Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.
Affichage des articles triés par pertinence pour la requête Ce qu’il faut de nuit.. Trier par date Afficher tous les articles
Affichage des articles triés par pertinence pour la requête Ce qu’il faut de nuit.. Trier par date Afficher tous les articles

mardi 13 avril 2021

Ce qu'il faut de nuit de Laurent Petitmangin

Dans les années 80, on avait, dans le spectacle, donné un nom à ce style, le théâtre du quotidien, par opposition aux grands textes.

Laurent Petitmangin s’inscrit pour moi dans cet axe qui me semble s’être perdu, comme a disparu le festival du théâtre de Nancy où je parie qu’un metteur en scène se serait emparé de Ce qu’il faut de nuit, et pas seulement parce que l’action se déroule en Lorraine.

D’ailleurs, si j’osais, je lui recommanderais de l’adresser à Michel Didym, le fondateur de la Mousson d’été. Par chance elle se déroule à l’Abbaye des Prémontrés, à Pont-à-Mousson, qui est équidistante de Nancy et Metz, et qui donc échappe à la gué-guerre qui sévit depuis l’éternité entre les deux cités.

Les partisans de l’une et ceux de l’autre défendent leur territoire à l’instar des supporters d’une équipe de football. Les personnages principaux du roman vivent dans la région de Metz. Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’intrigue est bâtie autour d’une bataille d’opinions.

J’y ai glané des termes que je n’ai quasiment entendus que là-bas : s’enquiller, ensuqué, schlasse, schtarbé, morfler, amoché, mariole, le chtar, foirer, se rencogner, la schness, une chère soeur … qui s’ajoutent à ce qu’on dit partout, les embrouilles, les conneries, salopard, sentir le rance, se secouer le paletot, charrier … Pas besoin de lexique ou de notes de bas de page pour moi. La sonorité de la moman m’est familière et j’ai toujours entendu mon oncle être appelé comme Le Jacky, même par sa femme.

C’est un récit en noir et blanc. Bouleversant de modestie. Décrivant cette vie de père qui, après la mort de la moman, cherche juste à parer au plus pressé, focalisé sur le minimum vital pour élever dignement ses deux fils, Fus et Gillou, modestement, loin de l'aisance des presque voisins, les luxos, habitant au Luxembourg.

C'est l’histoire d’une famille ordinaire qui aurait pu être heureuse. Mais boum la mort de la moman. Re-boum l’orientation politique du fils qui malheureusement mamaille avec une bande (p. 45). Le copain du père le lui reprochera pour justifier qu'il coupe les ponts avec lui. Pourtant les préoccupations écolo du groupe de chtarbés où Fus se sent à sa place est décrit comme de bons gars, un peu bruts de décoffrage mais somme toute pas aussi méchants qu’ils en ont l’air (p. 66).

Il y a plein de manières d'avoir un fils différent. Ici c'est l'appartenance à un mouvement d'extrême-droite. Le père découvrira trop tard, l'ampleur de la faille, quand le drame aura eu lieu, sa colère s’éteignait mais pas sa honte (p. 101) comme pour ceux qui accepteront de pardonner mais pas d'oublier.

Est-ce qu’on est toujours responsable de ce qui nous arrive? Il se pose la question après la catastrophe (p. 128). Etait-il possible de l'éviter quand chaque membre de la famille se comporte comme si on portait un scaphandre d’une tonne et qu’on marchait dans une putain de zone radioactive (p. 100) ?

Nous sommes presque à la fin du récit, toutes nos vies, malgré leur incroyable linéarité de façade, n’étaient qu’accidents, hasards, croisements, rendez-vous manqués. Nos vies étaient remplies de cette foultitude de riens, qui selon leur agencement nous feraient rois du monde ou taulards (p. 171).

C’est ce que l’auteur désignera page suivante comme "le grand mystère des riens", que d'autres appelleront malchance ou encore hasard et/ou coïncidence. Autrement dit, se trouver là au bon ou bien au mauvais moment. D'autres estimeront que le manque de communication fut décisif.

Mais voilà, il faut faire face au drame. Comme Laurent Petitmangin nous fait partager avec une justesse infinie un trajet entre le domicile et l'hôpital ! On est avec eux dans la voiture. Le fils est bien amoché. A sa sortie de l'hôpital les médecins n’avaient pas voulu lui peindre la vie plus belle qu’elle n’était (p. 115).

Le paternel aura mis le temps à agir en père dont le fils était en danger. A sa décharge on dira que de leur vie d'avant, du temps où la moman était encore vaillante il ne leur reste que des souvenirs tellement flous qu’ils ne tenaient pas chaud au corps (p. 126).

Le titre est emprunté à un poème de Jules Supervielle, intitulé Vivre encore. Ce roman aurait pu être plombant. Il en suinte juste ce qu’il faut de dérision pour être digeste.

Rien de surprenant à ce qu'il soit sélectionné dans une multitude de prix, et qu'il en ait déjà reçu beaucoup, comme Le Prix Fémina des Lycéens, Le Grand Prix du Premier Roman, le prix Stanislas 2020 … Il est en cours de traduction dans de nombreux pays et considéré comme une véritable révélation.

Laurent Petitmangin est né en 1965 en Lorraine au sein d’une famille de cheminots. Il a passé ses vingt premières années à Metz, puis quitta sa ville natale pour poursuivre des études supérieures à Lyon. Il rentra chez Air France, société pour laquelle il travaille encore aujourd’hui. Grand lecteur, il écrit depuis une dizaine d’années. Ce qu’il faut de nuit est son premier roman.

Ce qu'il faut de nuit de Laurent Petitmangin, à La manufacture de livres, en librairie 9 décembre 2020

dimanche 2 juin 2019

A la ligne de Joseph Ponthus

Je savais que A la ligne avait reçu le Prix RTL-Lire 2019 (il a été récompensé de quelques autres prix) mais je n'étais pas allée chercher plus loin : il appartenait à la dernière vague des 68 premières fois et il était certain qu'un jour il m'arriverait. Ce dont je ne me doutais pas un instant, c'était de l'importance qu'il allait avoir pour moi, de l'ordre d'un tsunami.

Soixante millions de Français mangeraient chaque jour quarante tonnes de crevettes (p.20) ... et lui, et lui, et lui ... ne regarde pas Catherine Langeais à la télévision, il travaille à l'usine ... et ne joue pas les stars.

J'ignore où se niche le bonheur ... sans doute un peu entre les lignes que Joseph Ponthus enchaine pour nous après l'turbin dans une conserverie de poissons, dans un abattoir ou comme travailleur social quand il arrive à décrocher une mission dans ce qui était "sa" spécialité.

Je connais bien les problématiques des intermittents du spectacle, moins celles des intérimaires des chaines de production. J'ai visité le Pavillon de la marée à Rungis la nuit, mais jamais une telle chaine de production, pardon "ligne de production" en activité (je ne connais que les lignes d'embouteillage qui sont tellement automatisées que l'humain n'y exerce que du contrôle). Si les mots ont changé, la difficulté demeure.

Joseph Ponthus nous livre un matériau brut de décoffrage, d'une beauté extrême, comme seuls les grands architectes de la langue sont capables de le faire.

Florence Aubenas avait contribué, avec Le quai de Ouistreham, à lever un coin du voile sur la précarité des emplois féminins. Embauchée comme agent de propreté sur un ferry, son témoignage reste dans la veine du témoignage alors que le livre de Joseph Ponthus est un objet littéraire hors normes qui arrache complètement le drap qui recouvre le travail en usine.

