lundi 7 janvier 2013

06H41 de Jean-Philippe Blondel chez Buchet-Chastel


Avec 06H41 Jean-Philippe Blondel a choisi un titre qui résonne comme un code secret, ce qui n’est ni tout à fait faux, ni vrai pour autant. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’il prend un intitulé énigmatique comme 1979 ou G229.

La couverture n’est guère plus explicite. Il faut lire le roman pour entrer dans la confidence et réaliser que ces lignes parallèles et courbes sont des rails de chemin de fer. L’auteur nous avait mis en garde dans les premières pages de son dernier livre, Et rester vivant (page 11) : il y a des limites à la fiction, mine de rien. Et le voilà qui après nous avoir fait voyager en automobile en Amérique, nous embarque de nouveau, pour un trajet apparemment plus bref et plus modeste, un aller Troyes-Paris d’une heure trente.

Le train de 06H41, départ Troyes, arrivée Paris 08H15 est bondé comme tous les lundis matins. Cécile Duffaut, quarante-sept ans, revient d'un week-end épuisant chez ses parents. Elle a hâte de retrouver sa fille, son mari et sa situation de chef d'entreprise. Philippe Leduc monte au dernier moment, sans avoir réservé. Par chance il aperçoit une place libre, s'y assied. Par bonheur ou par malheur. Car il a reconnu la femme dont il a partagé  la vie quelques mois, vingt-sept ans auparavant. Cela s'est mal terminé. Aucun des deux ne parlera et pourtant les pensées vont bon train.

Philippe est tenté de l'interpeler mais se sent incapable de dire une banalité, tous ces mots qui ne servent à rien, jamais. (page 42) Il imagine qu'elle ne l'a pas reconnu. Il ne manque pas de cynisme en supposant que la plupart des gens ont une touche "supprimer les fichiers" qui leur permet d'envoyer les visages et les noms déplaisants dans les égouts de l'inconscient. Apparemment il ne fonctionne pas ainsi puisqu'il confiera beaucoup plus loin avec mélancolie j'ignore comment les autres font pour oublier (page 196).

La vraie question n'est pas de se souvenir, ni d'oublier même si à elle seule elle aurait pu constituer la trame du roman. Exhumer le passé n'est utile qu'à condition de l'autopsier pour comprendre et surtout pardonner.

En fait, Cécile se souvient de tout. Elle est vite étouffée par une intense colère, semblable à une bouffée de haine comme on se surprend à en ressentir envers quelqu'un qu'on aime et qui ne vous aime plus. Le changement d'état s'est fait à une lettre près. Entre aime et haine il n'y a qu'un jambage d'écart. A cause de Philippe, elle s'est interdit de retourner à Londres, une ville qu'elle adore, pour ne pas revivre les derniers moments de leur passion. 

J'ignore s'il est banal de censurer des lieux, des rues, des restaurants au motif qu'on y a de mauvais souvenirs, en réalité des moments qui n'ont pas été clôturés. Je n'ai guère envie de chercher dans ma mémoire mais elle doit en être encombrée. Je remarque qu'il est fréquent que des couples cherchent à se revoir après 10, 20 ans de séparation. TF1 exploite ce filon avec Premier Amour. Et je me souviens d'André Malraux reprenant 30 ans plus tard une liaison avec Louise de Vilmorin.

Nous allons vivre entre Cécile et Philippe (avez-vous remarqué que c'est la moitié du prénom de l'auteur, toujours une fiction ... ?), écoutant l'un d'une oreille, et l'autre de l'autre.

Les pensées défilent, s'enchainent. On ne voit rien du paysage. Tout est intériorisé. Il suffit d'un frôlement pour que Philippe éprouve une violente envie de revoir le genou, non pas de Claire, mais de sa voisine. Cécile revit chaque minute de leurs derniers instants et repense à cette promesse qu'elle s'était faite de surtout ne jamais se laisser impressionner (une expression qui m'évoque à chaque fois la scène d'Itinéraire d'un enfant gâté, le film de Lelouch quand Jean-Paul Belmondo explique à Richard Anconina qu'il ne faut jamais laisser entrevoir qu'on est surpris, et ce dernier de hausser un sourcil malgré lui). Les deux protagonistes sont champions pour ne rien laisser deviner de leur tempête intérieure comme si le premier à cligner de l'oeil risquait de perdre.

Là encore cela aurait pu constituer une bonne trame narrative mais c'aurait été insuffisant. Ce qui est très réussi sous la plume de Blondel c'est que non seulement il nous embarque, qu'il nous captive, mais surtout qu'il parvient à mettre en scène des sentiments universels.

Toutes les pensées se superposent. Après la haine (coté Cécile) arrivent les regrets (coté Philippe) qui envisage de s'expliquer, de s'excuser ... enfin dans deux ou trois minutes, le temps de s'habituer au tournant que nous allons prendre, ensemble. (page 133). Et rien ne se passe.

Je voudrais lui dire que je suis désolé, même si aujourd'hui cela n'a plus d'importance (page 179). Personne ne nous a jamais prévenus que la vie, c'était long, se plaignait-il (page 77). Et pourtant, c'est cette durée, qui permet de revenir en arrière, ou à continuer à aller de l'avant.

Le roman ne donne pas de réponse, mais soulève beaucoup de questions ... à moins que une fois refermé, on réexamine la photo de la couverture avec plus d'attention. La sagesse populaire prétend que les parallèles en se rencontrent pas mais la vie offre parfois l'occasion de changer d'aiguillage. Tomi Ungerer, que l'on entend beaucoup ces jours-ci sur les ondes à propos de Jean de la Lune a une jolie formule qui signifie à peu près la même chose : il se dit toujours prêt à donner au destin une destination.

06H41 de Jean-Philippe Blondel chez Buchet-Chastel, janvier 2013

3 commentaires:

valou a dit…

je n'ai pas encre eu l'occasion de lire un roman de cet auteur, rencontré au salon du livre de Paris, l'année dernière...cette histoire me plait beaucoup en tout cas !

marie-claire a dit…

Prévoyez l'après-midi avant d'ouvrir le livre parce que vous n'aurez pas envie de quitter les personnages avant que le train n'entre en gare.
Bon voyage !

lucie a dit…

comme toi, j'ai aimé et je me sens proche de ton avis que je mets en lien dans mon billet du jour !

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