mercredi 6 mai 2009

L'amante anglaise de Marguerite Duras

J'avais hésité entre deux invitations aussi tentantes l'une que l'autre. Mais puisqu'il fallait choisir j'ai penché pour l'Amante anglaise et j'ai passé une belle soirée.

J'aurais pu aller voir "Et pourtant ce silence ne pouvait être vide", une pièce récente de Jean Magnan, interprétée par la très grande comédienne qu'est Anne Alvaro (couronnée aux Molières) et la non moins grande Catherine Mouchet au théâtre de la Piscine de Châtenay-Malabry. Une pièce difficile, certes, écrite à partir de l'histoire vraie des soeurs Papin. Le double meurtre horrible de la femme et de la fille d'un avoué à la retraite assassinées par leurs deux bonnes en 1933, après sept années de bons et loyaux services. J'en connaissais la trame pour avoir vu au cinéma les Blessures assassines (2000) qui m'avaient fait découvrir Sylvie Testud et la Cérémonie (1995) de Claude Chabrol, où Isabelle Huppert et Sandrine Bonnaire jouaient les rôles principaux.

"L'Amante anglaise", est la dernière création du Théâtre de la Madeleine, avec Ludmilla Mikaël, André Wilms et Ariel Garcia-Valdès. Encore des comédiens d'exception. Un sujet aussi difficile, même si -pardonnez ce trait d'humour noir- il n'y a cette fois qu'un seul meurtre et que c'est quasiment l'inverse, avec la patronne qui tue l'employée.

Dans les deux cas la mort surgit comme par effraction, sans aucune préméditation. Les faits sont établis, indubitables, monstrueux, et incompréhensibles. Les coupables n'expriment aucun regret. Aucune circonstance atténuante pour alimenter leur défense. Si ce n'est une toute petite phrase, là encore dans les deux situations : "on ne se parlait pas". D'où l'affirmation du psychanalyste Jacques Lacan : et pourtant ce silence ne pouvait être vide. Ce propos s'appliquerait aussi bien à l'Amante anglaise et il est d'ailleurs étonnant que les deux pièces soient sur scène au même moment.

Il faut savoir que Marguerite Duras s'était indignée à plusieurs reprises de la façon dont étaient menés les interrogatoires et du manque d'écoute de la machine judiciaire. Ce qui passionnait cet écrivain n'était pas de savoir qui avait commis le meurtre mais comment on pouvait en arriver à cette extrémité. C'est bien le silence de l'accusée qu'elle cherchait à faire parler. Les lecteurs se souviennent peut-être du titre de l'éditorial qu'elle avait écrit dans le journal Libération en 1985 à propos de Christine Villemin (on croyait alors que c'était une mère infanticide. Depuis le procès s'est conclu par un non-lieu) où elle s'enflammait à propos de la mère de Grégory qu'elle voyait "Sublime, forcément sublime". Cet article était maladroit, fut très mal compris et fit scandale.

L'Amante anglaise est sans rapport avec l'affaire Grégory puisque la pièce a été écrite en 1968. Marguerite Duras s'était inspirée d’une autre situation réelle dont elle a modifié quelques paramètres (l'épouse Rabilloux tue son mari en 1949, dépèce le cadavre, s'imagine le dissimuler en en jetant les morceaux la nuit dans des trains de marchandise ... qui passent tous sous le viaduc de son quartier ... à Savigny-sur-Orge) pour explorer à sa manière à qui profite un tel crime. Le présupposé de Marguerite Duras est d'éclairer l'inexplicable, partant du principe que rien n'est gratuit ni fortuit.

Claude Régy avait monté la pièce le premier en 1968, avec Madeleine Renaud, Claude Dauphin et Michaël Lonsdale. En 1999, Patrice Kerbrat la reprend avec Suzanne Flon, Jean-Paul Roussillon et Hubert Godon.

La volonté de l’auteur était de jouer sans décors ni costumes, devant le rideau de scène baissé. Marie-Louise Bischofberger réussit à contourner l'injonction sans la trahir. Le texte du prologue défile sur la paroi métallique, en surimpression sur des images de trains. La vidéo n'est pas purement décorative comme c'est trop souvent le cas ces temps-ci au théâtre. Son emploi est tout à fait judicieux pour donner un ton documentaire au spectacle tout en apportant une respiration.

La direction d'acteur est remarquable. Tous ceux qui trouvent insupportable le ton "durassien", avec ce qu'il exige de distanciation peuvent courir voir la pièce. Le texte est respecté à la lettre mais il est dit de telle manière qu'on se croirait sur scène avec les comédiens.
Le mari, Pierre Lannes (Ariel Garcia-Valdès) est questionné le premier. Son innocence, du point de vue de la justice, vacille lorsqu’il avoue que oui vraiment cette mort est une aubaine inespérée, d’où la conclusion : vous avez tué en rêve, elle en vrai. Elle, c’est sa femme, Claire Lannes (Ludmilla Mikaël), l’assassin de sa cousine, que l’on entendra dans la seconde partie.

