samedi 21 mai 2011

Etienne Bierry poursuit les confidences à la Tempête

Quand d’autres s’allongent sur un divan, Etienne Bierry vient parfois le samedi s’asseoir dans le fauteuil voltaire que Philippe Adrien, le directeur du Théâtre de la Tempête, dispose sur une toute petite estrade, face à des spectateurs venus en amis au fil des séances, ayant dépassé depuis longtemps le stade de la curiosité.

La saison théâtrale s’achève (déjà) sans avoir tari le puits de souvenirs d’Etienne. Il lui faudra revenir l’année prochaine pour une séance de « rattrapage » qui, on en salive déjà, sera en réalité composée d’au moins trois rendez-vous …

Le samedi 30 avril, il avait laissé son auditoire au bord des années 50 et devait, théoriquement, balayer la période 1958 à nos jours. Nous avions bien compris combien l’histoire du Poche Montparnasse se confondait avec l’histoire familiale des Bierry et l’importance déterminante de Renée Delmas à partir de 1957.

Il avait déjà deux enfants quand il tombe amoureux de cette femme dont il était hors de question qu’elle put être ce qu’on appelle une « brève rencontre ». Sans doute parce qu' Étienne est d’une fidélité inébranlable. Il n’est pas le «mec d’une double vie». Mais surtout parce qu’un amour aussi simple et aussi beau porte très loin : j’étais pépère, elle a bouleversé ma vie !

Ces deux-là ont allègrement dépassé le cap des noces d’or. Le Poche sera en quelque sorte leur premier enfant. Le théâtre était délocalisé boulevard Rochechouart en 1957. Pendant un an Renée a remué ciel et terre avec des amis architectes pour restaurer l’endroit. C’est le père de Renée, électricien, qui concevra le jeu d’orgue. Étienne venait de vendre l’idée de la Vache et le prisonnier sans présager bien sur l’immense succès que ce sera.

Le baptême du Poche a lieu fin octobre 1958, sous le regard scrutateur de deux douzaines de personnes qui viennent vérifier si le vague studio bricolé par une bande de copains peut porter le nom de théâtre. On devait l’appeler Petit Montparnasse mais Jacques Hébertot insistera pour qu’il conserve le nom de Poche, suggérant simplement d’accoler Montparnasse pour le localiser.

Jacques Hébertot fut le directeur du Théâtre des Champs Élysées. Il était aussi critique et avait une grande influence. Lui-même portait un nom d’emprunt pour ne pas nuire à l’image de son père … scandalisé de constater la passion du fils pour le monde du spectacle … voilà pourquoi le Théâtre des arts qu’il a repris en 1940, au 78 boulevard des Batignolles ne s’appellera jamais le Théâtre Daviel. Jacques Hébertot lui a donné son nom de scène, composé du prénom d’un illustre ancêtre, premier chirurgien ophtalmologue a avoir réussi une opération de la cataracte, accolé à la petite ville normande d’Hébertot où la famille avait une propriété, mais c’est une autre histoire (NDLR).

La réouverture se fait dans la démesure avec une pièce de Ugo Betti, Éboulement au quai nord, interprété par 17 comédiens de la « première partie de la décentralisation de Colmar ». 17 comédiens et 3 « servants de scène » du nom dont on désigne les changements de décors.

Puis Tchin-Tchin, de et avec François Billetdoux, interprété aussi par Katharina Renn et Claude Berri inaugure le cycle des auteurs-acteurs.

C’était Claude Berri, tout jeune comédien, qui avait suggéré cette pièce de François Billetdoux, où il interprétera le rôle du fils. Sa mère roumaine lui avait donné le prénom de Berel qu’il transformera en Beri puis Berri parce qu’avec deux r cela faisait selon lui davantage nom d’acteur. Il conviendrait de vérifier dans l’immense documentation d’archives du poche s’il avait déjà doublé la lettre r de son nom. Sans l’aide financière de Katharina Renn il n’aura jamais pu réaliser son premier court-métrage. Le nom de Renn production lui rend hommage (NDLR).

Une critique dithyrambique de Jean Jacques Gautier dans le Figaro suivie d’une autre tout aussi élogieuse dans le Nouvel Obs font l’effet d’une bombe (les blogs n’existaient pas et quelques journaux avaient le pouvoir de vider ou remplir les salles comme des vases communicants). Les agences de théâtre achètent les places par paquets de dix. Du jamais vu au Poche.

