Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.
Affichage des articles triés par pertinence pour la requête Raphaël Quenard. Trier par date Afficher tous les articles
Affichage des articles triés par pertinence pour la requête Raphaël Quenard. Trier par date Afficher tous les articles

samedi 22 novembre 2025

Clamser à Tataouine de Raphaël Quenard

Le moins qu'on puisse dire c'est que Clamser à Tataouine baigne dans la folie douce, enfin pas très douce. Quiconque connait le comédien et l'a entendu en interview, reconnaitra sa façon de parler, abondamment métaphorique et fleurie.

Il n'empêche que Raphaël Quenard surprend par l'intelligence de la démonstration qu'il convient de lire au nième degré même s'il ne manque pas d'à-propos. Et comme le compère ne veut en rien être tenu pour responsable il s'autosatisfaisait tout en se dédouanant : La discutable dextérité dont j’ai fait montre pour me dépatouiller de mon existence laisse à penser que je suis tout sauf un exemple à suivre.

C’est le moins qu’on puisse dire. Le narrateur est un jeune marginal qui n’a jamais cherché à s’intégrer. Ce qui ne l’empêche pas de trouver plus commode de rejeter l’entière responsabilité de son ratage sur la société. Et il compte bien, "en joyeux sociopathe", lui faire salement payer l’addition de sa défaite. Son plan ? S’immiscer dans toutes les classes sociales pour dénicher chaque fois une figure représentative de cette société détestée. Et la tuer (ni plus ni moins).

En écrivant le roman de ce psychopathe diaboliquement pervers, provocateur et gouailleur, l’auteur entraîne le lecteur dans le cerveau malade d’un monstre moderne et met en scène toute une galerie de personnages. L'épopée est macabre mais elle ne manque pas d'humour …  outrenoir si je suis autorisée à emprunter le qualificatif à Soulages, dont l'exposition présentée en ce moment au Musée du Luxembourg est à visiter en contrepoint de la lecture de ce roman.

Elle ne manque pas non plus d'analyse philosophique et je me suis demandé si Raphaël Quenard n'avait pas cherché à écrire "sa" version de L'étranger qui, avant lui, démontrait l'absurdité de l'existence humaine. Il partage régulièrement ses réflexions sur la vie, la mort, pour aboutir à la conclusion que "le bonheur est une illusion comme une autre" (p. 172).

On est d'accord avec lui : chaque homme se bat pour exister et se donner l’impression d’être important (p. 144). Et il est juste d'avancer que la résignation est la seule arme de ceux contre qui le sort s’acharne (p. 161). Notre ami serait-il un soupçon subversif, voire révolutionnaire ?

Ce n'est pas certain parce qu'il est souvent moralisateur. Parfois en demi-teinte lorsqu'il glisse, mine de rien que le don doit être suffisamment subtil pour que le receveur puisse l'accueillir. Donner n’autorise pas à imposer (p. 175), ce qui est tout à fait pertinent.

Parfois de façon plus évidente comme en témoigne sa démonstration à l'encontre d'un éventuel projet de dépénalisation de l'usage du cannabis qu'il voit comme une erreur monumentale (p. 149), en raison des ravages que ce produit fait sur le cerveau et … sur la dentition, ce qu'il explique par A + B en quelques pages manifestement bien documentées (et dans lesquelles j'ai reconnu les mises en garde de ma dentiste parodontologue). S'il en avait le pouvoir, il interdirait du même coup la cigarette, et il justifie fort bien son point de vue.

L’homme est souvent philosophe, pointant que nous sommes tous les fils d’une suite de "si", une suite infinie d’impondérables. Chaque instant que la vie nous offre est un concours de circonstances (p. 170).

Il est amusant à s’autoféliciter régulièrement de son ouvrage. Mais au fil des pages, je devrais plutôt préciser "de sa confession", on se demande si justice sera rendue, et qui clamsera à Tataouine, justifiant le titre (p. 180). 

À vous de juger. Pour ma part je dirai que ce roman est la démonstration éclatante que Pascal avait raison de dire que "tout le malheur des hommes tient à ce qu’ils ne savent pas rester seul dans leur chambre" comme cela nous est rappelé à la toute fin de l'ouvrage.

