jeudi 3 décembre 2009

Christophe infiniment

Mylène FarmerChristophe. Je ne peux m’empêcher de les mesurer. Deux artistes majeurs en terme d’excentricité et néanmoins discrets sur leur vie privée. On dit de l’un comme de l’autre qu’ils vivent sur une autre planète. Qu’ils sont tétanisés par une timidité terriblement maladive que, paradoxalement, seule la scène parvient à endormir.

Deux travailleurs pareillement acharnés et hyperexigeants. Elle écrit. Il compose. Elle est androgyne. Il a quelque chose de féminin. Elle, je l’ai devinée sur la scène du Stade de France à St Denis, à peine plus grande qu’une tête d’épingle ; lui, inutile de songer aux jumelles pour le voir sur la scène de la Piscine de Châtenay.

Pas besoin non plus d’écran géant : je l’ai suivi en plan serré sans quitter mon siège du premier rang. C’est un des privilèges offerts par les salles de spectacle conventionnées que de pouvoir choisir sa place pourvu d’arriver en avance. Second intérêt, des tarifs vraiment abordables qui méritent d’être pointés pour ceux qui veulent consommer en toute décroissance.

Il y a des chanteurs/euses qu’on prend plaisir à voir évoluer sur scène parce qu’ils font leur show : choristes, danseurs, décibels, lumières, projections … c’est grandiose. On leur pardonnera de chanter en play-back. La voix de Christophe est brisée quand il parle (et il parle peu). Mais qu’il chante et c’est toute autre chose ! En concert tout est techniquement parfait. Je craignais que mes oreilles ne souffrent de la proximité des enceintes. Pas du tout. Chaque détail est minutieusement exécuté. Extrêmement. Chanteur comme musiciens (tous formidables) ne pourraient pas faire mieux, ni davantage. Ils nous donnent un je ne sais quoi de plus que le CD. Du coup le récital est un régal. Les guitares de Christophe Van Huffel sont magiques. Il en joue avec fantaisie. Que Christophe invoque les violons et son compère se saisit d’un archet pour faire pleurer son instrument.

Comment résumer la soirée avec les mots justes ? Tout ce qu’on a écrit sur lui et sur son dernier album Aimer ce que nous sommes est vrai et faux à la fois. Je réécoute le CD en boucle et je n’entends pas la même chose.
Ce ne sont pas les lumières (très belles) qui me manquent. Ni le public (chaleureux). Ni la mise en scène (sobre, à la limite de l’absence) … alors quoi ? Il émane de Christophe quelque chose de fantastique, de fantasque aussi, de l’ordre de l’improbable et du prévisible à la fois. Il faudrait inventer un terme rien que pour le définir : pourquoi pas musique-fiction à l’instar de la science-fiction.

Lire les paroles de ses chansons n’a guère d'intérêt. Il faut les écouter pour qu’elles prennent sens. Et surtout voir le chanteur les exprimer. Une main s’accroche au siège où il est comme vissé et l’autre main trace une ponctuation en direction du public, avec une gestuelle de chef d'orchestre ou d'artiste peintre, c'est selon. Il chante comme avance un aveugle, en alerte permanente, l’oreille aux aguets de chaque note de musique. Il est certain que rien ne lui échappe.

Il chante très lentement et c’est ce qui renforce le mystère parce que chaque mot conserve sa puissance. Le phrasé est syncopé, heurté sur les syllabes finales comme pour rebondir. A la fois facile à comprendre et compliqué à saisir. D’où le qualificatif de surréaliste qu’on commence à lui scotcher dans le dos. Ce dos qu’il tient si droit, à la limite de la raideur, les mains croisées sur sa veste longue, jointes, parfois en un salut quasi oriental.

Pas de "choré", pas de chœur, pas d’ascenseurs, quelques fumées, de jolies lumières, les efforts sont concentrés sur la musique pour un son extra. Le piano est un Steinway. Les guitares sûrement géniales, avec une andalouse en tout cas. Et puis, pour sourire, mais aussi parce qu’il les collectionne, un juke-box pour nous passer un morceau du King Presley à l’entracte avant de revenir nous souffler qu'Elvis et lui c'est kif-kif.

