mercredi 1 avril 2020

L'été où je suis devenue vieille d'Isabelle de Courtivron

L'été où je suis devenue vieille, le titre du livre d'Isabelle de Courtivron résonne comme une blague de premier avril.

La personnalité d'Isabelle de Courtivron est fascinante. Elle s’est construite en se détournant de son pays et de sa famille pour avoir une vie qui lui ressemble. Elle a connu les mouvements féministes des années 1960 et 1970 qui l’ont structurée. Elle a été professeure de littérature, culture et cinéma aux États-Unis à Brown, Harvard, au MIT. Elle a travaillé sur des romancières comme Violette Leduc ou Clara Malraux

Je devais la recevoir dans mon émission Entre Voix, et puis, manque de chance, elle a été souffrante. Le projet a été repoussé et par voie de conséquence je n'ai pas écrit tout de suite ma chronique, voulant l'enrichir de ce qu'elle me dirait. Puis la crise du Coronavirus est arrivée là-dessus.

Moi-même je me suis pris un coup de vieux ... Ma mémoire jouait les abonnés absents régulièrement. Je traversais le mois de février où je devenais vieille.

J'ignorais alors que j'étais malade et je peux vous dire maintenant que je commence à aller mieux que je ne me sens plus du tout vieille.

Mais resituons l'ouvrage d'Isabelle de Courtivron. L'été de ses soixante-treize ans, Isabelle de Courtivron se rend compte qu’elle a perdu en souplesse et qu’elle s’essouffle plus vite. Son ophtalmo lui a prescrit une opération de la cataracte. Son corps est usé. Elle a pris sa retraite, a du mal à adopter Instagram ou Twitter. Elle se surprend à voir partout, tout le temps, des plus jeunes qu’elle. Ce qui lui arrive ? L’âge. Elle est devenue vieille.

Avec une sincérité rare teintée d’humour, l'auteure raconte ce basculement qu’elle n’a pas vu venir. Elle a toujours vécu en femme libre, tournant le dos à la vie conventionnelle qui l’attendait. Indépendante, voyageuse, nourrie par les féministes des années 1970, elle est devenue professeure de lettres aux états-Unis. Soudain, pour la première fois, il lui arrive quelque chose qu’elle n’a pas choisi. Le regard des autres la renvoie à son âge. Elle-même constate les transformations à l’œuvre dans sa chair et son esprit.

Isabelle de Courtivron livre un récit intime, sans fard, qui parlera à des centaines de milliers de femmes. Elle interroge le vieillissement au féminin, dans une société où les inégalités entre hommes et femmes se jouent à tous les âges. Elle montre cette étape de l’existence sous un jour nouveau, et permet aux lecteurs de la vivre par anticipation.

Ce n’est pas sa première publication mais c'est son premier livre personnel.

La lecture de ce livre me donnait le bourdon alors qu'il est vraiment admirablement documenté et passionnant. Je vous le recommande donc en sortie de confinement, quand la situation se sera apaisée. Qu'il y aura un peu moins d'annonces de RIP sur Facebook où, comme aurait pu le dire Woody Allen, il est curieux qu'on n'annonce jamais les naissances des célébrités ...

En 2018, et selon les chiffres publiés par l'ONU, les personnes âgées de 65 ans ou plus étaient dans le monde, et pour la première fois dans l'histoire, plus nombreuses que les enfants de moins de cinq ans. D'ici à 2050, 1 personne sur 4 vivant en Europe et en Amérique du Nord aura 65 ans ou plus ... sauf si le coronavirus décime une génération.

Finalement, il n'est pas étonnant qu'on vive dans une société où l'on est vieux dès qu'on a dépassé 30 ans. Longtemps je fus la plus jeune (ou ensuite la plus récente) dans chacun des organismes où j'ai travaillé. Longtemps ce fut exaspérant de devoir argumenté une expérience parce que, quoiqu'on en dise, on fait rarement confiance à ceux dont le visage ne trahit pas un certain nombre d'années (même au cinéma on ne donnerait pas un rôle de grand-mère à quelqu'un qui fait 28 ans tou de même). J'avais fini par m'affranchir des années ... jusqu'à ce mois de février où, étant sur le flanc, je n'ai même pas pu fêter mon anniversaire.

Et quand j'ai ouvert le livre, trompée par une couverture qui respire l'optimisme je n'imaginais pas la déflagration qui était en train de se produire. Comme elle a eu raison de placer en exergue la citation de Benoîte Groult (in La Touche étoile) : On n'est capable de parler de vieillesse que si toute jeunesse n'est pas morte en soi.

Si Isabelle nous donne (page 195) une bibliographie, ce que je plébiscite même si elle est un peu sommaire, elle omet néanmoins la discographie et, comme vous le savez, je suis toujours agacée qu’on privilégie systématiquement en quelque sorte les paroles sur la musique. Il n’empêche que c’est une excellente idée de placer le chapitre I sous le parrainage d'une superbe chanson de Léo Ferré.