En toute logique puisque la citation placée en exergue, tirée des Pensées de Blaise Pascal, avertissait (déjà) le lecteur : tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.

Certains d'entre vous seront probablement agacés, estimant que Raphaël Quenard pousse le bouchon trop loin, en parfait embrouillologue, comme il l'avoue lui-même (p. 117). Avec un style aussi électrique qu’inventif. C'est que le jargon rassure, tout le monde le sait. Le jargon impressionne. (…) le triomphe de l’esbroufe (p. 66).

Et pourtant la prudence le pousse à maquiller les noms des grandes enseignes comme Hippopotanus ou Cafferouf (p. 83) comme ceux des personnalités. On sent la peur du procès d’intention. Qui n’aura malgré tout pas reconnu Sizolas Narkocy ou Dabel Jemmouz (p. 88). Même mon correcteur orthographique n'est pas dupe.

Il n'empêche que c'est un grand plaisir de savourer son manège. Il tournicote à sa mode les expressions histoire, par exemple, de beurrer les épinards et retrouver l’insouciance des vertes années (p. 81).

Le personnage n'exprime jamais le moindre regret. Il ne recule devant aucun projet, enquillant les meurtres comme d'autres enchaineraient les bonnes actions, faisant s'interroger le lecteur qui aimerait lui trouver une motivation solide, à défaut de circonstances atténuantes, pas même l'appât du gain. Aurions-nous loupé un moment crucial ?

Son oscarisable crédibilité n’a laissé aucune place au doute à chaque épisode. Il a le culot de s'affirmer fier, car j’ai le sentiment grisant de gagner en professionnalisme, prétend-il après avoir laissé quatre victimes sur le carreau (p. 138). 

Toujours est-il que la lecture est fort plaisante, pour peu qu'on l'entreprenne au quatrième degré à l’instar du visionnage des aventures des tontons flingueurs. On s'accordera alors à estimer qu'il a rudement bien fait de sortir de sa chambre.

Clamser à Tataouine de Raphaël Quenard, Flammarion, en librairie depuis le 14 mai 2025

mardi 14 mai 2024

Le deuxième acte, film de Quentin Dupieux

Avec un titre de théâtre pour un film, annoncé comme une comédie, Le Deuxième Acte nous raconte une tragédie de notre soit-disant modernité. Quentin Dupieux signe (et donc assume) tout : réalisation, scénario, image, montage. Autant dire qu’il est l’intelligence du film, et qu’elle n’est pas artificielle.

Les apparences sont trompeuses. Alors, peut-être pouvons-nous admettre que la vérité n’est pas où elle prétend être, ce qui ne surprendra pas les fans du réalisateur de l'absurde qui signe ici son sixième long métrage.

Le Deuxième Acte est un film bref, d’à peine plus d’une heure, qui a mobilisé les spectateurs pendant plus d’une (autre) heure dans le hall du Cinéma Le Rex de Châtenay-Malabry (92) où je suis allée le voir pour discuter de ce qu’ils avaient vu, compris, interprété. Bref, un film qui fait parler. Et c’est bien.
Florence (Léa Seydoux) veut présenter David (Louis Garrel), l’homme dont elle est follement amoureuse, à son père Guillaume (Vincent Lindon). Mais David n’est pas attiré par Florence et souhaite s’en débarrasser en la jetant dans les bras de son ami Willy (Raphaël Quenard).
Tel était le pitch du film dont le réalisateur ne voulait rien laisser filtrer d'autre de son nouveau film, Il avait d'ailleurs annoncé qu’il n’accorderait pas d’interviews et qu'il n'en ferait pas la promotion. En le choisissant pour ouvrir la 77ème édition du Festival de Cannes, et en le projetant en avant-première dans toutes les salles de France en même temps que les officiels cannois le découvriront il n'a effectivement pas vraiment besoin de promo après un tel coup de projecteur.

Mon conseil : revisionnez la bande-annonce après l’avoir vu. Il est possible que l’importance du personnage principal vous ait échappé de prime abord, et qu'il soit celui de Stéphane (Manuel Guillot) qui n'y fait pas de figuration puisqu'il est comédien de théâtre et de cinéma depuis 30 ans au côté des plus grands acteurs et voix-off depuis 20 ans.