L’époux rejoint le public, aussi libre que lui. Libre, mais pas complètement innocent. Les images de trains défilent de nouveau sur le rideau de fer, nous propulsant en quelque sorte sur le viaduc. Aspirer un peu d’air, prendre de la hauteur. Le huis clos s’ouvre sur les aiguillages, précédant de nouvelles questions. On en a presque le tournis. Prenons garde de ne pas dérailler nous aussi ! Mais voici Claire qui pousse la porte.

L’interrogateur (André Wilms) suppose, réfléchit, relance. Il a parfois une façon de pencher la tête, en plissant les yeux , qui m'évoque la silhouette de Dustin Hoffman. Avec empathie, sans lumière aveuglante, devant une salle plongée dans une semi-pénombre, associant ainsi le public au déroulement de la pensée.

Quand la rubrique « faits divers » relate de tels crimes elle les qualifie souvent d’actes gratuits, par raccourci, dans un aveu d’incompréhension ou par déni d’un sens profond. La criminelle elle-même ne saurait expliquer son geste. Alors je cherche pour elle dira l’Interrogateur, patiemment, car à défaut de raison objective il espère débusquer une ébauche de motif, un indice de motivation …
Tout le monde rêve de crime. Elle-même l’a confié à son mari. Elle craint maintenant la sentence. Elle sait que plus les criminels sont clairs plus on les tue (la peine de mort n’est pas encore abolie) et pourtant faire la lumière l’attire même si elle a d’abord estimé que ce n’était pas la peine d’expliquer. Elle a tout dit à la justice mais ce n’est pas tout à fait vrai. Elle n’a pas révélé où elle a caché la tête.

Sa cousine était grosse, trop grosse, cuisinant systématiquement des viandes en sauce. Quel écœurement ! Chaque dîner était la fin du monde. Claire en a vomi. Dans le jardin, sur le banc où à force de rester immobile lui venaient des pensées intelligentes. Elle pense au bonheur, s’enivrant du parfum mentholé des herbes aromatiques. Au suicide aussi. Elle vacille, sombrant dans l’anorexie mentale jusqu’à la folie.

Le titre de la pièce s'explique brutalement quand on réalise que c'est un simple jeu de mots avec la plante, la menthe.

Ce qui n’est pas pensé ne peut être dit. Avec une honnêteté intense, l’accusée, lumineuse, répond, élabore, dit tout ce qu’elle peut, s’efforçant de ne pas perdre la tête. Oui elle a aimé. Oui à la folie. Oui, un jour on lui a menti et le ciel s’est écroulé. Oui sans doute n’était-elle pas assez intelligente pour l’intelligence qu’elle avait.

Elle parait dès lors moins coupable, voire même presque victime d’une sorte de vie étriquée sans occasion de rencontre ni affective, ni intellectuelle, sans personne à qui parler. Coincée entre un mari massif et distant, une servante sourde et muette, souffrant de l’absence d’un ex-amant, dans ce village enserré dans un nœud ferroviaire. Au fond, seul l’Interrogateur constituera un partenaire intellectuellement de son niveau. Fiévreux, sérieux, tenace mais découragé subitement il cesse d’autopsier un meurtre dont l’essentiel vient d’éclater in extremis aux pupilles des spectateurs. Et c'est vainement que Claire Lannes le supplie de l'écouter.

La cousine était grosse. Elle mijotait des ragoûts immondes qu’elle était contrainte d’avaler. Elle la dégoûtait. Alors elle l’a tuée dans une sorte d’accès de cannibalisme inconscient. La vérité n’est pas plus compliquée que cela même si elle est décourageante. Le rideau de fer peut se lever et la salle va s’éteindre. Nous avons remonté le cours de toute l’histoire.

Tous les ingrédients étaient réunis ce soir là pour anticiper que la soirée allait être heureuse : texte magnifique, metteur en scène talentueux, comédiens d’exception … Il n’y avait guère qu’un paramètre inconnu : la qualité d’écoute de la salle.

L’oreille affûtée, entendant la moindre virgule, comprenant tout, même les silences, appréciant le moindre souffle, il n'y a pas eu de fossé entre la scène et la salle, et Ludmilla Mikaël me confiait plus tard qu’elle s’était sentie littéralement portée jusqu’au bout.

Il y eut aussi un je ne sais quoi de magique qui a exalté les émotions et qui autorisait même le rire, parfois. Vous avez bien fait, Ludmilla, de revenir au théâtre. Après neuf ans d'absence vous nous apportez beaucoup de plaisir.

Théâtre de la Madeleine, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 15h.
Durée : 1h30 sans entracte (01 42 65 07 09/0892 68 36 22)
A noter, comme c'est la tradition au Théâtre de la Madeleine, le programme contient le texte de la pièce et un dossier documentaire très intéressant.
Les photos sont de Pascal Gély.

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