Il raconte, avec un sixième degré affuté, les différents postes où il passe de la ligne des poissons frais, à celle des poissons panés, puis à l’égouttage des tofus et enfin à la cuisson des bulots,  avant de se retrouver aux porcs, tout autant que son job de personne ressource auprès de personnes en situation de handicap. Il ne connait pas la langue de bois et il écrit une langue d'airain, assaisonnée d'humour ... en faisant par exemple débarquer les anglais (p.142), en se lançant dans la narration d'un road tripes, ou en installant d'emblée la disproportion en donnant la recette industrielle de la Béchamel.

dimanche 26 janvier 2025

Jouer avec le feu de Delphine Coulin et Muriel Coulin

(Article mis à jour le 1er février 2025)
Beaucoup de cinéphiles s’interdisent d’aller au cinéma voir l’adaptation d’un livre qu’ils ont beaucoup apprécié. Ce n’est pas mon cas même si j’avais une certaine appréhension à découvrir sur grand écran les personnages de Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin.

J’ai entendu, à la sortie, des critiques à propos des parti-pris de réalisation et il est probable que mes souvenirs de lecture m’ont aidée à être en empathie avec le personnage du père car l’auteur narre cette histoire de son point de vue, ce qui est d’ailleurs respecté par le scénario.

Ma réserve à aller voir le film tenait essentiellement au sujet car il n’est pas aisé de traduire la violence au cinéma. Je connaissais Delphine Coulin et Muriel Coulin à travers leur film Voir du pays en 2016 à propos de deux soldates françaises tentant d'oublier l'Afghanistan. Cette fiction bien documentée m'avait beaucoup interpelée sur l'aspect politique de la violence. L’originalité de leur nouveau film -qui porte sur un tout autre contexte- est de démontrer que celle-ci est une addiction avant de s’inscrire dans un discours politique. C’est un aspect qui était nettement moins prégnant dans le roman mais il est très intéressant car il permet d’approcher la fascination d’une frange de la population pour des actes extrêmes.

Quelque chose me mettait mal à l’aise au fur et à mesure de la projection et que je n’avais pas ressenti de cette manière dans le souvenir que j’avais du roman. J’ai donc décidé de le relire quelques jours plus tard, ce qui m’a amenée à remanier la critique que j’avais écrite de ce film.

Pour résumer mon point de vue Jouer avec le feu est admirablement construit et interprété. Mais il ne restitue pas les subtilités avec lesquelles le romancier avait tricoté son histoire. Le contexte régional très particulier de la Lorraine y est presque effacé. Plusieurs personnages, à mes yeux essentiels, ont été gommés. Quelques scènes fortes ont été occultées. La fin est différente, et l’émotion qu’elle provoque n’est pas ressentie au cours de la projection. Il me semble que presque tout ce qui permettait de nuancer l’enchaînement dramatique a été écarté de manière à livrer au spectateur un portrait à charge. Laurent Petitmangin n’excuse jamais mais il installe un climat semblable à celui qui est travaillé dans ce qu’on appelle aujourd’hui la justice réparative et qu’il transpose dans l’univers social. C’est selon moi capital pour ne pas alimenter les discours de haine qui ne sont pas constructifs, et cela bien qu’il ne faille évidemment pas être conciliant avec les extrêmes.

L’analyse qui suit se focalise sur le scénario du film et son interprétation, tout en revenant au livre quand c’est nécessaire pour éclairer le thème qui reste central.
Pierre, chef mécanicien de nuit à la SNCF, ancré à gauche, rangé du syndicalisme avec l’âge, élève seul ses deux fils dans son pavillon de Metz depuis la mort de son épouse. Louis, le cadet, réussit de brillantes études et avance facilement dans la vie. Fus, l'aîné, part à la dérive. Fasciné par la violence et les rapports de force, il se rapproche de groupes d'extrême-droite, à l'opposé des valeurs de son père, et partage avec eux les rixes et les idées. Pierre assiste impuissant à l'emprise de ces fréquentations sur son fils. Peu à peu, l'amour cède place à l'incompréhension.
Les acteurs comptent pour beaucoup dans la cohérence de cette famille. Pierre (dont le prénom est une promesse de force) est interprété par Vincent Lindon qui fut primé pour ce rôle à la Mostra de Venise. Stefan Crépon est Louis (un prénom de roi mais dans le roman il était Gillou, surnommé Gros, pour signifier son caractère de nounours), le fils cadet, poursuivant de brillantes études mais restant humble. Benjamin Voisin (qu'on avait déjà remarqué en 2021 dans Illusions perdues) est Felix, l’ainé, formé à la métallurgie mais désertant son IUT sans doute parce qu’il a peu d’espoir de trouver un travail dans son domaine. Son prénom aurait dû lui porter chance puisqu’il signifie bonheur. La vie a voulu qu’on l’appelle plutôt Fus, selon le diminutif donné par sa mère, en référence à Fussbol, mot dérivé de l’allemand désignant ce sport qu’il adore et où il se donne à fond.

Les deux comédiens se connaissaient dans la vraie vie, ayant partagé une colocation ; autant dire qu’ils sont plus que parfaitement crédibles en frères et qui plus est dans la fraternité qui les soude. On apprendra au cours du déroulement des faits que l’ainé s’est beaucoup occupé du second pendant la maladie de leur mère.

Celle-ci est "présente" par la chaise vide à la table de la cuisine, ce qui n’est pas autant perceptible dans le film que dans le livre, même si dans les dernières minutes de la projection le père raccourcit la table en rentrant les deux rallonges, signe probable d’une fin de deuil.

On ne sait pas pourquoi le garçon traine avec des militants d’extrême-droite qu’il désigne d’ailleurs comme "des mecs de l’IUT" sans doute parce qu’il sait bien que son père désapprouverait qu'il en dise plus.

Ce serait trop facile d’opposer le bon Louis au mauvais Fus. Le film est un peu long, sans doute parce que les soeurs Coulin ont tenu à ce que le spectateur ne conclue pas trop vite. D’ailleurs on n’imagine pas combien les choses vont s’accélérer et déraper, car c’est un peu de cela qu’il s’agit.

Fus n’est pas du tout un dur à cuire animé par la méchanceté. Il démontre sa tendresse à l’égard de son père (très jolie scène pendant laquelle il ôte précautionneusement les chaussures de son paternel affalé sur son lit, et éteint la lumière, à laquelle une autre scène répondra en écho quand le père le déshabillera à son retour d’hôpital). Il pousse son frère à poursuivre ses études à Paris sans une once de jalousie. Il ne ménage pas sa peine pour l’aider à s’installer dans son appartement parisien. On le voit triste de ne pas pouvoir participer au déménagement car la voiture est soit-disant trop petite. Il prépare à manger pour son père et son frère. Il se réjouit avec eux pendant un match de football. Il demande à son père de l’initier au rock (vrai moment de joie).

Jamais il ne se plaint. Il laisse juste échapper quelques critiques à propos de ses études qui fabriquent de la "chair à canon" pour les usines et surtout il ne croit pas en la justice, ce qui justifiera qu'il ne porte pas plainte malgré les encouragements de son père après son agression. Le spectateur ignorant ce qui s’est passé pourra imaginer qu’il a "juste"  été victime d’un combat à mains nues qui aurait mal tourné.

Dans cet univers très masculin, aussi bien entre copains, que dans le métier du père, ou l’association sportive footbalistique de Fus, la figure féminine est très peu présente. La mère est morte. Il y a peu de femmes parmi les ultras. Les réalisatrices ont pris le parti d'occulter la petite amie de Fus tout en lui accordant une partenaire fugace le temps d’une danse, mais pas de laisser entendre que la figure féminine soit totalement absente de notre société et qu'elle peut jouer des rôles importants : être doyenne de la faculté des lettres de la Sorbonne, avocate (on aura reconnu Maëlle Poésy) ou encore juge.