Je ne sais pas si ces quelques lignes conviendront à Quentin Dupieux qui manifestement s’attend à tout. Car il écrit, dans le dossier de presse le moins bavard de l’histoire du cinéma : Nous sommes réellement impatients de lire vos critiques, commentaires ou insultes. Qui sait s’il entrera dans le livre des records avec la longueur de ces travellings, tournés non pas "au milieu de nulle part" comme j’ai pu l’entendre mais … en Dordogne, et cette mention n’est pas anodine, croyez-moi.
Il a été tourné en un temps record de douze jours sur un aérodrome privé, à Condat-sur-Vézère.

Je ne vais pas vous laisser totalement dans l'expectative. Je dirai que le film balaie les thèmes qui occupent les soirées des bobos du XXI° siècle : la cancel culture, les tabous et les sujets à la mode, les idées reçues  et préconçues, le harcèlement et le mouvement metoo, les catastrophes écologiques, la manie de photographier tout et n'importe quoi avec son portable au lieu de prêter assistance, le vrai, le faux, à tel point qu'on a parfois le sentiment d'assister à un tournage de type Caméra invisible..

Ce film explore l’éternel débat (que l’on fouille particulièrement en littérature) de savoir qui, de la réalité ou de la fiction, est le plus surprenant, et par voie de conséquence, le plus porteur de sens. Faut-il en voir partout, y compris dans la bande-son qui inclue Love is a dangerous game de Millie Jackson (1986) ?

Mais c'est aussi un film qui interroge le monde du cinéma sur ses travers, tout en restant "droit dans sa ligne de mire", à tel point que la caméra ne vacille pas, et pour cause puisqu’elle roule sur les rails du plus long travelling de l’histoire du cinéma, qui finira par défiler comme une voie de chemin de fer.

Les personnages sont imparfaits et maladroits et se confrontent à leurs doubles cinématographiques. Cette heure en leur compagnie offre de multiples occasions de rire aux éclats et rien que pour ça allez voir ce Deuxième acte qui est loin d'être un acte manqué.

Le deuxième acte, film de Quentin Dupieux
Réalisation, scénario, image, montage de Quentin Dupieux
Avec Léa Seydoux, Vincent Lindon, Louis Garrel,  Raphaël Quenard, Manuel Guillot …
En salles depuis le 14 mai 2024

lundi 3 mars 2025

L’intimité d’Alice Ferney et L'attachement de Carine Tardieu

Une fois n’est pas coutume (en fait deux avec Hiver à Sokcho) je lis L’intimité d’Alice Ferney qui a précédé L'attachement quelques jours après l’avoir vu et je suis bien d’accord avec Fanny Ardant, qui l’avait recommandé à Carine Tardieu. Il y a là matière à faire un film.

Quelle différence entre l’amour et l’attachement ? Je t’enverrai ma copie double par la poste, entend-on dans le film. Je ne vais pas faire une étude comparée du livre et du film. Il est logique que le premier développe certaines idées bien davantage, car Alice Ferney disposait de davantage d'espace pour commenter les changements de société (le roman en version Babel compte presque 500 pages).

Lire le livre après avoir vu le film équivaut à effectuer des arrêts sur image. des sortes de pauses explicatives dans lesquelles on approfondit chaque aspect de l'attachement, et ce mot revient souvent. C'est un grand plaisir car Alice Ferney est orfèvre littéraire : Les enfants apportent dans nos vies le sentiment du temps et de la perte; ils nous mettent sous le nez l'évidence des transformations que sans leur présence, entre adultes, nous ne remarquerions pas (p. 28).

Elle pointe par exemple (p. 24) voilà où nous en sommes, à annoncer aux gens des choses qu’ils constatent eux-mêmes et à leur refuser l’information qui les intéresserait. Et elle fustige la neutralité administrative pour donner (sans la livrer réellement) une information.

Le livre est profondément féministe : Les femmes se remettent en couple moins rapidement et moins souvent (p. 93). Les hommes s’octroient une liberté que les femmes ne prennent pas (…) C'est fou le mal que se donnent les femmes pour être aimées (…) elles se plient et deviennent des objets (p. 128).

