Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes.

lundi 28 juillet 2025

Le Domaine Paradisîø sur Oléron

J'ai découvert cet été l'existence du Domaine Paradisîø sur l'île d'Oléron à la faveur d'une rencontre avec son propriétaire, Sylvain Tache qui, depuis seulement cette année, vient au devant des consommateurs sur le marché de producteurs installé le mercredi matin à Petit-Village.

Il m'a fait goûter son Sauvignon premier qui, dégusté à l’aveugle, ferait d’abord penser à un grand vin blanc, à l’instar d’un Chablis. C’est le produit haut de gamme de la propriété, cuvée Sabrina. Ce n’est pas encore mentionné sur l’étiquette mais c’est ainsi qu’on le désigne au domaine.

Son approche est très volcanique, un peu tourbée, avec une belle salinité et une longue caudalie. Cette unité de mesure, équivalent grosso modo à une seconde, permet de déterminer la longueur du vin en bouche ou plus précisément la Persistance Aromatique Intense (PAI). 

On perçoit, non pas une acidité qui brûle, mais une vivacité herbacée qui reste en bouche. J'ai cherché à en comprendre la raison. Tout ne s’explique pas par le fait que les vignes poussent sur des sols d’argiles grises. Je suis grandement admirative du travail qui est fait au moment de la vendange. D'abord les raisins sont cueillis à la main, en galette, c’est à dire que les grappes sont posées une à une sur le fond de la cagette sans effectuer la moindre double épaisseur.

La vendange s’effectue en petit comité. Ils ne sont que trois, avec exceptionnellement quelques clients passionnés. Traditionnellement, le blanc se vendange en dessous de 14 degrés, pour éviter toute fermentation. Voilà pourquoi Sylvain loue un camion réfrigéré. Ce n’est pas un caprice. Cela permet de choisir les grappes une à une et autorise les vignerons à récolter à leur rythme tout au long de la journée, sans devoir couper à toute vitesse le raisin de nuit en s’éclairant à la lampe frontale. 
Le pressoir à cliquer est plus de quatre fois centenaire et le foulage des raisins se fait au pied. Une partie des rafles est ajoutée dans le pressurage. Autrefois on utilisait un tapis de cordage mais les rafles le remplacent avantageusement. On ne sulfite que la vendange et on laisse ensuite agir les gaz de fermentation. 20% iront dans des barriques anciennes en fut de chêne, ce qui procurera des notes supplémentaires et de la douceur que jamais n’apportera une cuve inox. Et il titre 13°5.

Je me suis rendue sur le domaine pour en apprendre davantage sur la philosophie qui régente sa vie et celle de Sabrina, sa compagne, maman de leurs trois enfants, et sa plus précieuse collaboratrice.

Ensemble, ils revendiquent un vignoble indépendant et éco-responsable, pas encore labellisé bio (car cela coûte cher) où tout est mis en oeuvre pour faire des vins qui racontent une histoire. Comme ce rosé un peu perlant qui, à l’instar d’un bon roman, se dévoile un peu plus à chaque gorgée, comme le ferait un livre à chaque nouvelle page que l’on tourne.

Ils sont tous les deux passionnés de vin mais aussi de nature, et sont installés sur la route de l’Ecuissière qui, soit dit en passant, et quand on la prend en direction de l’Ouest, mène à la Passe du même nom, qui présente un des plus beaux points de vue de l’île pour admirer le coucher de soleil.

mercredi 23 juillet 2025

Sans soleil de Jean-Christophe Grangé tome #1 Disco inferno

C'est une bibliothécaire d'Antony (92) qui m'a suggéré la lecture de Sans soleil vers laquelle, seule, je ne me serais absolument pas dirigée. D'autant qu'il y a deux tomes épais. Le premier, Disco inferno, m'a vivement intéressée.

Mieux qu'un polar ce roman est un véritable thriller et Jean-Christophe Grangé n'a aucune pitié de nous puisque ce tome 1 s'achève sur une fausse résolution de l'énigme. Il est donc impératif que je me procure la suite.

