vendredi 1 mai 2009

Je suis en colère mais çà me fait rire

Enfin un titre prometteur ! Je savais que le spectacle était une commande. L'affiche (Einstein tirant la langue) semblait donner le ton et dire : voyez nous y sommes arrivés ! Je craignais néanmoins un rire jaune, sûrement ironique, raillant les aléas quotidiens. J'attendais quelque chose que n'auraient pas renié Coluche, Le Luron, Desproges qui avaient le don de nous faire rire tout en exacerbant notre conscience politique. Mais voilà un talent qui n’est pas si fréquent et on peut être un homme de théâtre très brillant sans y parvenir.

Faire rire sur commande quand on n’a pas le cœur à cela relève de la mission impossible. De là à reprocher à Jean-Louis Hourdin de l’avoir accepté, il n’y a qu’un pas que je ne ferai pas. Parce qu’au final il offre au public un spectacle totalement abouti. Un public qui ne s’y trompe pas. Qui pardonne et applaudit chaleureusement la performance.

Les textes, magnifiques de rhétorique et de poésie, représentent une manne de sujets de réflexion pour les examinateurs des prochains bacs philo. Et comme il est regrettable qu'ils ne soient pas publiés ( j'espère que ce n'est qu'une question de temps) . Ils sont servis par des comédiens qui vont pouvoir concourir pour la soirée des Molières 2010.

La musique est magistralement composée par Karine Quintina et superbement interprétée par toute la troupe, malgré des partitions complexes. L’emploi du micro est parcimonieux. Quel régal de profiter d’une interprétation en son direct, sans amplificateur, et suffisamment rare pour le souligner. Pour une fois qu'il ne nous pleut pas des décibels à nous casser les oreilles ! Et laissons nous chatouiller les oreilles par les accords argentins du xylophone de Marie-Claire Dupuy...

Les costumes sont eux aussi originaux, illuminés de touches de couleur composant des aplats apparemment désordonnés un peu à la manière de Jean Bazaine, à qui l'on doit la décoration en lave émaillée des murs et de la voûte de la station de métro "Cluny-La Sorbonne".Inspirés des tissus des années 70, ils sont aussi résolument "à la mode" puisque les motifs graphiques sont présents dans les actuelles collections de prêt-à-porter. Je n'ai cessé de penser à l'univers du peintre clamartois (j'ai vu le spectacle à Clamart ...) qui disait que les grands peintres, comme tous les grands novateurs, prennent le monde dans leur main et nous le rendent différent, [...], agrandi, élargi pour toujours.

Il n’y a que le décor sur lequel je ne m’extasierai pas. Quoique, le principe de s’en passer soit une idée de génie. Voici un spectacle qu’aucun théâtre de la décentralisation la plus lointaine ne pourra refuser l’an prochain sous prétexte qu'il ne passe pas sous les cintres.

Notre monde est une triste boutique. C’est bien pourquoi les hommes politiques avaient tant souhaité pouvoir programmer une jolie comédie dans leurs salles subventionnées aux deniers publics. Pour la colère, il y avait de quoi faire, mais pour le rire … Jean-Louis Hourdin confesse que ce fut très douloureux, que le spectacle ne trouvait pas sa place, malgré de gros efforts.

Durif, Pick et Siméon, auteurs des textes, ont même brandi quelques jokers : On a bien rigolé, remake de la Cigale et la fourmi concocté par Fred Vargas pour Europe Ecologie, un pamphlet de Victor Hugo contre Napoléon III qui colle aux semelles de l’actuel président aussi solidement que les blagues empruntées aux américains à propos de l’acteur Chuck Morris. Vous avez peut-être déjà reçu ces extraits en fichier joint dans vos messageries électroniques. Cela fait un moment qu'ils circulent sur Internet. Sinon libre à vous de les chercher, mais les pépites du spectacle sont ailleurs.

En traitant le sujet au pied de la lettre les auteurs ne nous ont fait grâce d’aucunes colères. Et bien que ce ne soit pas franchement drôle de les entendre l’art du metteur en scène est de nous les mettre sous le nez de telle manière qu’on ne zappe pas le propos et qu’on se mettrait volontiers au contraire à vouloir créer le buzz.

Le spectacle démarre avec le nombre de morts crachoté par un poste de radio des années 50. De 12 victimes on passe vite à 5000 disparus, qui deviennent bientôt des milliards, et sans doute plus, pour s’achever dans un bain de sang avant le massacre.

La troupe, atterrée par ces annonces, fait son entrée en tir groupé sur la scène, collés serrés les uns contres les autres. Une atmosphère brechtienne s’installe à mesure que la salle s’assombrit. Un comédien, tout de blanc vêtu semble endosser le rôle du chef d'orchestre, mais ne nous y trompons pas : ils sont tous sur le même pied d'égalité. Et chacun prendra la parole à son tour qui pour déclamer, qui pour relater, qui pour jouer un petit air, qui pour chanter en solo ou en chœur, selon son talent.

Laurent Meineinger nous promet au micro, avec juste ce qu'il faut de "réverbe", qu'il ne nous décevra pas . Il nous servira trois jolis petits discours parodiant ces langues de bois qui parlent tant pour ne rien dire aux oreilles des chers con-citoyens.