En philosophe, elle rappelle que donner la vie c'est aussi donner la mort (p. 14). Mais ce sont surtout les changements sociétaux qui sont creusés dans le roman qui frôle parfois le documentaire. Ces modifications lui tiennent énormément à coeur et il est essentiel à mes yeux de lire son roman qui est une véritable étude de mœurs, interrogeant la maternité, sous toutes ses formes, depuis le refus de devenir mère (Je crois que c'est au-dessus de mes forces dira Sandra dans le film, comme dans le livre -p. 23) jusqu’au désir d’enfant par toutes les méthodes de procréation, y compris artificielles comme la GPA, et aussi par voie de conséquence la parentalité, le couple …

Alice Ferney lance le débat autour de la GPA, à laquelle elle est connue pour son opposition, sans pour autant se faire juge. Elle s’est manifestement beaucoup documentée et son analyse fait réfléchir. Elle a totalement raison de pointer que si #Me Too a fait avancer le combat contre les violences sexuelles il n'empêche qu'aujourd'hui la prédation procréation succède à la prédation sexuelle. Les mêmes erreurs conduisent aux mêmes folies (p. 124).

L'autrice s'insurge qu'on puisse tolérer et même promouvoir l'inacceptable, comme si les femmes étaient des ventres interchangeables. Elle peut en parler crument : baiser une gamine à l'hotel après le lycée ou lui stimuler les ovaires pour pomper leurs production c'est pareillement indigne. Elle dénonce les médecins complices du business de la procréation. Les désirs des parents aussi : Autrefois ils espéraient un enfant en bonne santé. Aujourd'hui ils le veulent de qualité (p. 461).

Il est logique que Carine Tardieu n'ait pas repris tout cela car le film aurait été tout autre et aurait carrément fait froid dans le dos.

Si on veut résumer le propos, c'est l'histoire de Sandra, (Valeria Bruni-Tedeschi), une quinquagénaire (qui n'a que 40 ans dans le roman) farouchement indépendante, qui partage soudainement et malgré elle l’intimité de son voisin de palier (Pio Marmaï) et de ses deux enfants (César Botti est incroyable de naturel dans la peau de ce petit garçon qui comprend tout). Contre toute attente, elle s’attache peu à peu à cette famille d’adoption.

La réalisatrice a conservé l'essentiel des propos féministes tout en les remettant à leur juste place : Y a pas de féministes, que des ordures ou des gens dignes. Elle a gardé ce qui sous-tend le processus d'attachement (justifiant pleinement le changement de titre de l'oeuvre), aussi bien entre adultes et enfants qu'entres les grandes personnes  : Tu fais ton deuil sur moi comme on se fait les dents sur un os. Le résultat est profondément juste et émouvant. Servi par de magnifiques interprétations.

J'ai retrouvé quasi intacte Sandra, la libraire. Elle a changé de nom de famille (je le sais car j’avais repéré sur la sonnette le nom de Ferney, hommage à l’autrice) et le petit garçon ne s’appelle plus Eliott mais Nicolas. J’avoue que je préfère parce que j’étais dérangée par ce prénom qui est celui de mon fils. Je plaisante. La relation entre les deux est bien celle que le film restitue.

J'ai reconnu quelques répliques, des scènes, des bouts de dialogue et c'est jouissif. On se sent en pleine connivence et je ne suis pas dérangée par de minuscules écarts. Ainsi l’appartement de Sandra est-il situé sous celui du couple et non pas derrière la porte en face et elle ne cuisine pas la même chose pour l’enfant. Ce qui est très agréable c’est de s’attarder dans les pensées de cette femme … si attachante derrière sa soit-disante difficulté à nouer des relations avec les enfants. Cela vient du fait qu’elle n’avait pas encore rencontré d’enfant comme ce petit garçon.

Je me retrouve en elle. Il est probable que si je n’avais pas côtoyé des petites prodiges je ne me serais pas autorisée à en avoir un moi-même. Et la réciproque est vraie. Ce sont mes enfants qui m’ont donné envie de creuser la question de la pédagogie.

J'ai beaucoup aimé ces plans de ciels traversés d'oiseaux qui se répètent à intervalles réguliers.