La première scène montre Fus (mais on ne sait pas encore que c’est lui) danser sur un rythme fou et sous des lumières stroboscopiques. Tout de suite après, c’est le père qui marche sur les rails brandissant sa torche pour annoncer le passage de la machine roulante contrôlant les caténaires (il faut d’ailleurs savoir que ce type d’opération est en train de changer et de se simplifier avec un système portatif standard moins coûteux en équipement car il faut tout de même contrôler ces caténaires tous les 3 jours environ). Qui joue avec le feu à ce moment de l’histoire ?

A son retour, après sa nuit à effectuer des réparations manifestement dangereuses, le père entend des informations à la radio à propos de mouvements de jeunes appartenant à une génération oubliée. Il réveille son fils en douceur et l’exhorte à surtout ne pas se rendormir. Le père n’a pas dormi de la nuit mais il accompagne malgré tout Fus à son match de foot dont il est le premier supporter. Il tique à propos d'une action répréhensible mais comme le dira Fus : Pas de carton, pas de faute (l’équivalent du pas vu, pas pris) lourd de sens.

Son collègue Bernard l’interroge à propos de la présence d'un gars qui ressemble à Fus parmi les jeunes qui ont décollé les affiches syndicales. Pierre botte en touche, rappelant qu’il a décroché du syndicat et affirmant que non, son fils n’a pas de blouson avec un dragon rouge dans le dos.

Avoir confié le rôle de Bernard à Arnaud Rebotini ne peut pas être un hasard. Il est aussi un musicien, DJ emblématique de la scène française, compositeur de musique électronique et producteur français, né à Nancy (donc en Lorraine, lieu où se situe l’intrigue) le 12 avril 1970. Il se produit sous son propre nom, mais aussi sous le pseudonyme Zend Avesta. Il est aussi l'un des fondateurs du groupe Black Strobe.

La musique est presque un personnage, dès le générique et elle deviendra presque insoutenable pendant les séances de rééducation. Elle est signée Pawel Mykietvn, combinant rock et electro avec Patti Smith, Soko, Thurston Moore, la musique brute de Cantenac Dagar, l’electro de Rone, et du Gabber, une électro de 160 à 220 bpm qu’écoutent des militants d’extrême droite.

samedi 20 avril 2013

Tomi Ungerer, éternellement Esprit Frappeur

J'ai partout lu et entendu que Tomi Ungerer était une figure archétypale de la subversion. Cette étiquette masque une réalité plus subtile. Ce n'est pas l'adjectif "subversif" qui me serait venu spontanément pour le qualifier. Facétieux serait plus juste. Ses actions de rebellion sont toujours au service d'une cause et l'homme est un pacifiste convaincu.

Quand il prétend faire sauter les tabous c'est pour mieux focaliser l'attention sur le beau et le bon.

Cet amoureux des mots et des formules pourrait faire le bonheur des tweetophiles mais j'ai constaté qu'il demeurait sur la réserve. Quand Bernard Pivot tweete à tout va, et trouve même le moyen d'en faire un livre, Tomi est peu bavard. On pouvait lire il y a tout juste deux mois : Wash your tongue before you start a conversation!

Je prends le conseil à mon compte et j'avance prudemment dans l'écriture de ce billet avec pour principal objectif de vous faire découvrir quelques facettes de ce créateur de génie.

Si vous cherchez une biographie complète de Tomi Ungerer (Son nom se prononce Ounguéraire) ce n'est pas ici que vous la trouverez. Il me faudrait plusieurs chapitres et d'autres se sont livrés mieux que moi à l'exercice. Je vous recommande de commander le numéro spécial que l'Ecole des loisirs lui a consacré en remplissant cette fiche, rubrique "mon écrivain préféré". Elle vous sera adressée gratuitement.

Un homme qui travaille sans relâche

L'affiche du film ne trompe pas : on le voit un crayon à la main. Il reconnait en interview travailler de façon presque maladive. Quand on le regarde dessiner on surprend des gestes de chef d'orchestre. On pourrait expliquer cette boulimie par son obsession de la mort et ses angoisses, j'y reviendrai. On pourrait aussi invoquer son souci de la perfection. Plutôt que d’avoir recours à une gomme il préférera prendre une nouvelle feuille blanche et refaire le dessin. Jusqu'à ce qu'il estime le résultat satisfaisant, encore qu'il prétende ne jamais avoir atteint la perfection. Il commente avec humour que chaque dessin réussi (et encore) est l'aboutissement d'une série d’avortements.

Il faut le voir maugréer devant ses premières oeuvres, leur trouvant de multiples erreurs que notre oeil ne perçoit pas du premier coup. Et pourtant il estime qu’un dessin parfait est ennuyeux. Et il aurait aimé conserver la fraicheur et l’innocence de ses débuts. Il craint même de savoir trop bien dessiner aujourd’hui , estimant que les planches naturalistes qu’il a faites sur l’Irlande seraient trop parfaites. Si le complexe d’infériorité, très alsacien au demeurant, reste ancré dans sa nature, il n'est pas à une contradiction près.

Ce qui est significatif, c'est aussi sa manie d'accumuler. Il ne détruit rien. Tout est conservé, on se demande pourquoi, peut-être pour se rassurer sur la quantité de travail fourni. Du coup il a des milliers de croquis.

Un collectionneur dans l'âme

Il garde ses esquisses et il thésaurise tout ce qu'il trouve. Sa collection de jouets dépasse 6000 pièces. Surtout des mécanismes. Là encore nul besoin d'être féru en psychanalyse pour deviner le poids familial. Il est le fils d'un fabricant d'horloges historien et astronome. Tomi a perdu son père à trois ans, bien avant d'avoir épuisé les jeux de l'enfance avec lui. Alors c'est tout seul qu'il faisait rouler ses modèles réduits sur le toit de son appartement new-yorkais. Il affectionne particulièrement les automates et tout ce qui s'actionne avec des rouages.
Ce sont ses propres jouets qui lui ont servi de modèle pour Jean de la lune.

Il fait le bonheur des musées car il donne beaucoup. Le Musée de l'image d'Epinal dispose de quelques oeuvres. Thérèse Willer, directrice du musée qui lui est consacré à Strasbourg, a reçu sept mille dessins originaux, plusieurs centaines d’affiches et de sculptures, sa collection personnelle de trois mille cinq cent jouets et jeux, des archives familiales, des articles de presse et des photographies, constituent ainsi un fonds documentaire d’une grande cohérence.

Autant international que régionaliste

Jean-Thomas, dit Tomi, est né le 28 novembre 1931 à Strasbourg. Son enfance est marquée par les difficultés d'être Alsacien pendant la seconde guerre mondiale. Un mot d’alsacien, prononcé même hors de l’école, pouvait valoir deux heures de retenue, et surtout le mépris des camarades plus jeunes de quelques années.

On peut très bien apprendre une langue avec un couteau sur la gorge. C’est ce qu’il a fait en trois mois avec l’allemand. Loin d'être devenu réfractaire à la langue de Goethe il la parle parfaitement et il oeuvrera à rapprocher la France et l'Allemagne dès que sa position d'artiste lui en fournira l'occasion.

Lassé d’être balloté entre l’Allemagne et la France, où sa parfaite maitrise de la langue allemande lui vaut d'être traité de sale boche, il s'expatrie aux Etats-Unis. Son geste relève davantage de la fuite que de la révolte. Et l’amour du jazz et du blues ne sont pas étrangers à sa détermination.

Il y a quelque chose de très personnel dans le personnage de Jean de la Lune qui déguerpit dans la forêt pour fuir les militaires soviétiques des forêts norvégiennes.
Il part tenter sa chance en Amérique avec un carton de dessins et quelques dollars en poche. Rien de plus. Ayant été élevé dans une atmosphère protestante, il croit alors tout savoir du puritanisme. C'est d'ailleurs sûrement de là qu'est née sa passion pour les paillardises, en vieux françois de préférence.

