samedi 18 avril 2020

Christophe éternellement

J'avais rencontré Christophe une première fois il y a un peu plus de dix ans. Je le qualifiais alors d'artiste majeur en terme d’excentricité et néanmoins discret sur sa vie privée. J'étais fascinée qu'il parvienne à vivre -comme on dit- sur une autre planète.

J'avais retrouvé l'affiche de ce spectacle il y a quelques jours à la faveur du grand ménage que nous sommes si nombreux à avoir enclenché pendant ce confinement.

L'annonce de sa mort, le 16 avril, dans un hôpital brestois (il a sans doute été déplacé comme le sont plusieurs malades du Covid, pour désengorger les services de réanimation). Il semblerait qu'il ait succombé à un emphysème chronique. C'est un choc. Il s'apprêtait à sortir un nouvel album. 

Christophe était un travailleur acharné et hyperexigeant. J'ai eu la chance de le voir sur scène, en étant très proche. Il pouvait être tétanisé par une timidité terriblement maladive mais, paradoxalement, jamais sur scène.

Il y a des chanteurs/euses qu’on prend plaisir à voir évoluer sur scène parce qu’ils font leur show : choristes, danseurs, décibels, lumières, projections … c’est grandiose. On leur pardonnera de chanter en play-back. La voix de Christophe est brisée quand il parle (et il parle peu). Mais qu’il chante et c’est toute autre chose ! En concert tout est techniquement parfait. Chaque détail minutieusement exécuté. Extrêmement. Chanteur comme musiciens (tous formidables) ne pourraient pas faire mieux, ni davantage. Ils nous donnent à chaque fois un je ne sais quoi de plus que le CD. Du coup chaque récital est un régal. Les guitares de Christophe Van Huffel sont magiques. Il en joue avec fantaisie. Que Christophe invoque les violons et son compère se saisit d’un archet pour faire pleurer son instrument.

Tout ce qu’on a écrit sur lui et sur l'album Aimer ce que nous sommes est vrai et faux à la fois. Je réécoute le CD en boucle et je n’entends pas la même chose que le souvenir que j'ai du concert. Ce ne sont pas les lumières (très belles) qui me manquent. Ni le public (chaleureux). Ni la mise en scène (sobre, à la limite de l’absence) … alors quoi ?

Il émanait de Christophe quelque chose de fantastique, de fantasque aussi, de l’ordre de l’improbable et du prévisible à la fois. Il faudrait inventer un terme rien que pour le définir : pourquoi pas musique-fiction à l’instar de la science-fiction.

Lire les paroles de ses chansons n’a guère d'intérêt. Il faut les écouter pour qu’elles prennent sens. Et surtout voir le chanteur les exprimer. Je me souviens de sa main arrimée au siège où il était comme vissé alors qu'avec l’autre il traçait une ponctuation en direction du public, avec une gestuelle de chef d'orchestre ou d'artiste peintre, c'était selon.

Il chantait comme avance un aveugle, en alerte permanente, l’oreille aux aguets de chaque note de musique. Très lentement et c’est ce qui renforçait le mystère parce que chaque mot conservait sa puissance. Le phrasé était syncopé, heurté sur les syllabes finales comme pour rebondir. A la fois facile à comprendre et compliqué à saisir. D’où le qualificatif de surréaliste qu’on lui a parfois scotché dans le dos. Ce dos qu’il tenait si droit, à la limite de la raideur, les mains croisées sur sa veste longue, jointes, parfois en un salut quasi oriental.

Pas de "choré", pas de chœur, pas d’ascenseurs, quelques fumées, de jolies lumières, les efforts étaient concentrés sur la musique pour un son extra. Le piano était un Steinway. Les guitares géniales, avec une andalouse en particulier. Et puis, pour sourire, mais aussi parce qu’il les collectionnait, un juke-box pour nous passer un morceau du King Presley à l’entracte avant de revenir nous souffler qu'Elvis et lui c'est kif-kif.

Je pourrais écrire des tonnes, balancer les anecdotes, donner les clés. Mais y’avait pas de clés. Tout était grand ouvert. Suffisait de savoir regarder, écouter, vibrer. Et s'il vous faut malgré tout quelques éclaircissements sachez que ce fou de voitures n'avait pas choisi son nom de scène par hasard puisque Saint Christophe est le protecteur des voyageurs. Il ne conduisait plus depuis perpète le cheval cabré (une Ferrari) mais il y pensait toujours et le vrombissement des moteurs traverse la musique de Stand 14. Une de mes amies, à qui l'on avait offert les Marionnettes avait donné ce prénom à son fils, grand voyageur au demeurant.

Je n’ai pas appris la nouvelle par Facebook mais je devine les mots qui seront associés au départ de Christophe et qui me rend infiniment triste. Je crois qu’infiniment était le mot qui lui collait le plus. Infiniment touchant, infiniment artiste ... et ce mot optimiste me fait espérer qu’il reste infiniment sur la scène.

Christophe était un objet artistique infiniment unique. Juste le dernier des Bevilacqua.

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