Les dialogues sont ciselés : Ta mission (dit Sandra à Alex) c’est d’être heureux pour donner à Lucille un exemple à se mettre sous la dent sinon elle est fichue. Y a que de l'amour dans ta vie Alex, une petite fille magnifique, ton lien avec Eliott, Emilia et même l'ex de ta femme qui ne ressemble à personne. Et puis … il y a elle aussi.

bValeria Bruni-Tedeschi et  Pio Marmaï se connaissaient. Ils avaient tous les deux joué dans La fracture de Catherine Corsini. L'acteur avait déjà travaillé avec Vimala Pons (Emilia) dans Comment je suis devenu un super héros de Douglas Attal et sont amis dans la vie. Enfin il avait connu Raphaël Quenard (méconnaissable, si ce n’est la voix, et qu'on apprécie de voir dans un style différent de ses précédentes interprétations) sur Yannick de Quentin Dupieux. 

La bande-son est elle aussi très réussie, démarrant avec la version portugaise de "Fais comme l'oiseau" Você Abusou (par Maria Creuza) et se terminant avec quelques morceaux du groupe de musique des Balkans (Les yeux noirs) du compositeur de la bande originale, Eric Slabiak dont j'avais assisté au concert Josef Josef au festival d'Avignon.

L’intimité d’Alice Ferney, Actes Sud, publié en août 2020, collection Babel, en février 2025

L'attachement de Carine Tardieu, en salles depuis le 19 février 2025
Avec Pio Marmaï (Alex), Valeria Bruni-Tedeschi (Sandra),Vimala Pons (Emillia), Raphaël Quenard (David), César Botti (Elliott), Catherine Mouchet (Mère de Cécile), Marie-Christine Barrault (Mère de Sandra) …
En salles depuis le 19 février 2025

mercredi 24 juin 2026

Eux deux de Luc Blanvillain

Eux deux est un des 40 ouvrages figurant dans la bibliothèque du Prix Hors Concours que j'ai annoncée il y a quelques semaines.
Comment créer une bonne histoire en s’inspirant de faits réels dont on est le héros ?
Basile et Grégoire sont les stars d’une série télévisée autobiographique haletante. Leur success-story est un modèle pour tous les scénaristes. Un jour pourtant, Basile rentre chez lui et Jean-Paul Belmondo est assis sur son canapé. Jean-Paul l’attend, lui, personnellement. Il n’est plus de ce monde, mais il a quelque chose à lui dire.
Quand la réalité du roman devient pire que la fiction télévisée, que faut-il écrire ?
Luc Blanvillain est né en 1967 à Poitiers. Agrégé de lettres, il enseigne à Lannion en Bretagne. Il a écrit sur l’adolescence, aime faire se rencontrer les grands mythes littéraires et la novlangue de plusieurs catégories de personnes. Il est l’auteur de Nos âmes seules (Plon, 2015), Le Répondeur (Quidam, 2020) et Pas de souci (Quidam 2022).

Eux Deux est un tableau déjanté de la création télévisuelle contemporaine en général, de la télé-réalité en particulier. On y pratique le scrolling. On est à cheval sur la question du consentement. On est dans la parodie ou le sarcasme, mais en poussant le bouchon si loin qu’il m’est arrivé de décrocher. Je me suis promis en refermant ce roman d’ouvrir d’autres ouvrages pour affiner mon opinion. 

Le niveau de lexique de l’auteur est hors normes, aussi bien en langage soutenu qu’en argot, ce qui en soi est un atout. Il a le sens de la formule mais à force de les multiplier il m’a perdue à de multiples reprises, et ce n’est pas franchement agréable de lire un livre dont une partie du sens nous échappe même si on peut prendre le temps d'aller consulter un dictionnaire. J’ai renoncé à analyser l’hipocoristique bisyllabique (p.114). 

Quel intérêt à multiplier à longueur de journée les termes techniques : side, call-back, essai caméra, plot twist, reversal, game changer, deepfake  et autres threads ? 

On devine à peu près à quoi correspondent des calembredaines (p. 55), l’action d’agonir d’épigrammes cathartiques (p. 23), le verbe trimballer (p. 31), peut-être aussi ourdir (p. 81) et trémuler (p. 85). Qui sait, hormis quelques privilégiés en quoi consiste une éducation à la Summerh
ill (p. 94) et en dehors de certains "territoires" que kichta (p. 80) est employé par les rappeurs pour désigner l’oseille, … pardon … l’argent ? Quant à aposiopèse (p. 148) ou hyper triggering (p. 150) ces expressions n'ont rien déclenché en moi.