Et si je vous l’offrais cette biblio-discographie complète ? C’est parti. Comme ça vous pourrez préparer la play-list et l'écouter au fur et à mesure des chapitres.
I Léo Ferré Avec le temps II Tom Waits All the World Is Green III Janis Joplin Me and Bobby McGee IV Paul Simon The Sound of silence V Bernard Pivot Les mots de ma vie VI Charles Aznavour La bohème VII John Berger Voir le noir VIII Gloria Steinen Ms Magazine IX Marguerite Duras Hiroshima mon amour et Gene Raskin Mary Hopkin X Charles Baudelaire Les Fleurs du mal XI Jules Renard Journal XII Paul Simon I am a rock XIII Barbara Nantes XIV Pablo Neruda J'avoue que j'ai vécu XV Inspiré de Montaigne XVI Colette La naissance du jour XVII Proverbe chinois XVIII Woody Allen XIX Janet Malcolm The New Yorker XX Inspiré de Zola XXI Charlotte Brontë Jane Eyre XXII Leonard Cohen You Want it Darker

Il y a des paroles, il y a de la musique, beaucoup de sincérité partout. Par exemple elle reconnaît (page 23) des interventions, quoi que toujours légères, pour des résultats discrets (...) pas pour éviter le vieillissement, même si ces liftings coïncidaient toujours avec la fin d’une décennie.

C'est une chose que je n’ai jamais envisagée pour moi-même. Il aurait fallu, comme Sylvie Vartan, que je passe à travers un pare-brise. Ce n’est pas là que je vais me reconnaître.

Serait-ce page 28 ? J’ai perdu ou jeté tout ce que j’avais écrit, comme si je n’y croyais pas et que j’étais sûre que personne d’autre ni croirait. J’ai fui toutes les cérémonies, remises de diplômes, prix, promotions et autres moments de célébration, j’ai peu mis en avant mes publications, au lieu de me sentir fière de mes accomplissements.

Ce n’est pas tout à fait moi même si j'ai soigneusement évité tous les pots de départ, que je ne me suis pas mariée, ce qui m'a dispensée de divorcer.

J’ai même oublié les souvenirs heureux. Y repenser à présent me fait souffrir, car il me rappelle que je ne les ai pas assez appréciés (...) J’ai effacé ma vie au fur et à mesure (page 29). Voilà que je me reconnais davantage et ces mots me tordent l’estomac.

Je sais que ces symptômes accompagnant le déclin de mon corps et de mon cerveau ne feront que s’accroître. Je crains de n’avoir plus le temps ni l’énergie pour tenter d’affaiblir la puissance de mon ennemie (page 33). Cette fois je me sens au bord du malaise. Faut que je m'allonge.

Un peu plus loin (page 35) l’auteure partage sa hantise du suicide, en faisant référence à Sylvia Plath et Virginia Woolf et je me demande si je vais la lire jusqu’au bout. J'essaie de trouver une raison plausible au désespoir pour de Sylvia. On ignorait alors les ravages du burnout ...

Je fais ce qui semble être la meilleure chose à faire, ces derniers mots de Virginia à son mari me bouleversent et je pense à Mario Ramos, parti sans que sa famille ni ses amis n'aient pu le retenir.  Il n'y a pas d'âge pour la dépression. Peut-être devient-elle plus accru avec les années, à moins de passer le cap de l'habitude...

Dès ma retraite, j’ai remarqué que j’étais devenue une femme sans grand intérêt pour les jeunes. Avant, je pouvais au moins offrir des anecdotes, des informations utiles. Maintenant, mon expérience ne compte plus. Mes souvenirs, mes aventures ne les captivent pas. Mes efforts de transmission sont devenus inutiles. Les idées que je veux communiquer, inaudibles (page 41). N'est-ce pas cela qu’elle fait (tente) avec ce roman ?

Je cumulais une différence à la fois culturelle et générationnelle qui m’installait fermement aux marges de notre action commune. Ce que je pensais pouvoir transmettre n’était pas recevable (page 47). 

Parfois (page 69) mes découvertes me sidéraient, comme celle de la différence fondamentale entre sexe et genre que Beauvoir avait déjà théorisée en 1949 ("On ne naît pas femme on le devient"), On  ne peux pas dire que cette réflexion est totalement d'actualité ! Et si je l’appliquais à l’âge ? Dans l'expression on devient vieux chacun aurait alors sa part de responsabilité.

Il est vrai que le féminisme n'a pas enregistré des progrès de manière linéaire et son analyse est exacte (page 74), il y a eu régression, même si elle est heureuse de savoir que ce n'est pas autant qu'elle l’appréhendait, tout en se plaçant dans la position non plus de la militante engagée, mais dans celle de l’observatrice solidaire.

La génération "pré 68" croyait dur comme fer au pouvoir du Peace and Love en scandant We Shall Overcome (nous vaincrons). L'époque de l'auto-stop est révolue. On partage désormais une voiture avec Blablacar ... quoique on peut s'interroger sur sa survivance avec le Coronavirus. Les rêves de changer le monde se poursuivront-ils après le confinement ? Finalement rien ne change et l'expérience des anciens devrait éclairer les nouveaux.