On a  une fausse image de la liberté qui règne soit-disant aux States. L'Amérique est ultra conservatrice. Elle n'apprécie pas les remises en cause de l'affichiste. Son nom est inscrit sur la liste noire des bibliothécaires et ses livres (pour enfants) seront exclus du prêt. C'était une époque où les philatélistes américains n'avaient pas le droit de posséder des timbres chinois. On ne peut pas imaginer une telle censure et pourtant Tomi Ungerer était encore banni dans les années 90 alors qu'il reçoit le si prestigieux Prix Andersen en 1998. Quelle revanche !

Tomi demeure reconnaissant à la ville de New York de lui avoir permis de faire éclore son talent. Sa fascination pour l'Amérique est restée intacte. Il a cédé une partie de ses oeuvres à un musée du Massachusetts. Mais il partira désormais vivre en Irlande où il se sent davantage en paix que nul part ailleurs : toutes mes facettes ont trouvé place ici, dit-il les larmes aux yeux.

Une identité forgée par le traumatisme


Ce fut la mort du père, dont il dit n'avoir jamais fait le deuil. Est-ce un hasard si son père était lui aussi dessinateur. Même si ce n'était pas son métier il avait un talent remarquable, dans un style très figuratif et romantique.

Ce fut aussi l'empreinte du nazisme qui l'a rendu réfractaire à toute forme de totalitarisme. Il est donc choqué de voir les français brûler la bibliothèque de Strasbourg après la guerre au motif qu'elle a été constituée par des nazis. La guerre est absurde répète Tomi qui la dénonce dans ses affiches et dans ses livres.

Il dit avoir connu la foudre et affirme être la première victime de sa paranoïa qui l'entraine chaque nuit dans des cauchemars. Le documentaire que lui consacre Brad Bernstein le montre en pleine crise de panique. Trop d'idées continuent de l'assaillir et l'âge n'a rien arrangé même si la mort ne l'effraie pas.

Quand il exprime que la ségrégation qu'il a découverte aux USA est d'une gravité comparable au fascisme (le père de sa première compagne était shérif dans le Texas et lui a fait part de scènes horribles) ou qu'il relate que par le bouche à oreille on savait que les nazis fabriquaient du savon avec de la chair humaine en Pologne ... les faits sont dits avec émotion et pudeur.

Je les entends encore résonner quand je regarde les affiches qu'il a dessinées contre la guerre du Vietnam et je ne les vois pas subversives mais nécessaires, tout simplement.

Ses mots sont aussi incisifs que ses traits de crayon. En voici un petit florilège témoignant de sa force de caractère : Don't hope, cope ! que l'on pourrait traduire par Ne te satisfait pas d'espérer, réussis ! Les livres doivent donner le goût de la vie aux enfants même si ce goût est amer.

Voilà pourquoi on ne trouve pas de gentils petits lapins ni des petites souris craquantes dans ses albums. Il choisira de donner une belle place au serpent, au crocodile, à la chauve-souris ou au vautour. Et la peur est un sentiment constitutif de chacune des histoires qu'il écrit.
Les êtres humains sont des machines et je ne m'étonne pas de sa vision érotique du corps de la femme. Ce n'est pas du goût de tout le monde ... mais il ne faut pas s'arrêter au bord de la feuille. Tomi est un formidable conteur, éternellement charmeur et le sourire s'entend dans les confidences qu'il fait à la caméra.
L'humour est caustique mais il peut aussi être tendre.

Il cumule les talents
On a le sentiment que Tomi Ungerer sait tout faire. Il s'est imposé comme illustrateur de presse, de livres pour enfants, de publicités commerciales et de posters militants, et dans tous les domaines. Je ne donnerai que deux exemples dans le secteur de l'affiche. Il a conçu toutes celles du film le Docteur Folamour. C'est lui aussi qui a imaginé ce joyeux bonhomme pour la Fête de la musique en 1985.
Un homme de valeurs et de défis

Tomi affirme vivre dans le doute pour rester ouvert à l'imprévu. S'il était un bateau on pourrait le baptiser le Pourquoi pas. Je suis un homme de contradiction toujours prêt à avoir une autre opinion. J’ai beaucoup de préjudice (il se trompe avec le mot préjugés, joli lapsus).

Il faut donner au destin une destination. Les langues n’ont pas de passage à niveau (rien ne les arrête).

Il a contribué à permettre aux allemands de réapprendre à chanter après la guerre en leur rappelant leur patrimoine avec un livre de chansons illustrées.

Il est responsable que le français soit la première langue étrangère enseignée dans le pays de Bade et non l’anglais, au motif que la France est le pays frontalier. Il estime que ce principe devrait être généralisé pour permettre une meilleure communication entre deux pays voisins.

Un homme qui est resté simple

De sa vie privée on sait très peu de choses. Il s'est marié une première fois aux Etats-Unis pour obtenir la fameuse carte verte. Il raconte en riant ce mariage blanc avec ... une certaine Nancy White. Ce serait difficile d'inventer plus drôle.

Il a épousé Miriam Strandquest en 1959 et de leur union naîtra Phoebe. Il rencontre Yvonne Wright à New York en 1970. Ils décident en 1971 d'emménager dans une ferme d'une presqu'île de la Nouvelle-Ecosse au Canada.

Ils s'installeront ensuite en Irlande où naîtront Aria, Lukas et Pascal. Tomi vit toujours paisiblement en Irlande. Le succès ne l'a pas amené à se prendre au sérieux et il n'est pas devenu un enfant gâté. Il n'a jamais arrêté de travailler. Pas question pour lui de s'endormir sur un lit de lauriers.

Grand amateur de mots croisés, il s'attelle chaque jour à ceux du New York Times et du Herald Tribune. Cette gymnastique le pousse à inventer des mots, une habitude qui est ancrée dans l'enfance car la langue allemande est familière de l'exercice. Il note dans un carnet les petites phrases qui lui viennent à l'esprit. je l'ai entendu donner en exemple au cours d'une interview : tous les tiroirs ne sont pas commodes. Je vous le disais au début de ce billet, il aurait du succès s'il tweetait davantage.

Il vient de terminer un nouvel album Maître des brumes qui est un hommage à ces irlandais qu'il aime tant : "Ce livre est dédié à l’Irlande et à tous les gens qui nous ont accueillis à cœur ouvert". On espère qu'il est heureux en Irlande mais rien n'est sûr quand on découvre la définition qu'il donne du mot bonheur : c’est une illusion avant qu’elle soit perdue.

Maître des brumes m'a semblé être un prolongement de Jean de la Lune. J'avais présenté ici en janvier le film de Stephan Schesch, Jean de la Lune, adapté de son conte graphique. C'est une réussite, tant par sa fidélité à l’esprit et au graphisme du conte, que par sa poésie et c'est l'occasion d'entendre la voix si particulière de Tomi qui interprète le narrateur.
Sans oublier bien entendu le long métrage que Brad Berstein lui a consacré et qui est remarquable. Cette personnalité hors du commun mérite bien le surnom d'Esprit Frappeur. Il est sorti en décembre 2012 au cinéma, juste après Jean de la Lune et je vous le recommande aussi bien en DVD que sur grand écran.
*
*    *
Bibliographie sélective en français :

1968, Les Trois Brigands, L’Ecole des loisirs
1969, Jean de la Lune, L’Ecole des loisirs
1971, Le Chapeau volant, L’Ecole des loisirs, en Lutin poche
Guillaume l'apprenti sorcier Albums  LP 1971
Géant de Zeralda (Le) Albums  LP 1971
Grosse bête de Monsieur Racine (La) Albums  LP 1972
1974, Allumette, L’Ecole des loisirs, en Lutin poche
Pas de baiser pour Maman Mouche   1976
1978, Les Mellops font de l’avion, L’Ecole des loisirs
1978, Cricor, L’Ecole des loisirs

Émile Albums  LP 1978
Orlando Albums  LP 1980
Crictor Albums  LP 1980
Adelaïde Albums  LP 1980
Papaski Lutin poche   1992

