dimanche 1 avril 2012

Gil Ben Aych, un auteur qui entre dans les nouveaux programmes de l'Education nationale

Gil Ben Aych entre officiellement dans les nouveaux programmes de l’Éducation nationale à travers trois livres (voir photo ci-contre).

J'avais, début avril 2011, partagé la visite d'une exposition consacrée à la pratique culinaire en intitulant le billet Poisson d'avril. Je vais aujourd'hui faire revivre la tradition qui voulait qu'autrefois on formait des voeux le premier jour d'avril tout simplement parce que c'était alors le premier de la nouvelle année.

J'aimerais aller plus vite que la musique et annoncer donc l'entrée de Gil Ben Aych dans les programmes scolaires. Double entrée d'ailleurs, aussi bien en histoire qu'en langue française.

L'école a tout à y gagner. Les Instructions Officielles, IO pour les intimes, ont fini par comprendre que les profs ne pourraient pas caser tous les apprentissages dans le temps imparti, alors la dernière nouveauté est de faire cours en anglais ... pendant les heures d'EPS, pardon, "gym" comme on disait autrefois. Un auteur comme Gil Ben Aych c'est pain béni, s'il me pardonne l'expression. Ouvrons au hasard le Livre d'Etoile page 152. Une page ne suffit pas pour contenir une phrase ... Plus prolixe impossible ! Avec en prime un style parlé, plutôt soutenu mais pas trop puisque c'est sa grand-mère qui s'exprime.

Elle dit merveilleusement l'attachement à la terre, au ciel bleu d'Alger qui est tout de même plus bleu que le ciel français parce qu'elle voit bien que Dieu y est dedans. Elle se lamente sur la folie des hommes (pages 38 et suivantes), éclaire le contexte géopolitique de la Guerre d'Algérie en visitant le château de Versailles (p. 117) où il ne fait aucun doute que les problèmes sont venus d'une indigestion d'abondance du roi et de sa cour.

Elle raconte les conséquences humaines de cette Guerre d'Algérie dont les tenants et les aboutissants lui échappent, comme à tant d'enfants d'aujourd'hui. Tout ce qu'elle comprend c'est qu'elle doit quitter le pays où elle a toujours vécu jusque là. La pire épreuve de cet exode forcé ce n'est ni le train, ni le bateau, ni l'avion mais l'automobile. Cà, Etoile ne supporte pas :
Laisse-moi tranquille avec le voyage, et la voiture, et le diable de Paris et Versailles et toute la France et le monde entier, qu'est-ce que j'ai fait de venir de Tlemcen pour me trouver comme çà malade comme une chienne, pendant que mon fils me supplie de monter en voiture, ce n'est pas des choses à faire mon fils, samehna, excuse-moi, releva, tranquille, ma n'djemch.
Ses proches réussiront à la convaincre de monter dans un avion, juste pour voir, le temps qu'on chauffe les moteurs. Ah l'entourloupe ! Elle refusera de voir le thé dans du plasquite (sic), même offert avec sourire par un mannequin chapeauté air de France. Elle supporte, oui, mais débarquée à Marseille elle en tombe dans les pommes.

Le pire reste la voiture. Le citron sur sa figure et les cachets de Nautamine seront sans effet. Elle ira à pieds parce qu'elle prétend que la marche ne la fatigue pas. C'est à pleurer de rire et on se demande pourquoi aucun réalisateur n'a encore pas eu l'idée de nous en faire un film. Partis à 2 heures de l'après-midi de Versailles la famille arrivera de nuit à Paris. Mémé aura fait le voyage à pieds, au bras de sa belle-fille, en suivant la voiture qui roule au pas. Le lecteur suit le mouvement, emprunte avec elle des rues en pagaille, scrute la Tour Eiffel en passant par les Champs-Elysées, fait halte au musée de l'orange (l'Orangerie), apprécie les arbres de toute beauté qui poussent à Versailles, aux Batignolles ou à Monceau, et s'étonne aussi des allers et venues de toutes les parisiennes, mais pour aller où ? Quand je vous dis que Gil embrasse toutes facettes des programmes !

Etoile est née en ... ce qu'elle sait c'est que c'était l'année des olives, dans l'autre siècle. A travers elle c'est le Paris d'avant le Forum des Halles que l'on revisite. Le Paris des artisans, des petits commerces, des livraisons où les gaillards en tablier de cuir noir soulèvent trois caisses d'un coup et vont s'abreuver de deux grandes bières alors qu'on klaxonne leur camion mal garé. Avec elle aussi on suit un cours d'économie ménagère en s'étonnant de la provenance de "tout cet argent" pour une paire de chaussures, et en apprenant la recette des spaghettis ou des langues d'oiseau, parce que les pâtes ne s'achètent alors pas chez l'épicier.

Une époque où il faut tendre l'oreille pour entendre des langues inconnues et où "un étranger ne se voit pas à sa figure". Les différences de religion existent mais elles n'empêchent pas un boulanger catholique de prêter son four à cette grand-mère juive. Un homme gentil et forcément tendre comme le pain qu'il fabrique.

Etoile a un franc-parler comparable à la Madeleine Proust. Elle a un jugement sur tout, qui tombe souvent juste. Elle est capable de s'emballer pour une oeuvre d'art, comme le déjeuner sur l'herbe du Noir (Renoir) : on dirait que c'est la nature qui tient le pinceau dans la main du peintre.

Elle entretient un rapport particulier avec la langue, exprimant toutes ses pensées à haute voix. Rien d'étonnant donc à ce qu'elle ait des "conversations" régulières avec sa soeur, son ancienne voisine, et surtout son défunt mari Chemol, auprès de qui elle puise du réconfort. Ses diatribes sont le fruit d'hallucinations. Sa syntaxe est malmenée, comme elle qui est au bord du désespoir, mais qui "recommence le goût à la vie".

Ce type de récit peut créer du lien pour les jeunes des banlieues, selon l'expression consacrée et leurs familles entre qui la communication s'est parfois rompue. L'exemple le plus dramatique étant donné dans Tout, tout de suite ... où l'on voit bien que l'échec scolaire a été le cataclysme provoquant une succession de catastrophes.

Dans un autre opus, Le voyage de Mémé, Gil Ben Aych raconte une étape du trajet, Paris - Champigny. Et avec L'essuie-mains des pieds c'est sous la forme de nouvelles qu'il rend compte de la découverte de Paris par sa grand-mère. Les trois forment un tout parfaitement lisible par des adolescents comme par des adultes.

Pour clôturer  j'aimerais annoncer aussi l'entrée dans les programmes d'Une bouteille à la mer, de Valérie Zenatti, en version livre, ou film, au choix. Egalement du merveilleux film sur le plan humain, Joyeux Noël, réalisé par Christian Carion, et sorti en 2005. Avec pour sujet la Trêve de Noël de 1914 lors de la Première Guerre mondiale.

Difficile après tout çà de n'être pas pacifique.

Le voyage de Mémé est sorti en mars 2011 dans la collection Neuf de l'Ecole des loisirs. Le même mois L'essuie-mains des pieds était publié dans la collection Médium. Le livre d'Etoile a fait l'objet d'une réédition en janvier 2012 dans cette collection. Il avait été édité pour la première fois en 1986 dans la collection "Points Virgule" du Seuil.

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