Je ne me souviens pas de la lecture des Rivières pourpres, qui est le roman qui l’a rendu célèbre. En tout cas le style avec lequel Jean-Christophe Grangé a écrit celui-ci est puissant et imprégné d’un humour à la Audiard, à ceci près que les formules ne font pas partie des dialogues mais du discours que l’auteur partage avec nous lecteurs, qui sommes en quelque sorte mis dans la confidence. Par exemple, les mains du commissaire divisionnaire sont posées sur le buvard. Une sorte de nature morte sur un fond vert bouteille (p. 176). Il a une tête de limande, la sueur en guise de jus de citron (p. 186).

Alors que dans Féminicide ce sont des femmes qui sont tuées, ici ce ne sont que des hommes qui sont la cible du ou des criminels. Situant l’action au début des années 80, l’écrivain a dû faire un travail préalable de documentation et le roman fourmille d’éléments qui sont totalement datés et qui surprendront ceux qui sont nés depuis. On pouvait alors circuler en automobile sur les voies sur berge. Leur fermeture n’a commencé qu’en 1994 et elle était alors limitée à un dimanche de temps en temps. La vitesse autorisée sur le périphérique, achevé seulement depuis avril 1973, permettait des pointes à 80 km/h. Elle sera réduite à 70 en 2014 puis à 50 à partir de 2024.

Bien entendu la Police Judiciaire était -depuis 1913- installée au 36 quai des Orfèvres, adresse qui a tant inspiré le cinéma. Elle a récemment déménagé pour la Place de Clichy aux Batignolles. Par contre le concept de profilage n’existe pas encore en France.

Une des protagonistes réside à Nanterre, dans le quartier Pablo-Picasso, dans un des tours Aillaud (ou tours Nuages). Construites entre 1973 et 1981sur les plans d’Emile Aillaud, elles sont composées de 18 tours d’habitation. Leur forme inhabituelle, de trèfle ou de nuage, est une savante combinaison de courbes et de lignes droites, identiques pour toutes les tours.

Elles sont recouvertes de mosaïques de pâte de verre dont les dessins sont l'œuvre d’Émile Aillaud et de Fabio Rieti, artiste et gendre de l'architecte, pionnier du trompe-l’œil, qui évoquent tantôt des nuages, tantôt des arbres et le ciel. Les différentes sculptures sont l'œuvre de sa soeur, Laurence Rieti. Les tours ont reçu en 2008 le label Patrimoine du XX° siècle.

A l’époque que retrace Jean-Christophe Grangé un tiers de l’élite parisienne serait homosexuelle (p. 177). Il pointe le glissement de l’érotisme vers la pornographie (p. 181) en citant des films décisifs, en pointant le rôle d’une actrice comme Brigitte Lahaie, et surtout du magnétoscope qui ouvre l’accès ai plus grand nombre. L’auteur cite aussi très fréquemment des célébrités de l’époque. Comme Henri Jeanson qui disait : la première impression est toujours la bonne, surtout quand elle est mauvaise (p. 186).

L’abondance des éléments socio-historiques font la première richesse du livre. Arrivent ensuite les personnages, presque tous très typés, à la limite de la caricature mais c’est très jouissif.

Il y a d’abord Daniel Ségur, un médecin, spécialiste des MST, et donc de cette maladie nouvelle qu’on appellera SIDA, qualifié par l’auteur de minet à la désinvolture rock (p. 92). Et puis l’inspecteur principal Patrick Swift qui est lui le minet du 36 (nous sommes supposé savoir qu’il s’agit de l’adresse de la PJ à l’époque) et il est bien sympathique, Pourtant, à l’inverse de lui je ne suis pas fascinée par la violence, ni par les tueurs en série. Pardon pour l’emploi du masculin mais il ne me semble pas qu’il existe de tueuse en série. Ce qui le rend aimable c’est qu’il ne bosse pas pour l’avancement mais pour avancer (p. 52) le rendant proche d’Heidi, une étonnante lycéenne surdouée, une gamine qui sera sa lanterne dans la tempête (p. 199), sur laquelle il va s’appuyer pour enquêter sur le meurtre horrible de meilleur ami de la jeune femme, et qui, elle, voulait réussir, mais sans savoir en quoi (p. 73).