Flix Albums  LP 1997
Trémolo Lutin poche   1998
1999, Otto, L’Ecole des loisirs
2000, Le Nuage bleu, L’Ecole des loisirs
A la guerre comme à la guerre Médium   2002
Amis-amies Albums   2007
Aventures de la famille Mellops (Les) Albums   2008
Rufus Albums  LP 2009
Zloty Albums  LP 2009
Ogres, brigands et compagnie Albums   2011
2011, Abécédaire en 26 chansonnettes, textes Boris Vian, Formulette
2012, Où est l'escargot ?, L’Ecole des loisirs
2012, Où est ma chaussure ? L'Ecole des loisirs
2013, Maître des brumes, L'Ecole des loisirs

en littérature adultes :

1964, Les carnets secrets de Tomi Ungerer, Denoël
1976, Une soirée mondaine, Albin Michel
1978, Fornicon, Jean-Claude Simoën
1985, Les Grenouillades, Herscher
1985, Testament. Recueil de dessins satiriques, Herscher
1998, Les Chats, Le Cherche-midi

Les dessins en noir et blanc qui illustre l'article sont extraits des Carnets secrets.

Je signale que la Médiathèque du Plessis-Robinson (92) est centre ressources documentaire sur cet artiste. Vous pourrez y consulter ou y emprunter de nombreux livres.

Musée Tomi Ungerer Villa Greiner | 2, avenue de la Marseillaise à Strasbourg  | tél. 03 69 06 37 27 | fax 03 69 06 37 28

Tomi Ungerer, l'Esprit frappeur, documentaire de Brad Bernstein, sorti en salles le 19 décembre 2012

dimanche 24 septembre 2023

À pied d’œuvre de Franck Courtès

Vingt ans après Autorisation de pratiquer la course à pied, Franck Courtès publie À pied d’œuvre, présenté par Gallimard comme "l’histoire vraie d’un photographe à succès, prêt à payer sa liberté au prix fort, en abandonnant tout pour se consacrer à l’écriture. Il découvre la pauvreté qu’il raconte dans un récit radical où se mêlent lucidité et autodérision".

Il a fallu que je la voie en gros plan pour la comprendre, cette photo de laveur de vitres qui illustre la couverture. Pourtant les références à ce travail sont récurrentes dans le livre. A celui là et à beaucoup d’autres … de ces "petits" boulots vers lesquels il se tourne parce qu’il faut bien trouver le moyen de gagner sa vie sans trop bloquer son emploi du temps et permettre de continuer à écrire.

Franck Courtès a longtemps très bien gagné sa vie comme photographe mais il a voulu faire un autre choix professionnel, très radical car il aurait pu, comme beaucoup d’écrivains cumuler son ancien emploi et écrire à temps perdu. Seulement voilà, il ne supportait plus l’artificialité de sa condition, ce qui est tout à son honneur et le virage s’est accompagné d’un changement radical de mode de vie.

Il aurait aussi pu se satisfaire de solliciter le RSA, dont la création est imputable pour partie à son père. Quelle ironie du sort ! Franck Courtès a tenu à vivre en homme libre … sans se douter qu’il allait être un otage du système libéral.

Il est vrai que les revirements de situation économique sont courants. J’ai ressenti son émotion à l'évocation de sa grand-mère devenue experte en soupe d'orties et salade de pissenlits à une époque où renoncer à l'argent condamnait à la vie pastorale (p. 102). J’ai pensé à mes arrières grands-parents, ruinés par les emprunts russes (et c’est encore plus triste aujourd’hui) contraints à imaginer comment consommer les poireaux de leur jardin sans se lasser de ce légume qui les sauvait de la famine.

Il n’est pas non plus le premier à raconter pareil bouleversement. J'écrivais en 2009 à propos de Bella Ciao dans lequel Eric Holder (qui -est-ce un hasard- a écrit la préface d’Autorisation de pratiquer la course à pied) fictionne ses expériences de vendangeur : La rédemption par le travail n'est pas un thème nouveau mais il a une façon bien à lui de livrer le combat, en n'ayant pas peur de s'abimer des mains qui lui servent aussi pour son travail d'écrivain.

Je pourrais presque dire la même chose de Franck Courtès. Sauf que ce travail qu'il nous décrit n'offre aucune rédemption. Vu avec un peu de hauteur on dirait que l'homme est dans le slow, la décroissance, mais c'est un leurre. Il esquinte ses mains, qui sont son second outil de travail, à tel point que paradoxalement il ne peut parfois plus s'en servir. Il lui casse le dos. Il l'use prématurément.

Dix ans après Holder, Joseph Ponthus publiait un livre choc, son premier, et unique, roman, À la ligne parce qu'il était aussi le reflet d'une société en mutation. Cet ouvrage était riche sur le plan littéraire (il fut d’ailleurs plusieurs fois primé). Il était également très touchant sur le plan émotionnel. Ce que Joseph Ponthus nous confiait de ses aléas professionnels était parfois terrible. Le monde du travail peut être sans pitié mais dans A pied d'oeuvre le niveau prend une profondeur abyssale. D’abord parce qu’il n’y a aucune humanité. Pas de patrons à qui se confronter. Tout est régi quasi anonymement par ce qu’on désigne sous le terme de Plateforme. Ensuite parce que la compensation affective est totalement absente (au moins Joseph se sacrifiait pour se rapprocher de la femme qu'il aimait), ce qui rend la situation plus terrible encore pour Franck qui subit la solitude et le mépris de ses enfants qui n’ouvriraient pas un de ses livres.

Ce roman devrait être "interdit au moins de 15 ans" parce que ce qu'il nous raconte de notre société est souvent insoutenable. Je ne fais pas d'achat en ligne et je ne pourrais pas m’y résoudre sans me sentir coupable depuis que j'ai vu le film de Ken Loach, Sorry we missed you. Je ne commande jamais de repas qui me seraient livrés par des sans-papiers qui se jettent comme une nuée de moineaux sur ces miettes de travail en y perdant le jus de leur enfance (p 148).

Comme il a raison de le souligner : Le libéralisme ne rend pas libre !

Quand je lis ce mot, plateforme, mon cerveau associe l’expression plate couture, comme dans se faire battre … A la Plateforme, à la moindre baisse de régime, on te remplace, il y a la queue dehors (p. 84). 

La Plateforme est la réalisation fourbe et géniale d'une logique industrielle : utiliser une masse ouvrière réduite au silence dont on n'exploite plus le produit du travail mais le droit de travailler lui-même (p. 158). L’auteur a diablement raison de souligner que ce type de "structure" menace l'entreprise traditionnelle et avec elle ce que le contrat de travail procure de protection aux travailleurs. (…) Aujourd'hui le Smicard avec CDI fait presque figure de privilégié. L'algorithme a remplacé le cadre (…) et transforme notre instabilité passagère en désespoir permanent.

Franck n'a pas songé à la retraite. Il a été rejeté par son ex-femme et ses enfants. Cet homme autrefois adulé a très peu d’amis. Il n’est pas pour autant aigri mais on le devine souvent avec des pensées suicidaires. Le tableau qu’il dresse de sa vie s’inscrit dans un contexte général qu’il analyse finement et qui nous concerne tous. Ce qui est également très fort c’est que quoiqu’il arrive il conserve sa capacité de jugement. Y compris sur les conséquences de l’urbanisme à outrance. La grande banlieue est, on l'oublie quand on vit en ville, une zone en partie rurale, très éloignée cependant de l'image champêtre que l'on aime se faire des campagnes françaises (p. 63).

