vendredi 26 avril 2019

Girls and Boys de Dennis Kelly avec Constance Dollé


Constance Dollé pourrait être la soeur jumelle de Caroline Vigneaux. Leurs deux spectacles parlent de domination masculine. Si celui de l'humoriste fait rire (tout en étant d'une certaine façon très sérieux), Girls and Boys est une tragédie.

Quand vous prendrez place sur les gradins vous remarquerez la comédienne en conversation avec quatre invités, qui sont des spectateurs presque ordinaires, ayant accepté quelques minutes plus tôt l'invitation du caissier du théâtre à suivre le spectacle depuis la scène. Ne vous préoccupez pas d'eux, ils n'auront rien à dire. Je peux témoigner. J'y étais.

Ce n'est pas la première fois que je regarde un spectacle en étant assise sur le plateau. Le dispositif est fréquent. Mais je n'avais pas imaginé que je resterais sous les feux des projecteurs durant toute la représentation, pendant une heure trente. Hors de question de tousser (ou alors vraiment discrètement, en s'efforçant de faire passer la crise avec le verre d'eau qui nous a été versé au début de la soirée), et encore moins de quitter le plateau.

Je ne regrette rien, bien au contraire. Cette expérience m'a permis de décupler mon attention et de vivre la soirée de l'intérieur, en immersion comme le promet le théâtre. L'interprétation de la comédienne est magistrale (je ne pourrai pas en dire autant de la mienne, ... aura-t-on remarqué combien chacun de ses 4 invités buvaient ses paroles, manifestant un maximum d'empathie ?).

Je n'ai pas eu l'occasion de discuter avec Constance Dollé par la suite mais j'ai lu qu'elle disait ne pas être tout à fait Constance la comédienne ni tout à fait le personnage à ce moment-là, qu'elle s'efforce d'avoir l’air détendue pour mettre à l’aise ses invités. Et qu'après, elle prend appui sur eux en fonction de ce qu'elle chope de leurs réactions. Et c'est vrai qu'à plusieurs reprises j'ai remarqué qu'elle s'adressait un bref instant à l'un ou l'autre d'entre nous, dans une forme de connivence, par rapport à nos professions ou nos passions dont nous avions brièvement fait le tour avant l'entrée du (vrai) public.

Curieux "seule en scène" donc que cette représentation. Avec autour d'elle deux femmes et deux hommes et puis la quasi présence de son ex-compagnon, avec qui elle a eu deux enfants auxquels elle s'adresse régulièrement. J'écris "elle", je devrais mentionner "le personnage" ... mes mots sont sans doute consécutifs à l'immersion, ou à la qualité de l'incarnation de la comédienne, qui mérite amplement pour cela sa nomination aux prochains Molières.

Aucun d'entre nous ne savait quand le spectacle commencerait réellement parce que nous étions absorbés par la conversation que nous avions à voix basse avec Constance Dollé alors que nous commencions à percevoir l'installation du public. Elle nous distribua une clémentine, nous versa de l'eau et remplit nos verres d'un (excellent) Saint Joseph ... que nous n'étions d'ailleurs pas obligés de boire.
Nous avons compris que les choses (très) sérieuses avaient définitivement démarré quand elle s'adressa à mon voisin d'une voix un tout petit peu plus affirmée pour lui dire : J’ai rencontré mon mari dans la file d’embarquement d’un vol EasyJet, je dois dire qu’il m’a tout de suite déplu.

Ce monologue a été écrit par le dramaturge britannique Dennis Kelly il y a deux ans à peine. C'est sa première création en France et son titre, Girls and Boysest celui d'une chanson de Blur. C'est un autre air (Depeche Mode -Enjoy The Silence-1990) que l'on entend à la fin du spectacle dont j'ai eu du mal à retrouver les coordonnées alors qu'il me trottait dans la tête avec ses mots qui correspondaient si parfaitement à ce que je ressentais :
Words like violence
Break the silence
Come crashing in
Into my little world
Painful to me
Pierce right through me
Can't you understand?
Oh my little girl 

La première phrase avait jeté un "petit" froid et le reste sera à l'avenant. A peine a-t-on envie de sourire que la suite nous fera glisser dans la sidération puis la terreur. Les confidences prennent l'allure d'une confession et la révélation finale est effroyable.

La table reste jolie jusqu'au bout et le petit chien demeure impassible aux pieds des invités. Mais la ruse ne dupe personne. Tout n'est qu'apparence. L'image de papier glacé de la réussite (sociale) de cette femme n'est qu'un leurre. Après avoir bataillé dur et avoir un peu rusé pour décrocher le job de ses rêves, et brillamment piloté sa vie professionnelle tout en construisant sa vie familiale, elle pourrait prétendre au bonheur. Sauf que son conjoint connait le mouvement inverse et ne le supportera pas. La comédie (parce que c'est de cela qu'il s'agit par exemple quand elle raconte comment des mannequins tentent de gruger les passagers d'une file d'attente dans un aéroport ou lorsqu'elle débale ses prouesses sexuelles) s'enfonce dans le drame. Il tuera ses enfants, leurs enfants et se donnera la mort. On a la certitude quand elle restitue la scène (qui lui a été racontée) qu'elle aurait elle aussi été assassinée si elle avait été présente.

La mise en scène de Mélanie Leray est très efficace. On vit chaque épisode comme si on y était (et je pense que même sans être sur le plateau j'aurais ressenti semblable émotion). On est hypnotisé. On voit ses enfants, puis le mari. C'est vertigineux.

Constance Dollé a joué dans plusieurs séries télévisées, Un village français, les Revenants. Sa filmographie est impressionnante et elle a été à l'affiche de nombreuses pièces de théâtre. Girls and boys est cependant son unique seul en scène.

Girls and Boys, de Dennis Kelly
Traduction Philippe Lemoine
Mise en scène Mélanie Lera
Avec Constance Dollé
Scénographie Vlad Turco et lumières François Menou
Au Théâtre du Petit Saint Martin - 17 Rue René Boulanger, 75010 Paris - 01 42 08 00 32
Prolongations jusqu'au 18 mai 2019 les vendredi et samedi à 19 heures
Molière 2019 du Seul(e) en scène

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