On est bien d’accord avec le patron de la PJ. Celui qui mène la danse est un salopard de compétition qui a de quoi satisfaire les plus sinistres des appétits de Swift (p. 178). On est vite embarqué par cette histoire en acceptant que la folie puisse avoir quelque chose de rationnel. Alors on navigue nous aussi entre Bains Douches et Palace dans le milieu homosexuel dont Grangé connait ou a appris les codes sur le bout des doigts. On y constate ce qu’on supposait : une liberté de mœurs totalement débridée et marquée par une violence extrême.

C’est noir, très noir, mais l’écriture de l’auteur rend le livre passionnant, voire même brillant. Sa force tient au fait que le lecteur n’est jamais témoin ou spectateur des faits, ou si peu. Il n’en a connaissance que plus tard lorsque les personnages les retracent.

Et dans cette noirceur émerge en surimpression discrète, parce qu’on n’y prend pas immédiatement garde, tout un lexique lié de près ou de loin à la lumière, justifiant ce titre de Sans soleil.

Sans soleil de Jean-Christophe Grangé, tome 1 - Disco inferno, Albin Michel, en librairie depuis el 15 janvier 2025

lundi 21 juillet 2025

Divorce à la française d'Eliette Abécassis

Il me semble qu'au fil de ses livres Eliette Abécassis s'est forgé une réputation de spécialiste du couple qu'il s'agisse de passion comme de désamour, de jalousie comme de haine, de mariage comme de séparation.

Je n’étais donc pas surprise qu’elle écrive un roman intitulé Divorce à la française même si je me sentais incapable de donner une définition de cette expression que j’ai parfois lue dans des articles de presse de géopolitique.
Antoine est chirurgien et Margaux est romancière. Ils se sont mariés et ont eu ensemble deux enfants. Nous les découvrons au moment du divorcer, et nous les voyons se déchirer pour la garde de leurs enfants. Chacun va donner sa version des faits. Puis interviendront le fils, la fille, la mère de l’un, la mère de l’autre, la deuxième épouse de l’un, le frère de l’autre, l’ami de l’un, l’amant de l’autre, l’éditeur de l’une, la comptable de l’autre. Les témoignages se contredisent sur les faits comme sur leur interprétation, et sont autant de versions à démêler. Ils sont destinés à convaincre la Juge aux Affaires familiales, et avant tout nous lecteurs qui vont devoir démêler le vrai du faux.
Je me suis lancée avec empathie en tentant d’être perspicace. Les propos du mari semblaient un peu trop couler de source et m’ont mise mal à l’aise. La prise de parole de la femme a confirmé mes soupçons … jusqu’à ce que je tombe sur une phrase-clé : nous n’avions peut-être pas vécu la même chose (p. 55).

Les arguments de Margaux m’ont semblé excessifs mais il aurait été invraisemblable qu’elle ait tout inventé. Cependant lorsqu’elle s’est projetée dans les motivations de Madame de Merteuil cherchant à se venger et à venger son sexe (p. 84) j’avoue que j’ai commencé à accélérer ma lecture. L’enchaînement des confidences m’a vite troublée et la lecture est bientôt devenue insoutenable. J’avoue avoir accéléré et commencé à lire en diagonale. J’ai été franchement malheureuse que les enfants se discutent, un lapsus très signifiant de leur détresse (p. 117).

En tant que lectrice on a tendance à se placer du côté de la femme. Il est probable aussi que j’ai de plus été influencée par une de mes dernières lectures, Féminicide. Toujours est-il que cette histoire, fort bien ficelée au demeurant et dont un scénariste ferait un chef d’œuvre cinématographique, m’est devenue insoutenable. N’en pouvant plus du suspense, je suis allée directement au dernier chapitre qui m’a donné le coup de massue final sans m’inciter à revenir en arrière pour tenter de démêler le vrai du faux.

Une chose est certaine, il est vrai que la garde alternée est un piège et que nombre de femmes renoncent à la séparation pour ménager les enfants. Il est sûr que pour que ce système fonctionne sans trop perturber leur progéniture il est indispensable que les parents s’entendent, et si c’était le cas pourquoi donc divorceraient-ils ? On voit bien que la situation est paradoxale.

Ce roman m’a fait l’effet d’un coup de massue et même si je n’ai pas pu le lire dans son entièreté il était nécessaire qu’il soit publié.

Divorce à la française d'Eliette Abécassis, Grasset, en librairie depuis le 2 octobre 2024

samedi 19 juillet 2025

Féminicide de Pascal Engman

J’ai toujours une petite réserve quand on m’annonce un "page-turner" comme si on cherchait d’avance à me convaincre que je serais fautive si je n’étais pas accrochée par l’histoire.