François Billetdoux vend les droits de la pièce en fin de saison pour une adaptation cinématographique avec Anthony Quinn, et quitte la distribution, estimant n’avoir plus rien à attendre. Sauf que le théâtre doit continuer d’exister … Etienne Bierry se dévoue pour assurer la relève quand on lui demande de passer d’abord une audition.

On perçoit encore aujourd’hui l’énervement suscité par ce qui ressemble à un caprice : les auteurs me font chier, faut le dire, nous confie-t-il avec autant de regret que d’honnêteté. Il lève la main à hauteur de son épaule pour mimer la pile de lettres d’insultes qu’il a conservées.

Il se souvient aussi de la passion de Tania Balachova pour Roland Dubillard, dont la pièce, Naïves hirondelles allait être un des grands succès du Poche en 1961. La comédienne russe veut l’auteur pour partenaire, lequel ne sera pas prêt à jouer dans la pièce moins de dix jours après la première. Etienne, entre temps, assure comme de bien entendu la transition avec une Tania survoltée que Renée Delmas, bien en peine de la calmer, a failli lui mettre deux baffes pour refroidir ses ardeurs.

Parallèlement Etienne interprète le très beau rôle de Regan, dans le Client du matin, de Brendan Behan, traduit par Boris Vian, monté de façon étonnante par Georges Wilson au Théâtre de l’Œuvre, qui connaitra un énorme succès de presse.

Puis c’est le rôle d’Estragon que Roger Blin, pas rancunier pour deux sous (c’est moi qui le dis, Etienne avait refusé le rôle de Pozzo lors de la création) lui propose d’interpréter lors de la reprise de la pièce au Théâtre de France, devenu depuis Théâtre de l’Odéon. Avant de connaitre le très grand succès qui reste dans les mémoires la pièce a traversé « quelques problèmes », ce qui dans la bouche d’Etienne prend une saveur particulière.

D’abord parce que Roger Blin est absent : il est à Londres où il monte les Nègres. C’est Samuel Beckett lui-même qui assurera la direction d’acteurs pendant un mois. Lucien Raimbourg, alias Lucky est absent aussi parce qu’il tourne avec Fernandel. Pas grave, y’a Jean-Marie (Serreau) qui te donnera la réplique … comme sparring-partner, sorte de punching-ball parce qu’il a beau faire … c’est pas Raimbourg …
Je m’y connais en papillons. Y’a la piéride, le papillon blanc du chou, très commun. Rien à voir avec les libellules … Et Lucien c’est une extra-libellule … Alors il me faut imaginer pour être Estragon, une tonne de refus, une borne kilométrique immobile, des aphorismes, l’incarnation du drame existentiel, point barre … au milieu des blagues. Je pense qu’on n’a jamais dû l’interpréter comme je vais le faire. Il donnait très peu d’indications de jeu. C’était tout au plus : rappelle-toi quand t’étais gosse, tu pouvais t’amuser avec presque rien.
Beckett m’a fait retomber dans l’enfance, poursuit Etienne. Il aimait blaguer. Il pouvait être gentiment narquois. A Roger Blin lui demandant s’il avait appelé son personnage Godot en référence au Faiseur de Balzac, qui s'appelle ainsi il s’amusait à répondre que c’était pour signifier godillot.

C’est Giacometti qui a conçu le décor, un arbre sur une scène vide. Rien d’autre. Les échappées sont à vue et la scène avance de quatre mètres sur l’orchestre. Nous sommes sur un plateau qui pourrait aussi bien être celui de Millevaches. De temps en temps Giaco et Beckett montaient sur scène et endossaient les rôles. Cela nous faisait nos récréations.

Vingt ans plus tard, quand j’ai monté la Dernière bande avec Michel Dubois j’ai retrouvé Beckett au PLM St Jacques. Je lui annonce avec humilité qu’on a respecté les didascalies. Il me répond que je peux tout changer, refuse de venir aux répétitions et encore plus à la générale. Et puis soudain il me demande si j’ai ma voiture et alors l’emmener au Poche pour écouter l’enregistrement qui est diffusé en scène.

Je mets le magnéto sur le bord du plateau. Il écoute et progressivement devient le personnage de Krapp, celui qui, à la fin de sa vie réécoute les comptes-rendus des années antérieures. Au bout d’un long silence son œil très bleu s’éclaire et il lâche : çà fait mal !

