans.

Elles ne naissent pas d’une réflexion. Il est peintre et voit des images. Dans Jeux de miroirs tout commence par l’image d'un jeune homme qui rentre chez lui après ses cours et tombe sur sa nouvelle colocataire, une jeune femme en train d’essayer d’étaler de la moutarde sur du pain ! L’auteur a suivi cette image et tout s’est mis en place dans sa tête en l'espace de quatre jours. Deux mois ont suffi pour écrire l'essentiel du livre et il ne lui a fallu que six mois pour en peaufiner le style.

L’auteur est passionné par ce qui touche à la mémoire. Il s’est toujours intéressé à la psychologie. Il a énormément lu d'ouvrages dans ce domaine et a aimé le film Memento de Christopher Nolan sorti en 2000 qui raconte l’histoire d’un homme qui veut venger le meurtre de sa femme mais souffre d’amnésie antérograde, c’est-à-dire qu’il n’a plus de mémoire à court terme suite à un traumatisme crânien.

Chirovici aime essayer de comprendre les phénomènes psychologiques et remarque que nous enregistrons surtout les émotions, les sentiments, les avertissements. D’après lui nous utilisons davantage notre cerveau pour imaginer que pour collecter des informations. C’est pourquoi il n’y aurait pas de différence notoire entre le réel et l’imaginaire.

Interrogé sur ses livres préférés, il cite Le vieil homme et la mer de Ernest Hemingway, Des souris et des hommes de John Steinbeck et L’étranger d’Albert Camus qu'il a relus plusieurs fois. Aujourd’hui les écrivains qu’il admire sont essentiellement Cormac Mc Carthy, Philip Roth et Julian Barnes.

Il ne souhaite pas s’engager dans la rédaction du scénario de son livre pour Hollywood parce que ce type d'exercice qui diffère beaucoup de l'écriture d’un roman. Il sait que de nombreux écrivains ont été déçus par l’adaptation cinématographique de leur livre comme Umberto Eco pour Le nom de la Rose adapté par Jean-Jacques Annaud en 1986 ou Stephen King avec Shining par Stanley Kubrick. Pourtant, en tant que spectateur, il a apprécié ces films. Il faut donc croire que l’auteur a une vision très personnelle de l’histoire qu’il raconte et qu’il aurait du mal à accepter "les jeux de miroirs" !

Son prochain livre est déjà achevé. ll y sera question cette fois de la notion de changement d’identité … on reste dans la même veine.

Jeux de miroirs d'Eugen Ovidiu Chirovici, Traduit par Isabelle Maillet, Editions Les escales, en librairie depuis le 26 janvier 2017

mercredi 1 février 2017

Alma Mahler, éternelle amoureuse au Petit Montparnasse

Isabelle est allée voir Alma Mahler, éternelle amoureuse au Théâtre du Petit Montparnasse dont elle attendait beaucoup, sans doute en raison de son interprétation par la grande comédienne Geneviève Casile, qui ne l’a jamais déçue. Elle était accompagnée par une de ses amies, musicienne, pour pouvoir échanger leurs impressions après le spectacle.

Elle est revenue déconcertée par le personnage d’Alma Mahler qu'elle connaissait mal. L’interprétation de Geneviève Casile, toujours remarquable, fait découvrir une Alma Mahler vieillissante, non dénuée d’humour certes mais aussi dure, intransigeante, allant parfois jusqu’à la grossièreté dans les évocations de sa vie passée comme présente. 

Ce petit bémol ne l’a pas empêchée d’apprécier la richesse de la pièce écrite par Marc Delaruelle qui explore toutes les facettes de la vie de cette maîtresse femme passionnante et passionnée. 

Depuis quelques temps déjà le cinéma, la littérature et le théâtre nous font découvrir le destin des femmes d’artistes célèbres des XIXème et XXème siècles dont le nom n’est passé à la postérité qu’à travers la renommée de leur mari ou amant. Epouses, maîtresses, muses, conseillères, nombreuses sont les compagnes de grands artistes à avoir sacrifié leurs ambitions afin de laisser s’épanouir l’art de leur conjoint. 

Heureusement, l’histoire a su rendre justice à beaucoup de ces femmes d’exception comme Camille Claudel, Zelda Fitzgerald, Frida Kahlo et tant d’autres qui reviennent aujourd’hui en lumière. En 1988, Françoise Giroud écrivait un livre Alma Mahler ou l’art d’être aimée, retraçant la vie sentimentale de cette femme, muse de tant d’artistes.

La pièce commence au soir de sa vie, en 1960 à New York. Alma vient d’écrire ses mémoires et attend son éditeur. Soulignons qu’Alma Mahler n’a conservé qu’une seule de ses lettres à Gustav et qu’elle a supprimé ou falsifié bon nombre des courriers que Mahler lui avait adressés afin de réarranger la vérité pour ne pas être jugée trop durement par la postérité.

Ses premiers mots sont jetés comme une provocation : J’ai toujours détesté votre musique Monsieur Mahler. 