Comme en témoignent les autres chroniques que j'ai faites de ses précédents romans (ou nouvelles), j'aime beaucoup ce qu'il fait mais avec ce dernier livre Franck Courtès frappe fort, très fort. Je lui souhaite bien sincèrement qu'il fasse son beurre en publiant À pied d’œuvre dont les ventes feront décoller son statut et rendront vraie ces paroles d'un optimisme insensé : Entre mon métier d’écrivain et celui de manœuvre, je ne suis socialement plus rien de précis. Je suis à la misère ce que cinq heures du soir en hiver sont à l’obscurité : il fait noir mais ce n’est pas encore la nuit.

Terrifié à l'idée d'être découvert par un véritable taxi alors qu’il se perd en banlieue il réalise le dérisoire de son taux horaire (p. 62). Comme on est loin des combines juteuses mises en avant dans le film Une année difficile.

À pied d’œuvre est un livre majeur comme le fut A la ligne. Cette lecture est un choc même s’il révèle sur notre société et le monde du travail des dérives que j’avais sous le nez … comme vous sans doute.

À pied d’œuvre de Franck Courtès, Collection Blanche, Gallimard, en librairie depuis le 24 août 2023

samedi 8 février 2020

Singulier avez-vous dit ? exposition au Pavillon des Arts de Chatenay-Malabry

Si vous aimez que l’art vous surprenne, ne manquez surtout pas l’exposition proposée au Pavillon des arts et du patrimoine de Châtenay-Malabry jusqu’au 7 mars prochain.

Les œuvres qui ont été sélectionnées sont issues d’une collection extraordinaire d’art contemporain appartenant à un ancien hommes d’affaires, joueur de rugby et pilote d’avion et musicien de fanfare, qui témoigne d’une passion viscérale pour l’art singulier situé à la marge de la création contemporaine depuis plus de quarante ans, sans se préoccuper de la mode pour privilégier plus que tout la condition humaine qu’il place au coeur du dialogue qu’il entretient avec les artistes.

Il a longtemps conservé sa collection dans les sous-sols de sa maison jusqu’à ce qu’il trouve le cadre idéal pour les montrer au public dans l’abbaye d’Auberive en Haute-Marne depuis 2012.

Cet homme, c’est Jean-Claude Volot et il habite toujours à Châtenay-Malabry. Il a tenu, en lien avec les services culturels de la ville, à faire profiter les habitants d’une partie de sa collection, dans un endroit ouvert librement au public, du mardi au samedi.

Il parait que c’est une toute petite de sa collection. Qu’il faudrait 33 années pour l’exposer dans sa totalité. En tout cas les artistes retenus sont particulièrement intéressants. Je vous incite vraiment à aller voir ces œuvres dont le choix peut être qualifié de pointu, de déroutant, voire même de singulier, puisqu’il s’agit majoritairement d’artistes appartenant au mouvement de l’Art brut. Rassurez-vous, elles sont tout à fait accessibles sans qu’il soit nécessaire d’avoir des connaissances artistiques particulières, même si une visite en présence du collectionneur reste néanmoins inoubliable. En effet il nous prépare à être surpris, voire même peut-être à éprouver une certaine frayeur : Je n’aime pas la jolie peinture. J’aime la vraie.

J’ai eu la chance de suivre une visite commentée et c’est un moment inoubliable.  Non seulement il connait bien les oeuvres, c’est un minimum, mais tout autant les artistes et il parle sans filtre de la cuisine du marché de l’art tout en soulignant que l’art n’est pas le marché. Ce qu’il dit de l’intérêt de la spéculation est passionnant, par exemple lorsqu’il explique que cela permet à François Pinault (dont la fondation est propriétaire du Palazzo Grassi et de la Pointe de la Douane) d’ambitionner de sauver la ville de Venise en générant 23 millions d’euros de bénéfices annuels.

Même s’il affirme ne pas être intéressé par les artistes reconnus et préférer rechercher des pépites ignorées de beaucoup il n’empêche que sa collection, au fil du temps recèle des trésors, comme l'oeuvre d'Hervé Di Rosa retenue pour l'affiche et qui est la première de cet article.

vendredi 3 juin 2011

Le Prix du roman sera bientôt décerné à Antony (92)

(mise à jour le 18juin en fin d'article)
Il vous reste une quinzaine de jours pour terminer de lire la sélection. Cette année j'aurai fini avec un peu d'avance, aussi bien la sélection du Plessis-Robinson que celle d'Antony que je vais commenter ici. Les bibliothécaires ont choisi des livres difficiles qu'il fut parfois difficile de lire sans faire de pause. Et je me surprend à rêver à un Prix littéraire du livre drôle pour enfin pouvoir arrêter de me miner le moral.

Voici donc, par ordre de difficulté psychologique de lecture :

Le cuisinier de Martin Suter, chez Bourgois, 2010 : une lecture qui ouvre l’appétit
Maravan est un des nombreux réfugiés tamouls travaillant dans un grand hôtel suisse, le Huwyler, qui est fréquenté par le monde de la presse et de la finance. Il était un cuisinier prometteur spécialisé dans les préparations ayurvédiques dans son pays, le Sri Lanka. Mais en Suisse, il est cantonné à un travail de grouillot le jour alors que le soir il s'exerce à la cuisine moléculaire, en tentant chez lui des expériences sophistiquées qui vont le mener très loin.

Rosa candida de Audur Ava Ólafsdóttir, traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson, chez Zulma, 2010 : une lecture buccolique
La mère d'Arnljotur est récemment morte dans un accident de voiture durant lequel elle e eu la force de lui téléphoner pour lui transmettre ses dernières volontés. Le jeune homme partageait avec elle le jardin et la serre où elle cultivait une espèce rare de rosa candida à huit pétales. Il va quitter la maison familiale, en laissant son frère autiste et son père octogénaire et peut-être réaliser le rêve dont il est porteur.
Le livre a déjà été récompensé par le Prix Pages des libraires 2010.

Déluge de Henry Bauchau aux Éditions Actes Sud : une lecture flamboyante
Une écriture magnifique d'un auteur qui étonne toujours par l'intelligence de la construction psychologique. C'est plus complexe à lire qu'il n'y parait et c'est dommage d'avancer vite parce que d'autre ouvrages attendent.

Les femmes du braconnier de Claude Pujade-Renaud chez Actes Sud : une lecture troublante
Je suis certaine que beaucoup adoreront parce que c'est une histoire littéraire, un peu dans l'esprit de Loving Franck de Nancy Horan. les fictions historiques ont leur public. Il s'agit de la reconstruction de la vie de Sylvia Plath avec une approche psychanalytique. Chaque membre de la famille s'exprime. Les voisins et les amis aussi. J'avais commencé en parallèle le livre suivant qui m'a fait abandonner celui-ci tant il était original.
L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet, de Reif Larsen, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Hannah Pascal, NiL éditions, 2010 : une lecture attachante
C'est un objet-livre comme je n'en avais jamais vu. C'est d'ailleurs un premier roman qui s'apparente aux docu-romans.

On apprend page 3 que le téléphone sonne, mais il faut attendre la page 17 pour lire « allo ». Entre temps nous aurons eu droit à 14 pages de digressions avec un sens du détail qui confine à l’obsession. Quand par exemple le garçon donne l’heure à laquelle il ouvre un magazine il l’annonce à la minute près : 6 h 17, et pas 6 h ou 6 h 30. Il raccroche page 28. C’est la fin du premier chapitre.

On vient d’apprendre que le héro a été choisi par le Smithonian, qui est une institution scientifique américaine, pour recevoir une distinction honorifique à la gloire de son travail, sans se douter qu’il n’a que douze ans, ce dont lui-même convient qu’il s’en souvient rarement.

