vendredi 20 mai 2011

Midnight in Paris, un film woodyallien par excellence

(billet mis à jour le 28 mai 2011)
Le mariage de Gil et Inès est prévu à l’automne mais les fiancés n’attendent pour effectuer une sorte de lune de miel de quelques jours à Paris, en présence des futurs beaux-parents. La magie de la capitale opérera sur le jeune homme plus amoureux de la Ville-lumière que d'Inès et qui, surtout, aspire à une autre vie que la sienne.

Woody Allen a deux amours, son pays … et Paris. C'est bien connu, quand on aime on ne compte pas (on conte). On gomme tous les travers, ne voyant aucun défaut.

Paris filmé par Woody Allen n’est pas tout à fait la ville que l’on connait : aucun d’embouteillages, ni souci de stationnement, pas de déviation pour travaux. On ne nous montrera pas les vitrines disparates, les murs tagués, les squats …

La famille américaine descendra au Bristol, et déjeunera au Grand Véfour. Quand elle fera du tourisme ce sera au musée Rodin et à Versailles et le shopping passera par les cases Dior et Chopard (le grand sponsor du festival de Cannes ... soit dit en passant).

Woody Allen est un excellent photographe qui ne craint pas les clichés. Il y va à fond dans les premières minutes de la projection qui démarre sur des images qu’on n’imaginerait même pas dans une campagne de communication commanditée par l’office de tourisme de Paris : le Fouquet’s, la pyramide du Louvre , les bords de la Seine, l’opéra, la Tour Eiffel, les toits de zinc, la Concorde sous une pluie fine, le palais royal, l’Arc de Triomphe, le square Jean Goujon, Notre-Dame, la place Vendôme, les Champs Élysées (sous une pluie plus forte), les rues pavées, Saint André des arts, les jardins du Trocadéro, la place Vendôme (cette fois de nuit), la Grande Roue, le métro aérien … Voilà de quoi en prendre plein les yeux. Quant aux oreilles elles sont envoutées par la musique de Sidney Bechet. Or on sait que Woody Allen est un clarinettiste reconnu.

On enchaine sur les nymphéas de Claude Monet filmés grandeur nature dans l’ancienne propriété du peintre. Gil tente à demi-mots de convaincre sa fiancée de s’installer à Paris où le jeune homme a vécu quelques années auparavant : on n’a jamais vu une ville pareille ! Imagine en 1920 … Je suis prêt à laisser Beverley Hills pour Giverny.

Le personnage principal du film est bien Paris. Une ville dont Hemingway disait qu’elle était une fête. Mais la jeune américaine ne partage pas l’enthousiasme de son compagnon. Elle n’a aucune envie d’aller manger une choucroute à la Brasserie Lipp en souvenir du goût de James Joyce pour les saucisses de Frankfort. Ce qu’elle souhaite, c’est arpenter les jardins de Versailles avec un couple d’amis plutôt pédants qui va insister sur l’absence de douches dans le château « à l’époque », comme s’il y en avait, des douches, au même moment en Amérique … Pour mieux nous ridiculiser ce bobo new-yorkais donne un cours d’étymologie dont il ressortirait que versailles signifie en vieux français « terrain désherbé ». Plus exactement un versail est une terre défrichée. Et dans le domaine, les US n’ont pas grand-chose à dire.

On encaisse aussi avec effroi les remarques désobligeantes au sujet de ces français qui n’aiment pas la politique et qui n’ont pas participé à la guerre d’Irak. Entendre le film en version originale permet de prendre de la distance et de rire du conformisme avec lequel les américains voient les parisiens, évidemment toujours avec la baguette sous le bras.

Le Penseur de Rodin et la voix caractéristique de la femme du président, Carla Bruni, font diversion pour le spectateur français. L’ami américain étale un savoir approximatif en invoquant l’influence de Camille Claudel sur le sculpteur dont elle aurait été la femme, forçant la guide à le contredire par une réplique qu’on s’amusera à répéter : Rose was the wife ! Il insiste lourdement en prétendant qu’il ne l’a jamais épousée. Rose Beuret fut son modèle, puis sa maîtresse et pourtant bien, à la fin de leur vie, son épouse.
Après l’art l’homme cumule les expertises. Le voici sur la terrasse du Meurice œnologue et méthodique jusqu’à en être encore une fois stupide en comparant les vins tanniques aux fumés. Owen a gouté gentiment tous les breuvages. Il a l’esprit embrumé et préfère laisser sa fiancée poursuivre la soirée sans lui. Un peu de marche à l’air frais lui fera du bien. C’est la scène qui a été utilisée pour l’affiche.

