lundi 30 novembre 2015

Les voeux du coeur au Théâtre La Bruyère

Je regrette d'avoir vu les Voeux du coeur seulement ce soir, dans ses derniers jours d'exploitation car elle mérite qu'on la porte haut.  On doit espérer qu'elle pourra partir en tournée et aller très loin, très longtemps.

C'est à Marguerite Gourgue, qui assure la direction du théâtre depuis 2008 que l'on doit la chance de cette programmation. Elle a découvert la pièce devant un feu de cheminée, auprès d'amis avec qui elle séjournait dans le Connecticut, tout simplement parce qu'ils avaient invité un auteur de théâtre. C'est dire combien les méandres de la création sont étonnants.

La pièce est un équilibre très réussi de sensibilité. Elle est très emblématique des questions qui agitent l'air du temps, qu'il s'agisse de sentiments, du droit à la différence, de l'évolution que la religion peut consentir ... ou pas.
Brian et Tom s’aiment. Très croyants, ils désirent que le Père Raymond les unissent par les liens sacrés du mariage pour vivre pleinement leur amour au sein de l’église dans laquelle ils se reconnaissent et s’épanouissent depuis de longues années. Mais ils se heurtent à son refus : comment pourrait-il les unir alors que l’Eglise catholique dénie l’homosexualité ? Lorsqu’Irène, la sœur de Brian, cherche à le convaincre, le prêtre se trouve à son tour confronté à un choix qui bouleversera ses propres convictions. Quatre vies, quatre dilemmes : amour, conscience, sexualité, foi. En sortiront-ils tous indemnes ?
Le thème central concerne l'acceptation du mariage homosexuel par l'Eglise, avec au second plan une remise en question du célibat du prêtre. Il y a le pour, le contre, selon que l'on se place du point de vue de l'homme ou de la lecture qu'il peut faire de la parole soit disant divine.

Comme l'avait préconisé Jean de la Bruyère dans ses Caractères en 1688, on ne doit pas juger du mérité d'un homme par ses grandes qualités mais par l'usage qu'il peut en faire.
La citation nous avait mis en condition ... et le rideau pouvait se lever faisant apparaitre un décor d'église au-delà des trois prie-dieux posés à jardin comme à cour.

Les deux garçons ont décidé de soumettre leur projet au prêtre (formidable Bruno Madinier). Le premier prend le risque, le second a la certitude ... d'être rejeté. Le père Raymond sourit, reste silencieux, parait ne pas comprendre, avant d'opposer fermement l'obéissance au dogme.
Ils vont passer par divers états, l'abattement, la rébellion, le renoncement à la bénédiction de leur union, prétendant pouvoir se satisfaire d'une coexistence tranquille : notre vie n'est pas en danger, estiment-ils.

Après tout donner aux gens ce qu'ils demandent n'est pas une preuve d'amour chez les flamands roses.

Vous devinerez que l'auteur a tenu à distiller de l'humour pour entretenir l'attention des spectateurs. Je me suis demandé ce qu'il serait advenu si on nous avait demandé de voter à la fin. Car chaque protagoniste a de (bons) arguments.

La mise en scène d’Anne Bourgeois est un équilibre de douceur et de fermeté. Les décors de Sophie Jacob, éclairés de main de maitre par Jean-Luc Chanonat fonctionnent à la perfection. Les comédiens, Julie Debazac, Julien Alluguette, Bruno Madinier et Davy Sardou sont sur un pied d'égalité, ayant chacun des dialogues  ciselés. Il faut les saluer d'avoir sacrifié pour nous leur jour de relâche. On passe un très bon moment de théâtre.
Un des grands intérêts de cette pièce est d'aller bien plus loin que la simple question de la reconnaissance du mariage homosexuel, que ce soit par l'Eglise ou par la société civile (car même s'il a été légalisé il soulève encore des désapprobations). L'auteur nous interroge sur la nature du sentiment. Le vrai sujet n'est pas de savoir si l'on peut ou non se marier mais si l'amour, qu'il appelle les voeux, mérite réellement un engagement total. Autrement dit y-a-t-il un amour à qui se fier ? l'amour qui dire est-il possible ?

Si la réponse est oui alors les voeux deviennent la constante à laquelle tout doit s'adapter, aussi bien la religion que la vie civile. Cette pièce amène donc chacun de nous à réfléchir sur la valeur des sentiments qu'il éprouve et sur celle de ceux que son conjoint(e) prétend lui témoigner. Quitte à retomber sur terre un peu brutalement.

Même si l'auteur, Bill C. Davis, qui a aussi écrit la célèbre pièce l’Affrontement, apporte sa réponse à la fin, le public n'est donc pas dispensé de réfléchir et pour l'aider dans cette tâche, Marguerite Gourgue avait convié ce soir de belles personnalités de diverses religions pour débattre autour du sujet : "Amours et Religions aujourd'hui", avec un pluriel qui prenait tout son sens.
Le but était de partager de manière ouverte et transversale les enjeux et défis posés à nos sociétés modernes à partir de sujets évoqués par la pièce : Homosexualité et Eglises – Chasteté et mariage des prêtres – Engagement et force du vœu ... grâce aux interventions de Madame le Rabbin Pauline Bebe (CJL - Centre Maayan) – le Père Cédric Burgun (maître de conférences à l’Institut Catholique de Paris) - Vincent Cespedes (philosophe et essayiste) - Cynthia Fleury (philosophe et psychanalyste) - Christophe Girard (Maire du IVe arrondissement de Paris) et Marc Tourtelier (Association David et Jonathan).
Nous avons tous apprécié l'évolution du personnage du prêtre qui grandit en humanité.
La psychanalyste n'a pas manqué de pointer le conflit entre le désir, la jouissance et l'amour face au souhait de "faire famille".

Face à ce qu'il convient de nommer les vicissitudes du coeur la promesse devient une idée folle mais qui permet de se maintenir. C'est toute la question de l'identité de soi et elle méritait d'être débattue.
Les voeux du coeur, pièce de Bill C. Davis adaptation française de Dominique Hollier mise en scène de Anne Bourgeois
avec Julien Alluguette, Julie Debazac, Bruno Madinier, Davy Sardou
au Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère, 75009 Paris
du mardi au samedi à 21h - matinée samedi à 15h30
jusqu'au 5 décembre 2015

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Lot

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