dimanche 17 avril 2016

Fork en concert ou quand l'a cappella autorise le grand spectacle

L'a cappella est un genre mal connu en France alors que les pays anglo-saxons y consacrent depuis longtemps des festivals. Cela va changer, je le prédis.

Florent Pagny (qui pourtant en connait un rayon dans le domaine instrumental) ne savait pas ce qu'était un looper en assistant à la prestation de MB 14 au cours d'une épreuve éliminatoire de The Voice. En résumé, un appareil qui permet de reproduire en boucle du son qu'on vient d'enregistrer. Cela permet à une personne seule en scène de superposer plusieurs voix. On peut aussi l'utiliser pour renforcer des accords de guitare. Cela se fait beaucoup dans le domaine de la variété, pas seulement dans l'a cappella.

Toujours est-il que l'expression est une francisation de l'italien alla cappella, signifiant à la chapelle, en référence aux chants pratiqués dans les lieux sacrés, sans accompagnement instrumental. Il s'agissait de chants religieux jusqu'au XVIII° siècle.
Depuis le milieu du XX° siècle, le chant a cappella s'est étendu à la musique populaire, au jazz, au R&B, au slam et certains chanteurs contemporains s'accompagnent parfois d'une simple rythmique faite de claquements de doigts, de claps des mains, ou autres percussions corporelles. Si je vous dis Pow Wow, le lion est mort ce soir ... vous admettrez que vous savez de quoi il retourne.

Avec Fork on entre dans une autre dimension. Ce  groupe finlandais a réinventé le chant a cappella. La mise en scène est travaillée comme un opéra. Les fabuleux costumes sont haute couture. Les lumières de Tobias Lönnquist composent un décor. Et surtout les arrangements sont travaillés comme un habillage musical. C'est du grand spectacle d'un bout à l'autre du show.
Tout en étant ultra professionnels les quatre interprètes, Jonte Ramsten et Kasper RamströmMia Hafrén et la dernière à avoir rejoint le groupe, Anna Asunta, font preuve d'une sensibilité qui conquiert tous les publics, acquis ou non au genre.
Ils ont l'art de se les mettre dans la poche sans pour autant maitriser la langue française. Si bien qu'à la fin on dansait tous debout dans la salle de Saint-Germain-en-Laye où je suis venue les voir. Et je peux vous assurer qu'il n'y avait pas que des groupies de moins de vingt ans.

Le spectacle offre un enchainement de reprises de tubes internationaux, connus de tout le monde, souvent célébrés par des Grammy Awards, ce qui aide à apprécier le travail vocal. Chanter a cappella impose de se passer d'instrument mais pas de technique.



Il faut un immense savoir-faire et un entraînement digne des champions sportifs pour restituer les riffs de guitares comme les lignes de basse, avec "simplement"… des voix humaines. Vous remarquerez sur les photos (l'article n'est reproduit "qu'une" quarantaine sur les 130 que j'ai prises durant le concert) qu'ils n'utilisent pas des micros cravates quasi invisibles. Certes ils auraient l'avantage de les laisser davantage libres de leurs mouvements mais sur le plan acoustique ce type de sonorisation est plutôt décevante.

C'est un ingénieur du son français, Grégory Maisse, qui accompagne le groupe finlandais. Et son travail est fondamental. Il a créé un son particulier, sorte de trésor qui relève du secret-défense.
Le déroulé est conçu de manière à ce que chaque artiste puisse témoigner de ses qualités. Chaque voix est mise en valeur et garçons et filles occupent le devant de la scène à tour de rôle, seul ou en duo, en alternant avec des effets de choeur. L'équilibre est subtil mais il existe bel et bien.
Avec tantôt Jonte au premier plan...
... ou Anna ...
... Kasper ...
Et Mia.
Ils alternent les morceaux chantées et les parties parlées, forcément explicatives, mais qui ont aussi valeur fédérative pour entrainer le public à partager leur univers. Et ça marche au-delà de ce qu'on peut imaginer. Jonte et Kaspar n'hésitent pas à fendre la foule en escaladant les fauteuils comme dans les meilleurs spectacles des rocks-stars mondiales.
A la fin, c'est en toute simplicité qu'ils rejoignent leurs fans pour signer des autographes sans avoir pris le temps de se démaquiller.