Féminicide a déjà été publié dans une vingtaine de pays et c’est le premier thriller traduit en français de Pascal Engman, ancien journaliste devenu un auteur star en Suède. C’est une médiathécaire qui me l’a recommandé alors, malgré une couverture peu engageante, et un titre trop explicite (Le roi des rats -cité p. 462- et qui était le titre original me semble bien meilleur), et étonnamment au singulier,  j’ai tenté l’aventure … et j’ai beaucoup apprécié.

J’ai compris pourquoi il était effectivement captivant. Des chapitres courts qui engagent à les enchaîner. Autant de "bons" que de "méchants". Des personnages qui fonctionnent en duo ou en parallèle, deux par deux à chaque chapitre, et qui suscitent l’empathie (bien entendu ceux qui sont positifs) et qui se trouvent parfois confrontés à des cas de conscience, à l’instar d’ailleurs de Justin Kemp qui, dans Juré n°2 doit participer au procès du petit ami d’une femme retrouvée morte après une altercation avec son petit ami. Celui-ci est accusé d’homicide après violence domestique. Justin est personnellement impliqué dans cette affaire et va se débattre entre plusieurs dilemmes, dire ou pas toute la vérité, faire en sorte que le suspect ne soit pas jugé coupable mais en risquant lui-même une peine de trente ans …

Le contexte est un peu différent pour le personnage de Jasmina dont on a vu venir le dilemme (p. 190) et dont on devine la décision sinon il n’y aurait plus de raison de poursuivre le livre. On retrouve ce type d’interrogation à deux reprises pour cette jeune femme qui se refuse à avancer en compromettant ses convictions (p. 470). Et puis le roman s’inscrit dans un contexte sociologique contemporain dont j’ignorais d’ailleurs l’importance, le phénomène Incel (les célibataires involontaires frustrés et violents, expliqué p. 421), qui existe et qui s’est structuré tout de même depuis près de vingt-cinq ans ans. Les citations, le plus souvent anonymes, figurant en tête de chaque partie sont glaçantes.

Ce roman n’est pas seulement un polar. C’est aussi le miroir d’une société sous la surface de laquelle opèrent des forces destructrices, alimentées par la marginalisation et une vision déformée de la relation entre les sexes. J’ai été sidérée d’apprendre qu’en Suède seulement 4% des plaintes pour viol aboutissaient à une condamnation (p. 253).

L’action se déroule dans plusieurs quartiers de Stockholm et la méconnaissance de la ville (pourquoi les éditeurs ne pensent-ils pas à ajouter un plan de situation ?) est un peu dérangeante. J’ai eu du mal à me repérer entre les différents quartiers et à apprécier les distances dans les course poursuite. Il n’empêche que ce roman se lit facilement et qu’on a vraiment d’arriver au bout sans attendre.

Emelie Rydén, vingt-cinq ans, est retrouvée assassinée dans son appartement. Tout accuse son ex-petit ami violent, et l’affaire semble simple. Un peu trop pour l’enquêtrice Vanessa Frank… et même pour nous. On devine régulièrement mais en partie seulement certains enchaînements et la fin est réellement haletante.

Né en 1986, Pascal Carl Orlando Engman Murchio est l'auteur suédois de romans policiers le plus vendu de sa génération, avec plus de 600 000 exemplaires de ses livres achetés rien qu'en Suède et faisant de lui une star et on a du mal à imaginer que devenir écrivain fut une reconversion après une dépression (p. 531). Avant de se lancer dans l'écriture, il était journaliste au quotidien suédois Expressen, ce qui a dû lui donner accès à des sources d’information très documentées. La séquence de la plongée (p. 514) comporte des précisions qui ne s’inventent pas.

Il a commencé par la série Vanessa Frank avec d’abord Eldslandet (La terre de feu), 2018 puis Råttkungen (Le roi des rats) en 2019, publié en anglais par Legend Press sous le titre Femicide en 2022. Ce fut ensuite Änkorna (Les veuves) en 2020 et Kokain (Cocaïne) en 2021.