La correction des épreuves de ses mémoires donne l’occasion d’évoquer tout au long de la pièce ses maris exceptionnels (Mahler le musicien, Gropius l’architecte, Werfel, l’écrivain) et ses célèbres amants (Klimt, Alexandre von Zemlinsky, Kokoschka et le père Hollnsteiner…) mais aussi et surtout la personnalité de cette femme magnétique au destin exceptionnel

Jeune fille déjà, Alma Maria Schindler se passionne pour la musique. Elle grandit dans un milieu d’artistes à Vienne. Parmi les amis de son père on compte Gustav Klimt et Alexander von Zemlinsky qui l’initient à la peinture, à la musique... et à l’amour. Elle est belle, cultivée, intelligente et fait tourner la tête de bien des hommes. Sa forte personnalité impressionne. Elle veut être la première femme à composer un opéra.

Un pan de la scène jusqu’alors dans l’ombre et à présent éclairée laisse apparaître un piano de concert. Une jeune fille vêtue de blanc s’assied au piano et commence à jouer. C’est Alma. A côté d’elle, son professeur de musique, déjà fou amoureux d’elle, Alexander von Zemlinsky. Aurait-elle ou non reçu de Klimt son premier baiser ? Toujours est-il qu’Alexander sera son premier grand amour. Il joue Tristan au piano. Ils sont Tristan et Isolde et on entend alors fort à propos un extrait du Tristan et Isolde de Wagner.

Elle rencontre Mahler à peine un an plus tard. Nous sommes en 1901. Alma a 23 ans. Elle est sous le charme de ce compositeur et chef d’orchestre reconnu, directeur de l’Opéra de Vienne, qui la séduit en lui parlant le langage qu’elle attend d’un "confrère" : A la question d’Alma : "Est-ce que vous m’engageriez comme chef d’orchestre à l’Opéra ?", il répond : "Oui, je suis sûr que votre direction me plairait". Cependant, Alma va vite déchanter, si l'on peut s'exprimer ainsi.

Dès après leur mariage, Mahler met un terme définitif aux aspirations de compositrice de son épouse. Il ne daigne pas même regarder ses premières oeuvres (de fort beaux Lieder que vous pouvez écouter sur You tube). Leur vie tumultueuse et passionnée sera jalonnée d’épreuves. La mort de leur fille Maria sera la plus douloureuse de toutes. Alma reprochera à Mahler d’avoir écrit les Kindertotenlieder et d’avoir ainsi "forcé" le destin. Viendront ensuite l’architecte Walter Gropius et l’écrivain Franz Werfel mais Gustav restera la figure dominante dans la partition de la vie d’Alma.

Elle voulait être et devenir quelque chose et son chef d’œuvre sera sa propre vie. Elle en a fait une grande fresque amoureuse dont elle a tenu le rôle principal de la fin de la Vienne impériale au New-York des années 60. Alma était surnommée par ses amis "la veuve des Quat’Z Arts" : la musique, la peinture, l’architecture et la littérature. Elle a été la muse de nombreux artistes, tantôt inspiratrice, tantôt protectrice, tantôt destructrice… 
On retrouve Alma Mahler au soir de sa vie au centre de la pièce. Les autres personnages gravitent autour d’elle comme autour d’un astre sur le point de s’éteindre. Alma, jeune, est habillée de blanc, Kokoshka et Klimt aussi (avec une écharpe rouge) sont comme des souvenirs lointains et évanescents. Mahler, lui, est en costume, plus ancré, plus présent, plus pesant que les autres (sa musique est puissante, son personnage destructeur pour Alma). Julie Judd (Alma jeune) et Stéphane Valensi (qui joue l’éditeur et tous les hommes qu’Alma a aimés) sont très convaincants et offrent une lecture à plusieurs voix des souvenirs. A la fin de la soirée c’est la célèbre Vienne toute entière qui aura défilé devant nos yeux.

La mise en scène de Georges Werler est très sobre. Les éléments de décor se composent d'une sorte de divan, une petite table avec une bouteille de Bénédictine, le berceau où Alma Mahler mettait les partitions qu’elle avait composées (ses bébés), un piano, et un rideau transparent avec des reflets brillants qui sépare le public de la scène. Tour à tour, les différents personnages le franchissent. Le "voile de Maya" ainsi soulevé laisse apparaître un pan de vérité sur la vie d’Alma et de ses amants, sans jamais être complètement transparent (la vérité passe par le prisme des souvenirs d’Alma).

Les musiques sont particulièrement bien choisies (les interprétations également) : adagio de la 10e symphonie, Kindertotenlieder de Mahler, Tristan et Isolde de Wagner, pièce pour piano d’Alexander von Zemlinsky. Elles apportent de la consistance aux souvenirs.

Alma Mahler, éternelle amoureuse, de Marc Delaruelle
Avec Geneviève Casile, Julie Judd et Stéphane Valensi
Mise en scène Georges Werler
Décor Agostino Pace, costumes Sonia Bosc, lumières Jacques Puisais, son Jean-Pierre Prévost
Au Théâtre du Petit Montparnasse
31 rue de la Gaité, 75014 Paris - 01.43.22.77.74
Jusqu'au 30 avril 2017
Du mardi au samedi à 19h - matinée dimanche à 17h30

Photos DR

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)