Je suis pourtant d’accord avec l’auteur qui reconnaît qu’il est difficile de sourcer toutes les allégations (p. 54) mais il me semble qu’une fois qu’on a compris l’objectif (la critique de notre société) le sujet s’épuise. On devine qu’il va nous inventer un énième retournement de situation et ça n’est plus drôle du tout. 

Voulez-vous que je vous déverse un exemple ? Le synopsis et la beat-sheet provisoire, réduit au ticket clock, déroge au chekhov's gun, argutie, pay-off, plot twist, un reversal ou un game changer, tryharder, une leak (p. 140-141).

Je n’ai pas ressenti d’empathie pour Basile et Grégoire ni lorsqu'ils s'embarquent pour Fleury-les-Aubrais, ville voisine d'Orléans (qui n'a aucun charme) ni pour les plaindre de devoir pondre un putain de scénar à la Monte-Cristo (p. 76). Et si le but est qu’on se moque de ce duo, alors à qui allons-nous nous identifier ? 

Il est plaisant de se cogner à l’évocation de célébrités qui nous sont plus ou moins sympathiques, à commencer par Jean-Paul Belmondo, Noel Mamère ou Michel Blanc, d’apprendre si on l’ignorait que le véritable nom d’Eddy Mitchell est Claude Moine, de voir surgir le désormais célèbre Raphaël Quenard. Croyez-vous que cela intéressera quelqu’un dans cinquante ans ? Il n’est pas nécessaire d’être devin pour prédire la fugacité de ce roman qui commence un premier avril comme une blague. Et c’est dommage.

A défaut de s’interroger sur l’avenir de l’homme, qui est condamné, on a bien compris, on s’interroge sur ce qui pourrait sauver le livre. Sans doute pas l'hypothèse d'une transformation en cafard à la mode de Kafka, ni l’évocation de Schrödinger puisque qu’on nous prévient qu’on se perdra dans la démonstration (p. 195). Ni encore Pascal affirmant un premier mai, comme on l’a si souvent entendu, que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre (p. 225).

On se dit en tournant la dernière page : tout ça pour ça …

Eux deux de Luc Blanvillain, Quidam Editeur, en librairie depuis le 3 avril 2026
Sélection Hors concours 2026

samedi 1 mars 2025

Palmarès des César 2025

En 2025, les César ont 50 ans et avaient choisi de moderniser la cérémonie. Ainsi, au lieu de faire porter la responsabilité du ton de la soirée sur un maitre de cérémonie unique ce sont treize artistes qui se sont partagés la tache.

Dans la mesure où Jean-Pascal Zadi prit la parole le premier les téléspectateurs n'ont pas forcément compris cette subtilité et ont pu penser qu'il avait lâché l'affaire en court de route. Le partage de la scène était pourtant une bonne idée et aurait mérité d'être expliqué. Il y eu donc au micro Pio Marmaï, Raphaël Quenard (qui tous les deux ont composé un duo hilarant sur la jalousie), Emmanuelle Béart, Alice Belaïdi, Cécile de France … qui ont chacun eu à coeur de mettre leur grain … d'humour dans la soirée.

C'est, je crois, la 6ème fois que j'écris un article à propos de cette soirée. Mon objectif n'est pas de la raconter mais d'en pointer quelques moments et de souligner quelques succès qui m'ont réjouie.

Alors que les invités s'installaient Jean-Pascal Zadi a voulu prendre le contrepied de la situation en promettant que "avoir un César, les gars c'est pas grave". Bien entendu c'est tout le contraire qu'il fallait entendre et j'imagine l'amertume de ceux qui, arrivés favoris comme l'équipe de L'Amour ouf (13 nominations) sont repartis bredouille, ou presque. Seul Alain Chabat obtiendra le Meilleur acteur dans un second rôle.

Pire encore pour Un p'tit truc en plus qui malgré 11 millions d'entrées (et c'est heureux pour ce film) n'obtiendra pas le César du meilleur premier film. Il faut reconnaitre que la compétition était sévère.

Déception aussi sans nul doute pour Miséricorde (8 nominations) et il faut souhaiter à David Ayala d'avoir une seconde chance en 2025 pour le rôle de Bruno, le fils d'Hélène Vincent dans On ira, le film de Enya Baroux, qui sortira le 12 mars.