En quoi l'inconscience d'une jeune femme désargentée voyageant seule autour du monde (page 83) il y a presque 50 ans est plus inconséquente que celle de nos contemporains se claquant quatre bises en pleine montée d'épidémie ? Isabelle de Courtivron avant une hypothèse : Nous nous sentions invulnérables.

Au risque de radoter je me demande si ce n'est pas l’apanage de la jeunesse de le croire. Vieillir serait alors renoncer à cette illusion. Je pense que beaucoup de nos concitoyens vont alors vieillir prématurément.

J'ose penser que nous étions peut-être la dernière génération aussi naïvement romantique, avec ce mélange d’utopies, de refus du vieux monde, d’expérimentations inédites, et de solidarités le tout pimenté par notre rage et notre enivrement, notre musique, nos orgies, nos provocations, notre fureur, nos jouissances (sans entraves) (page 85).

Est-ce qu’elle ne va pas un petit peu loin en s'arrogeant, à elle et à sa génération, cette capacité à poser les bonnes questions et à titiller les grands dirigeants ? Il ne me semble pas qu'un tel mouvement soit complètement mort mais je l’approuve sur un qualificatif, celui de naïvement romantique.

Comme l'est aussi son espoir de continuer à voyager le plus tard possible en résistant au temps des croisières (page 93). Ce sera facile : les croisières vont être prohibées, comme tous les grands rassemblements.

Quel humour (page 159) en évoquant toutes ces belles histoires de longévité extraordinaires exaltées par les médias et qui ne lui paraissent pas très rassurantes, ne l'aidant en aucun cas se sentir plus optimiste vis-à-vis de la vieillesse. Surtout par les temps qui courent, où chaque flash d'actualité rappelle aux plus de 65 ans qu'ils sont des personnes à risques.

Elle refuse d’aller le moment venu (mais comment le déterminer ?) dans ce qu'elle nomme "un établissement pour vieux". En ce moment que les EHPAD sont si dangereux on la comprend. Hélas, le timing est délicat (page 161). Comme elle a raison.

Elle précise je me suis dit que c’était ça aussi, la vieillesse : se remémorer une jeunesse idéalisée qui semble obsolète aux générations suivantes. Je ne voulais pas ressasser le passé comme le faisaient mes parents.

C’est pourtant cela qu’elle fait, Et elle en convient elle-même : je ne pensais pas qu’un jour je serais à mon tour cette femme vieillissante qui n’ose raconter ses lointaines aventures aux jeunes. Peut-être tout simplement parce que je n’avais jamais imaginé qu’un jour, moi aussi, je deviendrais vieille.

J’ai envie d’ajouter "en tout cas pas comme ça". Ce n’est pas le nombre des années qui dérange ou compte mais leur poids et la dernière est toujours plus lourde que la précédente.

Le chapitre X annonce que quand le futur se raccourcit, le passé s'impose progressivement et vous force à évoquer votre propre histoire. Certes, et particulièrement pendant le confinement, on repense au passé et à sa propre histoire mais il me semble que cela nous incite à goûter le présent.

Pendant plusieurs années, j’ai cherché dans les biographies, les autobiographies des modèles pour me guider (page 102). Et donc, une fois plus âgée, elle n'imagine pas un instant qu’elle pourrait elle-même servir de modèle ? Elle continue à tenter de suivre un mentor : Je sais que dans cette nouvelle étape de ma vie, ils continueront à le faire : leur soutien ne m’a jamais fait défaut. J’aurais aimé savoir lesquels désormais ont le plus d’intérêt pour elle. Et pourtant il me semble que cet archétype a volé en éclats. Tout est à repenser, quel que soit son âge, son expérience, son vécu.

Elle affirme qu'il aurait peu de publications littéraires sur la vieillesse, écrites par des femmes,  hormis par Colette, Beauvoir, Noëlle Châtelet et, Benoîte Groult évidemment, en pointant que les femmes comparent rarement leur déclin personnel à un déclin plus vaste de la société. Peut-être parce qu’elles n’éprouvent pas la même peur de perdre une puissance qu’elles n’ont jamais eu (page 145).

Rendue à la fin du livre, mais pas à la fin de tout, elle ne peut s’empêcher de peser en quoi sa vie aura été utile. Éduquer, ce n’est pas remplir des vases mais allumer des feux. Ce proverbe chinois qu'elle place en tête du chapitre XVII est particulièrement juste, et universel.

Pour ce qui est d'avoir mis le feu aux poudres, cet opus de flashs et de réflexions est propice à l'introspection et à prendre des résolutions. Je suis sûre que je le relirai avec un vif interêt et que j'y trouverai de nouvelles pistes de réflexion.

"Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer" écrivait le dramaturge Samuel Beckett. Si la vie est absurde, la vieillesse l’est encore davantage, non ? Je vais remettre Paul Simon I am a rock.

L'été où je suis devenue vieille d'Isabelle de Courtivron, Editions de L'iconoclaste, sortie en librairie le 5 février 2020

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