Si j’ai vraiment passé un bon moment de lecture je ne sais pas si j’aurai malgré tout envie de lire Les veuvesle second roman traduit (en mars 2025) qui fait revivre d’autres aventures à ses personnages fétiches, Vanessa et son ami, l’ex-soldat d’élite Nicolas Paredes, que, du coup, on imagine invincibles malgré les dangers puisqu’il faut les garder vivants pour de nombreuses autres péripéties.

Féminicide de Pascal Engman, traduit du suédois par Catherine Renaud, Nouveau Monde éditions, titre original Le rois des rats, 2020, première publication en France en février 2024, livre de Poche 2025

mercredi 16 juillet 2025

Pas ce soir d’Amélie Cordonnier

Pas ce soir est le seul livre d’Amélie Cordonnier que je n’avais pas encore lu.

J’adore la manière qu’elle a de traiter les tabous liés à la vie de famille et au couple. Elle parvient à merveille à se glisser dans la tête de ses héroïnes. Un loup quelque part abordait le thème sensible de l'amour maternel. Superhôte en est la dernière preuve éclatante.

Cette fois c’est depuis le cerveau d’un homme qu’elle raconte les choses, et s’il fallait la caractériser, je dirais qu’Amélie est l’auteure de la détresse humaine.

Avec l'absence de sexualité on perd la connivence, la tendresse, et c’est très difficile de s’en passer. Surtout si, comme cet homme dont on ne connaitra même pas le prénom, on est encore très amoureux de sa femme, et donc très malheureux.

Ne plus faire l'amour avec sa compagne est difficile à supporter mais subir qu'elle s'installe dans la chambre d'une de leurs filles est pire encore. Le lecteur suit les pérégrinations masculines qui manifestement ne lui laissent aucun répit, excepté le temps d'une journée entre Etretat et Honfleur. Et très franchement ce roman m'a été pénible tant j'avais de l'empathie pour lui, même si j'avais envie de lui crier de parler à sa femme et de chercher à comprendre ce qu'elle vivait plutôt qu'à gémir et se plaindre constamment à longueur de chapitres.

Il est vrai qu'on a davantage l'habitude d'explorer l'amour blessé selon le point de vue féminin ou maternel, très rarement masculin. Et franchement Amélie Cordonnier le fait à merveille. On sent qu'elle a dû interroger et noter précieusement les confidences de beaucoup d'hommes, en excellente journaliste qu'elle est, même si sa spécialité est plutôt la littérature.

Elle traduit donc parfaitement le mal que peuvent engendrer les mots qu’on ne dit pas quand le temporaire s’incruste avec violence, quand bien même celle-ci n’est pas intentionnelle de la part de sa femme Isabelle. On saura plus tard les raisons (légitimes et simples à comprendre) de son comportement.

Mais avant cela l'auteure s'incruste, et nous avec, dans le cerveau mais aussi dans le corps de cet homme abstinent malgré lui et rongé par l’obsession. Cela nous vaut des pages qui seraient assez drôles si elles ne reflétaient pas un trouble dramatique. On découvre son panthéon grivois littéraire où figure (p. 70) en première place Double vie de Pierre Assouline (Gallimard en 2001, Prix des Libraires).

L'écriture est précise, pudique, poignante. Alors qu'il existe un mouvement No Sex (dont Amélie Cordonnier ne dit pas un mot) elle sonde tout ce que la sexualité tue quand elle disparait et on s'interroge sur ce phénomène en se demandant s'il touche tous les couples (p. 54), surtout après le départ des enfants.

Heureusement qu'il y a des moments de respiration avec la reformulation et le détournement d'expressions courantes. Ainsi elle questionne (p. 40) : Est-ce qu’on peut rester cul et chemise avec sa femme quand elle ne vous montre plus son cul et refuse d’enlever sa chemise ?

On trouvera de multiples citations de titres de magnifiques chansons d'amour. Léonard Cohen apparait deux fois avec I’m your man (p. 54) et Dance me to the end of love (p. 66) qu'Isabelle fredonnait à l'oreille de son époux. Il est vrai qu'il en a écrites plusieurs de superbes.

On reconnaitra les petits seins de Bakélite de Sea, sex and Sun de Gainsbourg (p. 28). Que reste-t-il de nos amours ? de Charles Trenet en lisant Que reste-t-il des billets doux, des mois d'avril, des rendez-vous, puis plus loin l'allusion aux jours lointains (p. 124).