Depuis quatre ans il réalise des croquis très détaillés de toutes les activités qu’il entreprend. Cela confine à la manie, ou au TOC parce que cela correspond à un besoin de se rassurer en dissipant le mystère parfois terrifiant entre l’ici et l’ailleurs. (p.32) Sa façon de procéder pour faire sa valise est symptomatique de ses angoisses. Et quand son père lui demande de l’aider il est submergé d’émotions contradictoires.(p.43)

Dans la famille Spivet la mère, que l’enfant appelle Dr Clair, est une entomologiste réputée qui traque la cicindèle vampire tandis que le garçon dessine une carabe bombardier. Rien d'étonnant à ce que le fils ait une vraie passion pour les insectes, tous les insectes, y compris les ravageurs du maïs.

Tout est prétexte à dessin et l’auteur en a véritablement truffé son ouvrage. C’est le schéma d’un grille-pain qui explose malencontreusement (p.30). C’est aussi un situs inversus (p. 60) qui personnellement m’amuse puisque mon père est né ainsi et que je n’avais jamais eu l’occasion de voir à quoi cela ressemblait. C’est ainsi qu’on peut apprendre mille et une choses comme le code d’honneur du cow-boy en lisant ce livre qui ressemble à un almanach. L’auteur s’est documenté sur tous les sujets qu’il aborde.

Ce n’est pas un ouvrage facile à lire, parce qu’on a du mal à conserver le fil de l’aventure du jeune garçon même s’il pose une question d’importance : quand un enfant devient-il adulte ?

Il interroge sur la prédestination. A-t-on tout dans la tête à notre naissance ? Avons-nous seulement oublié comment accéder à ce savoir ? Il démontre que la créativité s’accompagne d’un esprit qui procède par esprit d’escalier. Il n’hésite pas à comparer des découvertes aussi disproportionnées en terme d’importance que la théorie de la relativité et la mise au point de la recette des cookies aux pépites de chocolat.

Un livre inclassable qui est une vraie découverte.

Ouragan de Laurent Gaudé, chez Actes Sud, 2010 : une lecture essoufflante
La tempête est annoncée à La Nouvelle-Orléans et l’évacuation s’organise alors qu’une poignée refuse de partir. La férocité des hommes s’additionne à la furie des éléments. La prison et le zoo seront dévastés eux aussi. La ville n’a jamais autant mérité son surnom de "tombe humide". Pourtant l’espoir avait tenté de tracer sa route dans cet enfer.

Sébastien de Jean-Pierre Spilmont, éditions de la Fosse aux ours, 2010 : une lecture déprimante
On s’apitoie sur ce grand garçon qui n’a pas eu d’enfance, qui pour une raison qui restera ignorée, est resté " dans son monde" parce qu’il "détestait celui des autres" (p.15). Les chapitres sont brefs mais les vexations subies par le garçon sont infinies, d'abord dans sa famille où il est vu comme un monstre : "On ne peut pas se permettre de laisser la bave de son gosse, même sur un tapis, quand on est riche. (…) Les salauds laissent eux aussi leurs traces sur les tapis, des traces de cruauté qu’on ne remarque pas toujours. "(p. 85 )

Les soucis continuent évidement à l'école où il ne "fonctionne" pas bien, ce qui conduit la psychologue à proposer "la meilleure solution dans l’intérêt de l’enfant" à des parents trop contents de s’en tirer à si bon compte. Sébastien est transféré dans une institution où on relègue les marginaux. Seuls ses grands-parents acceptent sa différence et semblent pouvoir apaiser ses accès de violence.

On frémit de son calvaire et on supposera que c’est d’amour qu’il a surtout manqué. On en viendra vite à comprendre que tout cela ne pouvait que mal finir. Qu'à force de supporter beaucoup de misères, l'injustice déclenchera l'irréparable. C''est sans surprise qu'on découvre ce qui s'est passé le jour où son grand-père l'a emmené à Paris pour rencontrer d'anciens combattants d'Algérie.

L’histoire est construite à la première personne, comme si c’était Sébastien lui-même qui nous racontait son périple. Mais la construction est trop bien élaborée, les mots trop bien choisis pour que ce soit ce garçon qui "n’a rien dans la tête" qui nous fasse lui-même le récit de sa vie sous forme de confession.

Un livre qui fait penser à "Où on va, papa?" de Jean-Louis Fournier chez Stock en 2008 et au livre de Mark Haddon "Le bizarre incident du chien pendant la nuit", paru chez Nil éditions en 2004.


Orages ordinaires de William Boyd, traduction de Christiane Bess, Seuil, avril 2010 : une lecture qui vous mine le moral
Adam Kindred, jeune climatologue, rencontre un médecin qui oublie un dossier qu'il entreprend de lui rendre. Il découvre ce médecin poignardé. Pour échapper au tueur qu'il a surpris et à la police qui le croit coupable, il se réfugie sur les bords de la Tamise où il se crée un refuge de fortune. Il se mêle bientôt aux sans-abri et aux marginaux. Son enquête l'amène à démasquer une conspiration émanant de firmes pharmaceutiques.
Le titre est à demi mensonger. Difficile de croire que la situation qui est décrite dans ce très gros livre, de tout de même 476 pages est tout sauf ordinaire. C’est très anglais, très noir, très tortueux, très violent. Un vrai livre d’horreur, dans la tradition du cinéma de cette même catégorie.

J’ai commencé par apprécier le propos bien que la prise de conscience de la rapidité avec laquelle on peut tout perdre ne soit pas nouvelle. Gérard Jugnot l’a démontré avec force dans Une époque formidable. Une maladie, la perte d’un emploi, un divorce et la dégringolade n’est pas loin :
Si vous ne téléphonez pas, ne réglez aucune facture, n’avez pas d’adresse, ne votez jamais, n’utilisez pas de carte de crédit ni ne tirez d’argent à une machine, ne tombez jamais malade ni ne demandez l’aide de l’État, alors vous passez au-dessus du radar de compétence du monde moderne. Vous devenez invisible, ou du moins transparent, votre anonymat si bien assuré que vous pouvez vous déplacer dans la ville - sans confort certes plein d’envie, ou prudemment bien sur- tel un fantôme urbain.(Page 74)
Quand on n’a rien, alors tout, même la moindre petite chose devient un problème. Je ne me suis pourtant pas attachée au personnage. J’ai fini par avoir peur qu’il ne me file la poisse et j’ai lâché prise à la deux centième page, peu de temps après que je ne lise que chaque semaine en Angleterre 600 personnes environ disparaissent.

La disparition de Paris et sa renaissance en Afrique de Martin Page, aux éditions de l'Olivier : une lecture étonnante
Avant Woody Allen, Martin Page décrit amoureusement la capitale sans se restreindre aux lieux connus de tous. Son personnage principal, Mathias, est un employé municipal qui embarque le lecteur jusque dans les pièces secrètes de l’Hôtel de ville comme cette chambre rouge où le maire se repose dans un confort spartiate.

A l’inverse encore du réalisateur américain il ne cache pas la misère : Il y a une fatalité triste dans cette colonisation des quartiers pauvres par les classes moyennes. (…) les cafés labellisés, les boulangeries franchisées et les magasins de vêtements détruisent le tissu urbain plus sûrement que les expulsions et les démolitions. (p. 54)

Il nous explique qu’à Paris (mais on pourrait le dire de toutes les villes) il y a deux sortes de personnes. Celles qui mangent toujours dans les mêmes restaurants et celles qui en changent. L’auteur (comme moi) appartient à la deuxième catégorie, capable de se régaler d’une fabada dans un restaurant espagnol. J’ai cherché sans succès la recette de ce plat qui serait une variante espagnole de notre cassoulet mais je veux bien le croire sur parole.

Plus que du respect, Mathias éprouve une empathie pour les élus municipaux. Il a été frappé, écrit-il par « l’humanité, la petite humanité mièvre de ceux qui ont le pouvoir sur eux-mêmes et leurs pensées. (…) Travailler pour une institution ou une entreprise a une influence sur ce que nous pensons. En faisant partie du cabinet du maire, je sais que j’ai perdu en indépendance d’esprit». Le syndrome de Stockholm n’est pas loin ou à tout le moins un formidable esprit de corps.

