samedi 13 juin 2015

L'Affaire Sade au Donjon du Château de Vincennes pour le Festival des Caves

C'est la règle avec ce festival. On ne connaît le point de rendez-vous que la veille et le lieu exact du spectacle demeure théoriquement secret jusqu'au bout.

Cette fois c'était la sortie du métro Château de Vincennes.

On m'avait demandé si je n'avais pas de souci de santé pour monter 230 marches. Alors j'avais deviné que nous grimperions au sommet du plus haut donjon médiéval d'Europe.

Même si cela me semblait peu représentatif d'un festival qui mise tout sur le souterrain j'étais réjouie par cette perspective. D'autant que cela allait me permettre de voir enfin de près le toit dudit donjon, à propos duquel on me ressassait toute petite que c'était l'oncle de mon grand père, plombier zingueur, qui l'avait réalisé.
Je savais bien qu'il avait été refait depuis mais c'était tout de même assez émouvant. Je ne me doutais malgré tout pas de la surprise que j'allais avoir.

Il ne s'agissait pas de celui que l'on voit sur cette photo de la Tour dite Tour du Village et qui appartient au mur d'enceinte.

Nous avons été accueillis par Guillaume Dujardin, le fondateur du Festival des Caves, que j'avais rencontré à la mi-avril.
Il était précisément 11 heures à l'horloge quand nous avons passé le pont-levis.

Guillaume nous a confié que la création à laquelle nous allions assister avait été pensée spécialement pour le lieu. Il nous a remis nos laisser-passer et nous a accompagnés jusqu'à la partie la plus ancienne située à l'intérieur de l'enceinte des fortifications.
Se dressait bientôt devant nous le fameux donjon du XIV° siècle, construit par Charles V qui voulait faire de Vincennes le centre de la politique de son royaume.

Le drapeau bleu-blanc-rouge flotte à son sommet et on se sent tout petit à ses pieds.
Nous avons été invités à entrer dans la cellule ou le marquis de Sade fut emprisonnée. L'endroit n'est pas très grand. On peut réglementairement (puisqu'il n'y a qu'une porte de sortie) y tenir à 19 personnes, pas plus. Mais c'est tout de même plus grand que une chambre au CROUS ai-je entendu murmurer derrière moi.

Nous aurons quelques instants pour jeter un oeil sur des fac-similes de lettres de l'illustre prisonnier.
Une première lettre est lue par Pearl Manifold, une des comédiennes qui a déjà assuré les éditions précédentes du Festival. Si on nous a annoncé une lecture nous avons en fait assisté à un vrai spectacle tant les comédiens ont restitué la personnalité et les sentiments de leurs personnages.

Il fut question dans ce premier texte de faiblesse et de chaînes, d'obéissance pour seule vertu et de libertinage, on pouvait s'en douter quand on connaît les sujets de préoccupation de Sade.
Nous avons ensuite commencé l'ascension du donjon sans nous arrêter au deuxième étage dans  la chambre du Roi. C'est dans cette vaste pièce que Charles V a reçu ses hôtes illustres, comme Charles Quint. On peut apercevoir des sculptures qui représentent les symboles des quatre évangélistes.
Quelques marches suffirent pour atteindre une salle ayant la même configuration, comme les deux photos le démontrent ... mais sans les peintures ni les carrelages.
Nous avons assisté, assis, à quelques extraits du procès intenté par le ministère public contre les Éditions Jean-Jacques Pauvert pour avoir publié les oeuvres du Marquis de Sade. L'accusation reproche par exemple à la Philosophie dans le boudoir, d'être contraire aux bonnes mœurs de l'époque. Ne vous méprenez pas, "l'époque" en question est récente puisqu'il s'agit de décembre 1956.

Les comédiens, Damien Houssier et Guillaume Dujardin ont restitué l'essentiel des joutes verbales. La défense est d'une subtilité savante. L'éditeur ne nie pas l'obscénité des textes mais il argumente que leur tirage est limité et leur achat demandé par des professeurs et des philosophes qui ont les capacités de relativiser leur portée. Il ajoute que ces textes ont été traduits dans plus de cinquante langues, preuve de leur importance. Comment accepter que les français en soient privés ? Leur prix, 5400 francs par exemple pour l'Histoire de Juliette, ne les met pas à la portée du grand public. Leur situation éloignée des vitrines ne permet pas davantage de les qualifier d'outrage pour les bonnes mœurs.