Je m'attendais à ce qu'il envisage de passer son amour à la machine mais c'est une autre chanson d'Alain Souchon qui est arrivée (p. 111) : Tu cherches des morceaux d'hier dans des gravats d'avant guerre … donnant envie de poursuivre : ta vie tu peux pas la refaire. Ce n'est pas la rumba qui est dans l'air mais un vrai état dépressif dont le point culminant est activé en entendant La tendresse de Marie Laforêt dans un taxi (p. 166). La référence au film iconique de Godard, Le mépris, est une autre évidence (p. 179).

Par contre ne prenez pas tout au pied de la lettre. La rue Pernety n'abrite pas de bouchon lyonnais au numéro 35 (p. 176). Mais vous y trouverez de quoi vous régaler dans La cantine du Troquet - Pernety, qui se trouve juste à l'angle … rue de l'Ouest.

On va suivre le couple, depuis la tête de cet homme qui va cogiter en plein désarroi pendant un an. S'énerver qu'il n'ose pas poser les questions essentielles à une Isabelle qui ne lui parle pas, mais dont le silence n'est pas ce qui est le plus insupportable … jusqu'à une fin pas tout à fait ouverte mais interprétable.

Pas ce soir d’Amélie Cordonnier, Flammarion, janvier 2022

lundi 14 juillet 2025

Un printemps en moins d'Arnaud Dudek

Dans Un printemps en moins, on apprend ce qui est arrivé par bribes, ou plutôt on le devine.

Les chapitres sont brefs, incisifs et je crois entendre le bruit de l'antique projecteur de diapositives qui claquait dans mon enfance entre deux images censées exprimer les émotions de vacances familiales mal cadrées.

La silhouette un peu floue d'un collégien en route vers son destin se détache sur la couverture de ce roman écrit avec pudeur par Arnaud Dudek.

L'adolescent ne se plaignait jamais et personne n'a rien vu venir. Ou plutôt personne n'a su décoder les signes. Il faut dire que les enseignants ne sont alertés que depuis peu sur le harcèlement scolaire et que l'impuissance n'est pas au programme du CAPES (p. 54) et que les modérateurs de la Toile sont sans doute trop laxistes (p. 80).

Alors chacun reconnaitra comme ce papa qu'on n'est pas un magicien de la vie (p. 120). Ce qui ne signifie pas qu'il ne faille pas faire de son mieux …

Et pourtant dresser la liste de tout ce que son père a fait de peu ordinaire pour lui s'achève par le triste constat d'avoir raté l'essentiel (p. 84). Romane, la prof de français, réalisera que même les enfants de poète ne sont à l'abri de rien (p. 89).

S'il y a un message que l'auteur veut faire passer c'est bien celui-là, et par voie de conséquence combien il est essentiel d'être à l'écoute du moindre signe. Surtout quand on sait que les jeunes passent plus de deux heures par jour sur les réseaux et sur Internet.

20% reconnaissent être ou avoir été concernés par du cyberharcèlement. Mais espérons que les choses sont en train de bouger.

Ce livre est un cri d'alarme qui ne manque pas de légèreté et d'humour comme en témoigne la recette paternelle favorite du cheesecake (p. 93). Je préfère tout de même la mienne, sans oeufs.

A lire à partir de 12 ans, pourquoi pas cet été et en profiter pour discuter du sujet avec ses enfants ?

Un printemps en moins d'Arnaud Dudek, Les Avrils

jeudi 10 juillet 2025

Superhôte d'Amélie Cordonnier

J'aime beaucoup l'écriture d'Amélie Cordonnier dont j'ai lu quasiment tous les livres (je m'aperçois que j'ai manqué Pas ce soir mais je m'y plonge demain …). Je l'avais découverte et appréciée dès son premier roman, Trancher et depuis je lui reste fidèle. Jamais elle ne m'a déçue et Superhôte est encore un coup de coeur.