Si vous regardez rapidement cette affiche vous croirez reconnaitre la silhouette du réalisateur battre le pavé. Ce n’est qu’une illusion, le comédien Owen Wilson a sans doute été choisi pour sa ressemblance avec le réalisateur. Autre illusion avec un ciel emprunté à Van Gogh. Mais les références picturales ne sont pas très appuyées et traversent le film brièvement.

Dès les douze coups de minuit Paris résonne d’un air de jazz. La porte d’une berline Peugeot s’ouvre et incite à monter : come on guy ! La capitale devient la ville magique qui permet à Owen, sorte d’anti-Cendrillon, une plongée dans les années folles. Une époque qui probablement pourrait être considérée comme le troisième amour de Woody Allen.

Quand il met face à face Owen à une célébrité passée il place à égalité, coté écrivains Hemingway, Gertrud Stein (Kathy Bates), les deux Fitzgerald, (Francis Scott et Zelda), et coté peintres Salvador Dali (Adrian Brody), Henri Matisse, Toulouse-Lautrec, Paul Gauguin (Olivier Rabourdin), Edgar Degas, Pablo Picasso (Marcial Di Fonzo Bo, le metteur en scène de la Mère que l'on vit cette saison au théâtre de Paris et qui valut à Catherine Hiégel le Molière de la meilleure comédienne), ou encore côté 7ème art Man Ray, et Luis Buñuel, …

Le jeu des acteurs fait partie du régal, qu’il s’agisse de Marion Cotillard (la muse Adriana de Modigliani, Matisse et Picasso), l'apparition de Sonia Rolland, Miss France 2000 en Joséphine Baker, Léa Seydoux (Gabrielle), Carla Bruni (brève quoique excellente apparition ne justifiant tout de même pas de figurer en troisième ligne sur l’affiche), Manu Payet, Guillaume Gouix et Gad Elmaleh (le détective Tisserand). Un beau casting français que l’on doit à Stéphane Foenkinos, le frère de David, l’auteur de la Délicatesse, bientôt au cinéma d’ailleurs …

Chaque rencontre en appelle une autre sans que la galerie de peintres et d’écrivains ne deviennent une barbante énumération. Les américains apprendront sans doute beaucoup de notre culture, mais le spectateur français aussi. Et ce film pourrait utilement figurer dans les nouveaux programmes de l’école primaire au chapitre « culture humaniste » pour soutenir les enseignants dans cet axe qui les effraie tant.

On voit Jean Cocteau à une fête, ce qui témoigne du travail de documentation du scénariste. Le poète était en effet une des personnes les plus en vue à l’époque. On écoute Owen expliquer le surréalisme à Luis Buñuel et lui souffler des idées de film. On sourit à l’évocation de la passion de Dali pour les rhinocéros.

Plus prosaïquement on remarque qu’Hemingway boit un whisky sour (citron, whisky, sucre de canne). L’écrivain est connu pour son penchant vers l’alcool, que sa femme Mary désapprouvait. La légende voudrait qu’il ait demandé au barman du Ritz de lui inventer un cocktail qui ne charge pas son haleine. Ce serait ainsi que serait né le Bloody Mary, en 1921 à base de vodka et de jus de tomate.

Pour ma part j’ai été amusée de les voir se rencontrer chez Polidor, le restaurant du 41 rue Monsieur le Prince où j’ai moi aussi des souvenirs de jeunesse, mais loin des années 20 tout de même. Qu’on se rassure il existe toujours et n’a pas été remplacé par une laverie automatique comme Woddy Allen se plait à nous le faire croire.

Owen est un idéaliste, davantage passionné par le mouvement surréaliste que par l’expansion capitaliste. On avait immédiatement senti dès le début du film qu’il allait y avoir de l’eau dans le gaz entre lui et sa fiancée alors qu’au même instant la capitale recevait des trombes d’eau.
On ne s’étonne donc pas de voir le romantique américain arpenter le pont Alexandre III sous la pluie en compagnie de la brocanteuse Gabrielle, celle là qui lui a vendu un disque de Cole Porter au marché aux Puces, permettant une happy end au plus woodyallenien des hommages cinématographiques parisiens.

NB : Les photos illustrant le billet correspondent à ma vision très personnelle des toits de Paris, tels qu'on peut les apercevoir depuis la terrasse de l'Espace culturel Vuitton. Ces clichés ne sont là que pour apporter un peu de respiration dans un texte dont la longueur pourrait lasser.

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