Sauf que suite à ce qui serait passé inaperçu s’il ne s’était agi d’une personnalité voilà Mathias chargé de régler une bavure policière qui va l’amener à changer radicalement de point de vue. Fata Okoumi a reçu un coup de matraque sur la tête et Mathias est l’intermédiaire entre cette femme et le maire de Paris pour éviter un incident diplomatique.

Contre toute attente le fonctionnaire se prend d’affection pour la victime, au début parce qu’elle était une femme, qu’elle était noire. (…) Le retour à la réalité me déroutait, je ne comprenais pas. (P.75 ) Mathias s’imagine au cœur d’une affaire de terrorisme, exagère le pouvoir de la femme d’affaires, et finit par déraper carrément dans l’affolement en proposant une solution totalement déraisonnable sur laquelle j’aurais voulu protéger le suspense. Difficile puisque l’auteur révèle l’issue du livre et de l’intrigue dans le titre.

Les relations de Mathias avec Dana, la fille de la victime, sont étonnantes. S’interdisant de confondre les émotions et les sentiments il tente de retrouver le calme en faisant de l’ordre chez lui. Mais sa rencontre avec Fata va bouleverser sa vie. Il osera jouer de la trompette, démontrant qu’il n’y a pas d’âge pour réaliser ses rêves avant de décider de tout abandonner.

Le livre de Martin Page se termine dans une forme de divagation alambiquée mais il n’empêche que son écriture obéit à des ressorts psychologiques qui font longtemps réfléchir. Comme cette phrase sur le couple ( P.95 ) : Seul l’amour permet de connaitre la solitude, car l’autre est là pour faire barrage au monde.
Ou cette autre sur le parallèle entre fiction et réalité (P.124 ) : e crois que l’on ne rencontre vraiment que des gens que l’on peut imaginer ; c’est-à-dire qui sont proches de nous. Mon implication dans cette aventure n’était pas un hasard. Au même titre que la fiction, le réel obéit à des lignes narratives.

Sukkwan Island de David Vann, chez Gallmeister, 2008 : une lecture accablante
Un roman noir, à coté duquel la Route de Cormac Mc Carthy semblerait presque fade.

Le roman démarre avec une brève évocation des jours heureux, avant que l’homme ne soit devenu laid avec ses bébés pareils à des cloportes (p.12). Et puis, très vite, Roy a 13 ans et son père Jim, dentiste, décide avec l’accord de son ex-femme de l’emmener au beau milieu de nulle part, vivre comme Robinson sur une ile sauvage. Çà se poursuit sur l’air de la Petite maison dans la prairie mais le lecteur s’attend au pire et il fait bien.

Roy travaille comme un forçat, coupant du bois, pêchant et vidant des saumons à longueur de journée. Il ne voit pas le bout de sa peine et aimerait repartir. Il voudrait retrouver ses amis, sa vraie vie. Il n’a pas envie d’essayer de survivre à l’hiver.

Très rapidement l’adolescent est pris en étau et ressent une culpabilité comme s’il était en train de tuer son père. Il faut reconnaitre que le paternel sait s'y prendre pour le tracasser : Tu m’as dit que tu resterais un an et j’ai fait des projets. J’ai démissionné et j’ai acheté cet endroit. Qu’est-ce que je suis censé faire si tu t’en vas ?

L’adulte manipule le jeune : Tu as raison. Il faut être un homme pour supporter çà. Je n’aurais pas dû emmener un enfant avec moi. Roy cède et reste, avec la sensation qu’il venait lui-même de se condamner à une sorte de prison et qu’il était trop tard pour reculer. (p.83)

La machine infernale est lancée. Dès lors le jeune garçon vit comme un automate, pratiquement sans espoir, avec l’impression qu’il est seulement en train d’essayer de survivre au rêve de son père.

Le père, lui, vit dans une excitation mégalomane, s’imaginant un bon mariage, ne pas avoir rompu les deux précédents, ne pas être devenu dentiste, ne pas avoir le fisc à ses trousses et puis après tout çà avoir peut-être un fils comme Roy et un grand bateau. (…) Je ne serai jamais parfait ou sans problèmes, et je vais arrêter de m’excuser. (p.96)

Le lecteur est atterré de constater que l’enfant soit cité en quasi dernière position. On ne peut ressentir aucune compassion pour cet adulte qui est en train de massacrer la vie de son fils.

Le livre de David Vann est aussi insoutenable à lire que le serait un film d’horreur. On a compris que rien de positif n’en sortirait. Si cela n’avait tenu qu’à moi j’aurais arrêté là. D’autant que l’écriture n’est pas si bien construite que çà. Il y a des idées qui arrivent incongrument et de manière surprenante. Par exemple dans cette phrase : Son père semblait aller mieux, ce qui n’était pas une si mauvaise chose, alors il poursuivit sa lecture sur la guillotine et essaya de ne plus penser à la maison. (p.97)

Je me dis que j’ai du louper quelque chose. On ignorait qu’il lisait quelque chose sur la guillotine, un sujet qui ne peut pas être anodin tout de même …. Et on cherche le sens caché du message …

Plusieurs fois ils frôlent la mort. Le père fait toutefois mine de s’être amélioré, pantalonnant qu’il est en train de devenir un homme nouveau qui renait de ses cendres. L’enfant s’illusionne un tout petit peu. Une tempête fait rage. L’hiver s’installe. Jim fait mine de se suicider et l’histoire s’enfonce encore plus loin dans un tunnel sans retour.

La première partie du roman était noire. La seconde est franchement glauque. Le pire est atteint (p.152) quand Jim se répugne lui-même à chercher une façon de raconter l’histoire pour que tout que tout en paraissant triste elle eût l’air inéluctable.

J’ai lu (et apprécié) la Route de Cormac Mc Carthy. David Vann va beaucoup plus loin dans l’insoutenable. Quand le premier écrit une fable, un roman philosophique, le second se cantonne à un thriller psychiatrique.

Jim sait ce qui s’est produit mais ne semble pas en réaliser l’épouvante réalité : Je n’arrive pas à croire que j’aie vraiment fait çà. Un truc ne tourne pas rond. (P. 156)

Oui, c’est le moins qu’on puisse penser. Parallèlement Jim continue de laisser son esprit divaguer et réaliser que ce qu’il lui aurait fallu c’est une communauté de gens, un endroit fixe, un sentiment d’appartenance. (p.157). C’est peut-être là la clé pour comprendre le message de l’auteur. Peut-être faut-il aussi aimer Soulages ?

Quand l’hydravion est annoncé Jim se trouve tout excité. Il est prêt à reprendre le cours normal de sa vie (p.161). Il reprendra vite pied avec la réalité quand le shérif arrête le flot de ses explications en exigeant de reprendre point par point pour consigner les faits sur une déposition.

A la toute fin, p. 180, Jim semble avoir compris qu’il n’y a plus rien à attendre, que sa propre perte.

Le lecteur se retient de conclure que tout cela a été écrit … en pure perte … Le livre est cependant couronné de lauriers. Il a (déjà) reçu le Prix Médicis étranger 2010, le Prix des lecteurs de l’Express et le Prix de la maison du livre de Rodez. Il est qualifié de "bombe littéraire" par RTL. La seule explication que j’y voie est que ce roman, qui est une première œuvre a de fortes résonances autobiographiques qui ont du influencer les critiques littéraires et les libraires. Et que ce qui terrifie fait toujours meilleur recette que ce qui réjouit.

A vous maintenant de faire votre choix. Je pense que le mien apparait clairement, mais je ne cherche pas à exercer une influence.

Le 18 juin le résultat des votes
, plus de 100 cette année, a donné gagnant Ouragan de Laurent Gaudé.

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)