C'est le roman idéal à lire en période estivale puisqu'il  traite d'un sujet de société et de circonstances, la location via une plateforme de type Airbnb par exemple dont le PDG a déclaré que la France est le deuxième marché au monde juste après les Etats-Unis (p. 107). C'est dire combien nous sommes concernés.
Anaïs emploie Sylvie comme femme de ménage depuis quinze ans dans sa maison du Touquet. Maintenant qu’elle la loue sur Airbnb, Sylvie s’épuise à tout nettoyer de fond en comble avant l’arrivée de chaque nouvel occupant. La petite entreprise fonctionne néanmoins correctement jusqu’à ce jour qui fait basculer leur vie et les sépare à jamais. Dévastée, Anaïs démonte un à un les mécanismes qui ont irrémédiablement conduit au drame dont elle tient Sylvie pour responsable. L'auteure alterne son point de vue avec celui de Camille, la femme de la femme de ménage qui, révoltée, Camille estime sa mère injustement accusée.
Amélie Cordonnier a l'habitude de s'atteler à des faits de société et réussit là encore à appuyer là où ça fait mal. On prend conscience en la lisant de la colère des municipalités estimant que ce mode de location génère une crise du logement en ruinant les espoirs de la population locale dans les zones touristiques (p. 108). Je le constate régulièrement à Oléron. Pourtant les propriétaires n'ont pas conscience de mal agir car cette "solution" leur permet aussi de profiter de leur bien à condition de s'y rendre hors saison.

Ce que j'ai le plus apprécié ce sont les réflexions de l'auteure à propos de la condition de "femme de ménage" (qui est rarement un homme on le notera) que l'on "prend" (p. 163), et qui parfois est "jetée". Elle n'est pas la première à avoir décortiqué l'enchainement des tâches. Florence Aubenas l'avait admirablement fait dans Le quai de Ouistreham il y a déjà 14 ans. Elle est d'ailleurs citée dans le roman (p. 38) de même que le très émouvant film d'Eric Gravel, A plein temps où l'on suit Laure Calamy s'épuiser en tant que femme de chambre dans un palace. Sans oublier L'assommoir d' Emile Zola.

Le roman est extrêmement documenté. On y apprend que 570 000 personnes travaillent dans les 15 000 entreprises de propreté que compte la France et qui réalisent à elles toutes 17 milliards d'euros de chiffre d'affaire (p. 28).

Elle a raison de souligner que faire le ménage avant ou après une location n'a absolument rien à voir avec son entretien hebdomadaire (p. 105). Le hasard m'a fait assister à l'intervention d'une entreprise dans la propriété louée par des amis pendant leur séjour et j'ai été saisie par l'énergie qui était développée et par la somme de travail des trois personnes qui ont passé en revue le moindre recoin. Même quand je suis pleine de bonnes intentions je ne fais pas la moitié du quart. Et je m'imagine soigneuse …

Je n'ai pas employé longtemps une femme de ménage. C'était assez épuisant pour moi car je ne voulais pas qu'elle découvre une maison en désordre. Du coup je me levais plus tôt pour ranger au maximum. J'ai finalement préféré arrêter et faire les choses à mon rythme. Et puis, mais c'est très personnel, faire le ménage me détend, quand cela ne tourne pas à la maniaquerie bien sûr.

Les descriptions de l'installation du fameux boitier à clés (que l'on voit de plus en plus au-dessus des boites aux lettres) et du "protocole" recensant toutes les instructions destinées aux locataires sont autant hilarants que déprimants tant ils sonnent vrai. Le retour d'expérience de Camille remplaçant une journée sa mère (p. 72) est un morceau d'anthologie, au final assez effrayant. Mais moins que le PV de garde à vue reproduit p. 112 et suivantes, dont l'inhumanité est blessante.

Superhôte est une tragédie en cinq actes mais qui nous est racontée très intelligemment sous l'angle de la comédie pour mieux nous amener à réfléchir sur les dérives d'une société où l'argent ne fait décidément pas le bonheur.

Pour lire mes autres critiques de livres de cette auteur suivre le lien.

Superhôte d'Amélie Cordonnier, Flammarion, mars 2025

samedi 5 juillet 2025

La Papeterie du bonheur de Sally Page

On m’avait proposé au mois de juin de partager un moment avec l'autrice britannique Sally Page pour discuter de son second roman La papeterie du bonheur. J’avais décliné l’offre en raison du volume du livre que je n’avais pas le temps de lire en 24 heures. Mais j’avais promis de m’y plonger durant l’été.