La fanfare que Cédric Klapisch, avait convoquée pour cette soirée d'ouverture n'a pas davantage porté chance au film En fanfare (7 nominations, dont une pour Pierre Lottin qu'on retrouvera lui aussi dans On ira). Je signale d'ailleurs que le réalisateur de la soirée s'était largement trompé dans ses prévisions de statuettes. Les votants restent classiques dans leurs choix bien qu'ils ne soient pas passés à coté de films d'immenses qualités. Ils sont 4951 (à jour de leur cotisation) au 20 décembre 2024.

Catherine Deneuve, présidente de la cérémonie, a souligné la présence croissante des femmes à des postes clé dans le cinéma et a dédié (et c'était un soulagement de l'entendre après avoir subi le comportement du président américain à l'égard du président ukrainien) la soirée à l’Ukraine dont elle portait l'insigne : le cinéma a changé ma vie et j'espère que ma présence ce soir donnera de l'espoir à tous.

Nous avons revu des images iconiques de films d'Alain Delon qui ont fait venir une larme dans les yeux de son fils Anthony. Tout à l'heure, Pomme et Aliocha Schneider accompagneront trois jolies séquences In mémoriam, dédiées aux disparus de l'année et qui pour une fois a été imaginée de façon originale. Il y aura aussi un hommage à Michel Blanc qui sera pour Josiane Balasko l'occasion de souhaiter une Europe de la culture (sans doute irréaliste quand on voit combien l'institution est mise à mal). 

Puis ce fut le moment attendu de l'annonce de la Meilleure révélation masculine et le choix d'Abou Sangare dans L'Histoire de Souleymane a été une confirmation de tous les paris. Le comédien, qui est aujourd'hui mécanicien poids lourds dans un garage en Picardie, a ému ceux qui ne connaissaient pas son parcours. Très touché par sa reconnaissance il nous invite à réfléchir sur qu'est-ce que c'est que recevoir quand on peut donner. Personne ne mettra en doute la misère qu'il a connue et qui l'a poussé à traverser la Méditerranée.

Evidemment (mais est-ce vraiment utile de plaisanter sur ce sujet si sensible ?)  Jean-Pascal Zadi n'a pas pu s'empêcher de proposer à Julia Roberts, venue pour recevoir un César d'honneur de solliciter la nationalité française en affirmant que la France était une terre d'accueil pour les réfugiés. L'allusion était malgré tout directe au comportement choquant du président américain. L'actrice qui affirme que sa vie aujourd'hui est un rêve ne se lancera sans doute pas dans cette procédure.

Plus tard dans la soirée le film recevra 3 autres César : Boris Lojkine et Delphine Agut ont été remarqués pour le Meilleur scénario original (la vraie vie demeure la meilleure source d'inspiration, même s'il est nécessaire d'y apporter de la fiction), Xavier Sirven pour le Meilleur montage et côté interprétation Nina Meurisse en Meilleur second rôle … ce qui est presque amusant quand on songe que c'était la seule actrice professionnelle du film. Comme elle a raison de dire malgré tout qu'on n'est rien sans un bon scénario.

Il avait aussi été nominé comme Meilleur film, Meilleure réalisation, Meilleur son mais il était quasi impossible de rivaliser avec Emilia Pérez de Jacques Audiard dans ces catégories.

Le film reçu d'abord le César de la Meilleure adaptation et le réalisateur monta sur scène avec son légendaire chapeau noir. Il challenge ainsi Le Comte de Monte-Cristo dans cette catégorie et celles du Meilleur film (succédant ainsi à Anatomie d'une chute de Justine Triet), du Meilleur son, Meilleure musique originale (pour  Clément Ducol et Camille) de la Meilleure photo, des Meilleurs effets visuels pour Cédric Fayolle qui travaillait pour la cinquième fois avec Jacques Audiard. Le réalisateur s'attendait-il à autant de succès ? Il a invoqué le psychanalyste Donald Winnicott disant être partagé entre le plaisir de se cacher et la terreur de ne pas être découvert. Merci de m'avoir trouvé !

Il concède juste Meilleurs costumes et Meilleurs décors pour Thierry Delettre (qui a bien raison de s'étonner que le Maquillage et la coiffure soient absents des César) et Stéphane Taillasson qui ont travaillé sur le film réalisé par Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière qui repartirent avec (seulement) deux récompenses. Le César des lycéens pourra-t-il consoler la production ?