J’ai lu le dossier de presse, énorme, et je pourrais écrire des tonnes, balancer les anecdotes, chercher les clés. Mais y’a pas de clés. Tout est grand ouvert. Suffit de savoir regarder, écouter, vibrer. Et s'il vous faut malgré tout quelques éclaircissements sachez que ce fou de voitures n'a pas choisi son nom de scène par hasard puisque Saint Christophe est le protecteur des voyageurs. Il ne conduit plus depuis perpète le cheval cabré (une Ferrari) mais il y pense toujours et le vrombissement des moteurs traverse la musique de Stand 14.

J’ai été très dérangée par le crépitement des flashs des appareils photos au début du concert. La frénésie d’une poignée de spectateurs cherchant à capturer une belle image m’a semblé n’avoir aucune limite. On a beau porter des lunettes, ce doit être énervant. Qu’auriez-vous fait à sa place ?

Pas de discours moralisateur. Il a pris un petit jetable et a cliqué sur tout, sur rien, ostensiblement. Puis il s’est avancé vers le public et a posé doucement l’appareil au bord de la scène. Il a repris le récital comme si rien ne s’était passé. Quelques minutes à peine et une main s’est tendue, a raflé l’objet, comme un renard affamé serait venu chaparder un morceau de viande.

La première partie est consacrée à une dizaine de titres du dernier album qu'il interprète avec un modernisme inouï. Ensuite ce sont les grands standards qui sont réinventés. Christophe est tellement inimitable que lorsqu’il reprend Aline ou les Mots bleus c’est pour en donner une interprétation tout à fait nouvelle. Je jurerais que quelle que soit la chanson il la chante toujours comme si c’était une première fois. Il nous fait une version rock des Marionnettes, en faisant résonner les fins de mots comme un claquement de doigt. Croyez-moi quand je vous dis qu’il n’y a pas de double emploi entre l’album et la scène.

Et puis arrêtez quand je vous parle de lui de m'interroger : Christophe Wilhelm ? non ! Mahé alors ? NON NON NON Christophe est un objet artistique unique. Juste le dernier des Bevilacqua.

Il entretient un rapport particulier avec le rythme et le temps. Ses valeurs diffèrent des nôtres et il faut le suivre pour le comprendre. A la toute fin il a prévenu qu’il n’y aurait pas de rappel. Il y avait derrière lui un panier en plastique rouge qui m’intriguait depuis un moment et qui ne pouvait pas se trouver là par erreur. Le genre de contenant hideux où l’on met ses achats dans la supérette du coin de la rue. Il s’en est saisi comme si c’était un objet précieux et il en a sorti des canards en plastique mou qu’il a fait voler au-dessus de la foule … sans un mot … bzzz … des canards clignotants comme des lampions un soir de quatorze juillet.

Après une vingtaine de chansons et plus d'une heure trente de concert (quelle performance !) il a jeté le trouble et hop, il s’est éclipsé.

Il reviendra le 11 décembre au Grand R (Le Manège) - Scène Nationale, La Roche Sur Yon, le 14 à l'Ancienne Belgique, Bruxelles (Belgique), le 18 au Théâtre du Casino, Enghien Les Bains. Le 22 janvier 2010 au Centre Culturel Juliette Drouet, Fougères, le 29 au Casino des Palmiers, Hyères et le 30 au Théâtre Georges Galli, Sanary Sur Mer. Le 5 février au Centre Culturel Guy Gambu, Saint Marcel de Vernon, le 12 au Théâtre, Chelles, le 20/ à l'Espace des Trois Provinces, Brive La Gaillarde, les 15 et 16 mars à la Cité de la Musique, Paris, le 19 au Centre Culturel Jean l’Hôte, Neuves Maisons, le 23 au Carré Belle Feuille / Carré Club, Boulogne Billancourt, le 6 mai au Train Théâtre, Portes les Valence, le 10 au Grand Casino, Bale (Suisse), le 12 au Théâtre Jean Vilar, Bourgoin Jallieu et pour finir le 21 au Centre Culturel de Saint Avold.
Pour tout savoir des spectacles de la Scène conventionnée d'Antony-Châtenay : 01 41 87 20 84 et www.theatrefirmingemier-lapiscine.fr

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