Une soirée organisée en deux parties
La première en costumes extravagants évoquant le grand Siècle, la seconde (après un très mérité entracte indispensable pour reposer leurs cordes vocales) en tenues de scène contemporaines.
Viva la Vida, que Coldplay chantait en 2008, est un de leurs titres phares et il passe aussi bien quels que soient les costumes qu'ils portent, parfois baroques, parfois ultra modernes, selon les versions qui circulent sur le web.
Adeptes de la pensée positive, une de leurs premières interprétations est Happy de l'album Girl de Pharrell Williams (2014) enveloppés de lumières rose et or. Invités à clapper (taper dans les mains) on s'exécute volontiers, déjà conquis.
Un autre "happy song" viendra un peu plus tard avec Story of my Life, extrait de l'album Midnight Memories de One Direction (2013) mais plus moderne, plus libre aussi, que je vous invite à regarder en version de coulisses qui met en valeur, sans fioritures, l'énormité de leur travail :

Vous aurez compris qu'une de leurs motivations est de s'amuser et de donner de la joie aux spectateurs. Cela se sent parfaitement sur scène. Ils sont autant à l'aise dans des morceaux qui prennent une allure de country (avec Cotton Eye Joe de Rednex) qu'à esquisser quelques pas de danse illustrant la Macarena de Los Del Río. Leur transformation de Wake me up de Aviici est très étonnante et Yes Sir, I Can Boogie (1977) de Baccara leur convient tout autant. Ils terminent ce medley avec Rasputin de Boney M, ce qui leur vaut des applaudissements très nourris.

Le temps de quelques mots en français pour souffler un peu et entretenir la relation avec le public et ils enchainent avec toute la puissance d'un orchestre hard rock sur Final Countdown créé par le groupe suédois Europe en 1986.
Highway to Hell, qui valut en 1979 à AC/DC le Grammy award de la meilleure prestation rock semble aussi naturel, même si les chanteurs se coiffent de perruques pour l'occasion.
La seconde partie bascule dans le rock, avec I Hate Everything About You que les Three Days Grace chantaient en 2003.
You're My Heart, You're My Soul de Modern Talking, nous surprend en dégageant plus de peps que la version originale de 1985.
Mia cherche à nous convaincre que le groupe chante "toute la musique du monde" en annonçant alors une chanson française. L'interprétation est comme à leur habitude parfaite, mais on peut regretter d'entendre une traduction (certes en français) d'une vieille chanson finlandaise. Et on se surprend à avoir envie qu'un compositeur leur écrive du sur mesure même si le principe de la reprise de grands standards fonctionne très bien. ils ont acquis une carrure internationale qui leur autorise cette prise de risque.

Con te partiro d'Andrea Bocelli (1995) est une surprise italienne. Mia se déchainera sur Crazy In Love de Beyoncé et les deux garçons feront incursion dans la salle le temps d'un autre medley regroupant Party Rock Anthem et Gangnam Style avec descente spectaculaire (et très appréciée) dans le public.
Suivra ce morceau très connu de Queen (1975 tout de même), Bohemian Rhapsody qui est l'occasion d'un très beau travail choral qui s'achève avec le souffle du vent. Quelque chose me dit qu'ils vont bientôt s'attaquer à Purple Rain, le titre mythique de Prince.
Tout ce que "touche" Fork se transforme en joyau, comme Chandelier qui semble prédestiné à Anna autant qu'à Sia Furler, elle aussi Grammy award avec ce titre en 2014.
Sans prétendre donner une leçon de beatbox (boîte à rythmes humaine), il faut savoir que l'on peut imiter des instruments en utilisant la voix, principalement les percussions en donnant la sensation d'entendre une polyphonie. C'est un français, Alem, qui a été l'an dernier champion du monde de cette spécialité. Jonte et Kasper maitrise évidemment cet art.

Très utile pour la reprise de Kashmir de Led Zeppelin (1975) ou de Walk Like An Egyptian des Bangles (1986) avec (ou sans) lumières stroboscopiques. Le public, véritablement enthousiaste, a joué le jeu des rappels comme rarement.
Dès leurs premiers concerts en 1996, les quatre compères ont fait sensation dans de nombreux évènements internationaux à Helsinki, au Festival du film de Monte Carlo ou à celui du Festival de SoJam aux Etats-Unis, aussi bien qu'à New York, St Petersbourg, Kuala Lumpur, Londres ou Chongqing (Chine) et surtout le Festival d’Edimbourg en 2011 et 2012. Quel que soit le spectacle, Pink Noise, Electro Vocal Circus ou X, ce groupe finlandais réinvente le pop rock a cappella et fait ainsi depuis 10 ans la démonstration éclatante d'une maîtrise unanimement acclamée.

Je les ai vus le Samedi 16 avril 2016 au Théâtre Alexandre Dumas de St Germain-en-Laye (78). Ils seront le Samedi 23 Avril 2016 à 20h30 et le dimanche 24 à 17 heures au Centre Culturel de Vendenheim Rue Jean Holweg 67550 Vendenheim. Ne les loupez pas si vous êtes dans la région !

1 commentaire:

Michel Bedu a dit…

Pour suivre Fork deåuis plusieurs années en Finlande,et poiur avoir été présent à Saint Germain en Laye le 16 avril, je suis tout à fait d'accord avec cet article qui donne une image très juste du talent de ce groupe.Merci.

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