Viendra ensuite un joli chant aux accents patriotiques plaidant que ceux qui n’ont rien ont encore leurs yeux pour pleurer. Rupture de ton avec Paul Fructus qui interprètera joliment un Monsieur Content, illuminé par le cuivre de l’hélicon qui brille comme un soleil au-dessus des têtes, tel Monsieur Heureux de Roger Hargreaves, le créateur britannique d’intemporels Monsieur Madame dotés de personnalités fortes et singulières et que les bambins adorent découvrir dans les classes maternelles.

Les tableaux se suivent, développant de nouveaux points de vue idéologiques dans une succession de raisonnements d' idées logiques. Invoquant ainsi la légitime défense (si l'on accepte de considérer que les riches prennent l'argent des pauvres), un comédien répètera en boucle faut tuer les riches pour finalement consentir que c’est l’argent qu’il conviendrait d’éradiquer. Passons donc tous les soucis à la machine à déberdiner , un engin que le père Ubu aurait pu imaginer lui-même, et rigolons un bon coup avant d’avoir de nouveau envie d’en pleurer !
Avec un immense talent de tragédienne, Priscilla Cuche harangue sans perdre haleine, fouillant où sont les révoltes possibles. Un de ses camarades carbure à la haine quand une autre voudrait mourir de sa colère. Pierre Henri a les intonations d’un Serge Reggiani quand il soupire qu’il a d’la neige au fond qui jamais ne fond. Normal que certains jours Stephanne Gueydan, sosie de Mister Bean, prenne froid. Quelle poésie dans l’hymne aux noyés de Gibraltar que Julie Kpere interprète avec retenue. Décidément, l'âme de Bazaine ne me quitte pas ce soir, lui qui disait aussi que l’art, avant d’être un instrument de volupté, est une affirmation des droits de l’homme.

Les références plastiques, philosophiques, littéraires … sont multiples. Bazaine, Cranach, Alfred Jarry, Ionesco, Queneau, La Fontaine, mais aussi Boris Vian, Louis Aragon, et même Philippe Léotard ou Tchékhov quand l’accent devient slave. J’ouvre les bras. Mais si personne ne vient s’y blottir est-ce que j’aurai le courage de les ouvrir encore …

Pour ne pas gâcher la soirée et que tout cela ne nous empêche pas de dormir on nous donne de la farce à doses homéopathiques. Des devinettes à six sous, dignes des Guignols de l’info, qui -je l'ai écrit plus haut- circulent sur Internet et que vous allez reconnaître à cet aperçu :
- La seule chose qui arrive à la cheville de Nicolas Sarkozy c'est sa chaussette.
- Un jour, au restaurant, Nicolas Sarkozy a commandé un steak. Et le steak a obéi.
- Jésus-Christ est né en 55 avant Nicolas Sarkosy.
- Si Nicolas Sarkozy dort avec une lampe allumée, ce n'est pas parce qu'il a peur du noir mais parce que le noir a peur de lui.
Mais savez-vous que ce ne sont pas des blagues belges, mais américaines, raillant au départ la personnalité d’un acteur de kung-fu ? Je ne résiste pas au plaisir de vous en donner deux supplémentaires:
- Quand Chuck Norris s'est mis au judo, David Douillet s'est mis aux pièces jaunes.
- Chuck Norris peut faire des tacles au babyfoot.
Libre à Jean-Louis Hourdin de les ajouter au spectacle !

Il est pourtant trop tard pour recommencer l’histoire. Notre monde est une peau de banane. On aimerait lever le petit doigt pour dire pouce, réclamer un changement de fiction, et surtout de scénariste pour logiquement obtenir une autre réalité. Nous serions alors les enfants que nous voulions être autrefois, pour le meilleur et sans le pire.

J’étais venue pour rire davantage, je l’avoue. Je repars légère malgré tout, parce que du beau et du bon spectacle comme cela n’est pas si fréquent. Difficile d'imaginer que tout cela a pris forme en sept petites semaines de travail. Bravo monsieur Hourdin d'avoir mené votre troupe aussi loin sur la route du "savant et du populaire". Et même je vous dirai que j’ai envie de refaire un bout de chemin en votre compagnie … J'ai tout de même une requête : accueillez les rappels comme un hommage et faites choisir au public le tableau qu'il voudrait revoir et ré-entendre. Pour ma part j'aurais adoré réécouter la complainte qu’Eloïse Brunet nous offre en lançant la pierre du rêve qu’elle a prise au jardin de ses nuits.

J'ai trouvé comment obtenir satisfaction : en vous annonçant que je reviens le 19 mai pour la dernière en région parisienne.

Coproduction le groupe des Vingt théâtres en Ile-de-France -Théâtre Dijon Bourgogne - GRAT-Cie Jean-Louis Hourdin - SPEDIDAM-Renseignements et réservations - 01 49 58 17 00
Représentations annoncées les 5 et 6 mai à Elancourt, le 12 à St Ouen, le 14 à Villejuif, le 15 à Chevilly-Larue, le 19 au Théâtre Firmin Gémier d'Antony (01 46 66 02 74) avant de partir pour Dijon au Festival de Théâtre en Mai du 20 au 24 mai.
Les citations empruntées au spectacles sont en gras brun. Photo Antoine Richard

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