Quand je jouais Godot je n’avais pas une minute de libre. Pourtant Renée me presse de me rendre à un casting pour un grand film avec Aznavour. A mon arrivée je constate que la salle d’attente est bondée. Je décide de patienter un peu avant de repartir en présentant mes excuses. Deux filles superbes arrivent en virevoltant. On entend vite des rires, des bruits de gorge. Cela devient gras et je sens l’adrénaline monter. Je veux bien bouffer de la chair de couleuvre, mais pas en collectivité. Donc je sors, j’appuie sur la sonnette et je fais une crise de parano. Puis comme le coyote de Tex Avery je stoppe net, devient froid, tends ma carte de visite : je suis Etienne Bierry; je joue Godot à l’odéon ; j’ai pas le temps d’attendre et je vous emmerde.

Après çà il me faut l’effet vasodilatateur de deux cognacs pour récupérer. Après le théâtre j’ai l’intention d’aller me ressourcer dans ma tourbière au milieu des loutres et des nénuphars parce que si je peux être très colérique je suis capable de verser dans le contemplatif aussi facilement.

- T’iras pas à la pêche, me dit Renée, t’es convoqué pour un bout d’essai.

J’avais sans le savoir joué le personnage d’Antoine Fabiani qu’André Versini m’a confié dans Horace.

Ensuite pendant presque 13 ans Etienne Bierry va enchainer plus de 25 films et des pièces de théâtre sans délaisser la radio. Rétrospectivement il se demande comment il a pu faire. C’est à croire que tant travailler conserve …

Puis brusquement RTL perdant ses annonceurs tout se ralentit et il devient difficile de boucler les budgets. Heureusement Europe 1 l’engage et lui confie trois émissions.

En 1963 nait son fils Stéphane. C’est comme une révolution. Étienne venait d’avoir l’idée du scénario des Culottes rouges que tournera Alex Joffé.

Cette année là Etienne Bierry constate que les problèmes sont semblables, qu’il joue au Poche Les Viaducs de Seine-et-Oise de Marguerite Duras, mise en scène Claude Régy, ou au Théâtre national de Chaillot, Les Enfants du soleil de Maxime Gorki, mise en scène Georges Wilson : c’est toujours la question de trouver la diagonale.

Roger Blin, grand blagueur, lui propose un rôle dans les Nonnes d’Edouardo Manet … celui d’une mère supérieure. Il n''est pas enthousiaste mais la fougue avec laquelle Renée lui lit le manuscrit l’emballe littéralement. Étienne parle beaucoup de Roger Blin dont il souligne le goût du simple, son calme et son horreur du théâtre dit théâtre du quotidien.

Il ne tarit pas non plus d’éloge quand il évoque le talent de Jean-Marie Serreau, qu’il qualifie de bâtisseur. On lui doit la fondation de la Tempête à la Cartoucherie et on peut se réjouir qu’une salle porte son nom à la rentrée (la seconde sera baptisée Copi). Serreau avait toujours le cerveau en ébullition. C’était un grand inventeur. C’est lui qui a eu l’idée d’instituer le spectacle « permanent » en enchainant les représentations au cours d’une même soirée.

Étienne devient clown quand il raconte comment il courrait d’un théâtre à l’autre. Un jour il accrocha une 2CV derrière sa DS, ne s’apercevant que fort tard de cet encombrant colis. Le plus délicat fut de rédiger un mot d’excuse au propriétaire pour justifier le déplacement …

Ou encore quand il explique comment Josiane Balasko, ouvreuse, a fait pou tenter de remplir une salle vide (car il vaut mieux jouer devant un invité que pas du tout). Elle appelait au hasard des numéros de téléphone, leur sifflait un air facile à reconnaitre (En passant par la Lorraine) et s’extasiait de la réponse en offrant deux places de théâtre en guise de récompenses aux heureux gagnants.

Une heure avec Etienne Bierry s’écoule très vite. Souvenirs et anecdotes s’enchainent sans relâche et il n’est pas possible d’en restituer la totalité. J’espère que ces lignes vous auront convaincu de venir l’écouter et le voir à la rentrée. La période 1950 à nos jours n'est pas achevée et il nous reste de beaux moments à partager.

Les paragraphes et incises mentionnées NDLR apportent des compléments d’information que j’ai volontairement ajoutés.

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