La remise du César du premier film ne m'a pas surprise. J'avais découvert Vingt Dieux réalisé par Louise Courvoisier dans le cadre de la soirée surprise de l'AFCAE le premier lundi du mois. Son talent à mettre en lumière la jeunesse rurale est manifeste, tout comme l'est la qualité de l'interprétation de la non-comédienne Maïwène Barthelemy comme Meilleure révélation féminine, confirmant que, cette année, ce sont de vraies "révélations" féminine comme masculine, qui sont couronnées. La jeune femme s'est exprimée à travers un très beau discours.

Il n'empêche que mon coeur balançait malgré tout avec Le Royaume réalisé par Julien Colonna, lui aussi choisi par l'AFCAE.

Karim Leklou obtint le César du meilleur acteur pour sa très belle prestation dans Le roman de Jim. Le choix a dû être cornélien entre François Civil dans L'Amour ouf, Benjamin Lavernhe dans En fanfare, Pierre Niney dans Le Comte de Monte-Cristo et Tahar Rahim (si génial il faut le dire) dans Monsieur Aznavour. Passablement ému le vainqueur affirma : C'est pas normal ce qui se passe. Y a des gens dans ma tête qui font la fête. Le comédien a dédié sa récompense à tous les gentils et à tous les résilients.

Dix-sept ans après avoir reçu le César du Meilleur Espoir, Hafsia Herzi est couronnée Meilleure actrice pour Borgo. Elle aussi avait des concurrentes de taille : Adèle Exarchopoulos dans L'Amour ouf ; Karla Sofía Gascón dans Emilia Pérez ; Zoe Saldaña dans Emilia Pérez ; Hélène Vincent dans Quand vient l'automne. Cette dernière (meilleure actrice dans un second rôle pour La vie est un long fleuve tranquille en 1989) sera peut-être gagnante l'an prochain avec On ira.

Coté court, le Meilleur film de court métrage de fiction est L'Homme qui ne se taisait pas (Palme d'or à Cannes et nominé pour les Oscars) réalisé par Nebojša Slijepčevićle qui rappela la philosophie de son film : Il peut perdre sa vie en ne se taisant pas mais il peut changer le monde.

Meilleur film de court métrage d’animation Beurk ! réalisé par Loïc Espuche, également nommé aux Oscars et qui a beau être "court" a nécessité plus de cinq années de travail.

Meilleur film de court métrage documentaire Les Fiancées du Sud réalisé par Elena López Riera.

Le Meilleur film d’animation est le superbe Flow, le chat qui n'avait plus peur de l'eau réalisé par Gints Zilbalodis et qui est aussi en lice pour les Oscars. Il totalise déjà plus de 620 000 entrées et porte un message de confiance, en soi et dans les autres.

Meilleur film documentaire La Ferme des Bertrand réalisé par Gilles Perret qui fit des remerciements éminemment politiques et souligna la nécessité de rendre visibles les invisibles, dédiant sa statuette à ceux qui luttent pour vivre de leur travail. On constate que le monde rural n'aura pas été oublié cette année avec au moins trois films célébrant cet univers, dont deux le Jura.

Le lauréat du César du Meilleur film étranger est La Zone d'intérêt (The Zone of Interest) réalisé par Jonathan Glazer qui fit un discours très remarqué à propos de Gaza et Israël. J'avais pour ma part l'espoir que le vainqueur soit Les Graines du figuier sauvage (Daneh Anjeer Moghadas) réalisé par Mohammad Rasoulof, autre film lui aussi très politique.

Outre le César d'honneur à l'actrice américaine Julia Roberts et un autre fut remis au réalisateur franco-grec Costa-Gavras qui remercia la "France accueillante".

Il fallait bien une séquence humour. Ce fut Franck Dubosc qui s'y colla, acceptant de recevoir un Césario, une statuette miniature destinée à tous ceux qui n'ont pas eu la grande. Avec 52 films à son actif il est étonnant qu'il soit passé "entre les mailles de la raquette". Qui sait si avec son réellement excellent Ours dans le Jura il n'aura pas le grand format l'an prochain ?

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)