Le jeune éditeur, fondateur des Éditions du Palimugre et de la librairie du même nom, rue de Vaugirard, est défendu par Maître Garçon qui va ensuite appeler à la barre Jean Paulhan, directeur de la NRF. Celui-ci nous apprend que Lamartine, Baudelaire, Nietzsche et d'autres grands philosophes que l'on admet comme "normaux" se sont inspirés de Sade pour écrire, ce qui démontre par contraste que le Marquis n'était pas nocif. Il ajoute que si on y regarde de près la Bible est un récit effrayant qui devrait alors lui aussi être soustrait aux yeux du monde.

Georges Bataille reconnaitra qu'il conviendrait peut-être de prendre des précautions mais qu'il demeure essentiel pour l'esprit. La morale de Rousseau est elle aussi invoquée. Il s'agirait de tolérer un mal pour réduire le vice puisqu'on parviendrait à ramener l'individu à la raison. André Breton affirmera quant à lui qu'il ne parlera qu'à des gens capables de l'entendre.

Le spectateur entend aussi des extraits de lettres du marquis à son épouse. Ainsi le 6 mars 1777 il lui confiait sa crainte de devenir fou en pleurant la faveur de pouvoir bénéficier d'un lit de camp. Aime moi autant que je souffre, c'est tout ce que je te demande.
Nous monterons les dernières marches qui nous séparent du sommet. La vue à 360 degrés sur le ciel de Paris est époustouflante.
Damien Houssier nous attend sur une petite coupole pour nous lire d'autres passages. Sade est au bord du gouffre, affirmant tenir davantage à sa façon de penser qu'à sa vie tout en pointant que celle des autres a fait son malheur.
Pearl Manifold aura le mot de la fin avec quelques autres extraits qui exhortent le public à être (ou devenir) philosophe.
Quelques minutes de grâce nous serons octroyées pour apprécier les monuments et le paysage avant de redescendre.
Nous avons suivi la recommandation de le faire lentement pour ne pas avoir le tournis. Cela donnait largement le temps de voir d'autres espaces.
Comme celui-ci ...
Ou encore celui-là, qui, contrairement à ce que la beauté des fresques pourrait laisser supposer, fut une cellule à partir du ministère de Richelieu. Vincennes devint alors une grande prison d'Etat à l'égal de la Bastille.
Nous avons passé un moment vraiment magique. Je me répète mais c'était plus proche du spectacle que de la lecture et le metteur en scène Raphaël Patout peut estimer avoir rempli sa mission.

Évidemment nous sommes en marge du concept du festival qui souhaite avant tout promouvoir des textes contemporains ... Mais le croisement entre la correspondance de Sade et les extraits du procès de Jean Jacques Pauvert était tout à fait justifiés.

Le spectacle ne le dit pas mais le procès ira en appel et se prolongera jusqu'en mars 1958. Il aboutira à une simple interdiction des ouvrages à la jeunesse, Maître Garçon ayant brillamment mis en avant l'évolution de la société et argué qu'on ne pouvait interdire un auteur désormais classique, quoi qu'on pensât de son oeuvre.
Il faut espérer que d'autres initiatives de cette sorte avec d'autres monuments nationaux verront prochainement le jour. C'est un axe fort intéressant.
Quant à Vincennes, il vaut bien une visite plus complète, notamment la Sainte Chapelle (non photographiée).

Ceux qui voudront assister à ce spectacle devront espérer qu'il soit de nouveau programmé l'an prochain dans l'édition 2016. Mais si vous souhaitez d'ci là simplement jouir du panorama sachez que c'est possible tous les dimanches à 11 heures, sur réservation et trois fois par jour en juillet août ... Pour 19 privilégiés.

Pour connaitre les autres spectacles du Festival des Caves, consulter le programme, très varié en termes de villes, de lieux et de textes.

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