J’ai effectivement trouvé qu’il s’étirait un peu en longueur malgré l’usage de titres à chaque chapitre pour donner envie de s’y plonger. L’usage excessif de la parenthèse encourage par contre l’auteure à multiplier les digressions et il faut un certain temps au lecteur pour y voir une forme d’humour. Elle ne craint pas les répétitions et je n’ai pas compté l’usage de la formule Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place qui fait office de ritournelle. J’estimais qu’il aurait, de mon point de vue, gagné à être densifié quoique nous sommes en été et qu’on ne compte alors pas son temps … (cela étant l’action se passe en hiver).

J’ai un peu changé d’avis en refermant l’ouvrage, façon de parler puisque je l’ai lu en format numérique (ce qui explique aussi pour partie mon opinion à propos de la longueur parce que l’Ipad n’est pas aussi confortable que le format papier, et ne se prête pas à lecture sur une plage).

C’est très sincèrement un roman que je recommande et dont je ne dirais pas qu’il s’agit d’une littérature feel-good mais think-good, ce qui est bien plus.
Pour surmonter une rupture compliquée, Liz, 39 ans, accepte de tenir pour quelque temps la papeterie de son oncle Wilbur, qui vient d’être hospitalisé. Peu à peu, la jeune femme rajeunit la gamme et propose des articles à son image. Elle découvre qu’elle aime échanger avec les clients qui souvent, pendant qu’ils essaient un stylo-plume fantaisie ou choisissent un carnet coloré, se laissent aller à des confidences.

Ses rencontres avec Ruth, une pasteure cachant une blessure à fleur de peau, Malcolm, un septuagénaire déprimé qui n’arrive pas à achever un roman sur les fantômes peuplant le cimetière d’Highgate, et Erik, l’opticien du quartier, vont lui redonner la joie de vivre.
Nous sommes dans un univers familier puisque l’action se déroule à notre époque, dans le nord de Londres, dans le secteur de Highgate et de Hampstead que, ne connaissant absolument pas je ne risque pas de remarquer que l’auteure a pris quelques libertés en inventant des ruelles et des magasins qui n’existent pas, et je la crois bien volontiers quand elle affirme être restée fidèle à l’atmosphère du quartier (p. 422).

Je lui ai trouvé un petit quelque chose d’exotique car, on a beau dire, les anglais sont en décalage par rapport à nous (ou l’inverse, tout étant question de point de vue). La construction de l’histoire dégage quelque chose de désuet, ce que le titre laissait envisager. Comme si les horloges s’étaient arrêtées dans cette minuscule boutique qui sert de refuge à Elizabeth, le temps de guérir d’un chagrin d’amour tenace. Et par la même occasion de rendre service à la famille en assurant l’intérim d’un oncle défaillant et un rôle social dans cette petit boutique de quartier.

J’aime autant vous prévenir. Il est préférable que l’idée de vous balader dans un cimetière ne vous rebute pas. Vous allez visiter plusieurs fois celui de Highgate à propos duquel je n’avais pas la moindre idée. Il abrite pourtant les tombes de personnes illustres comme Karl Marx, la poétesse George Eliot (1819-1880), et on peut y voir le monument funéraire surplombé d’un éléphant de marbre pour le fondateur du premier zoo d’Angleterre (p. 170).

Après cette lecture vous disposerez d’un truc infaillible pour décourager le démarchage téléphonique qui tourne au harcèlement en suivant le stratagème mis au point par Ruth. Mais il faut surtout le lire pour la sincérité qui émane des dialogues. Bien sûr je sais qu’il s’agit d’une fiction mais on a de sérieuses leçons à y puiser.

Ce roman interroge sur une pléiade de sentiments, filiaux, amoureux (et son corollaire, le chagrin d’amour, censé ne pas s’éterniser) … et sur l’amitié qui a une place primordiale dans le déroulement des évènements et la progression de la résolution de quelques énigmes, soigneusement entretenues au fil des pages, même si les rebondissements ne sont pas excessifs.

Il ne fait pas de doute que Sally Page est une excellente observatrice, ce qui nous offre une fine analyse de certains de nos comportements. Lucy se rend compte que lorsque les gens se mettent à écrire avec des stylos-plumes, ils se mettent aussi à lui raconter des histoires (p. 109).

Lorsque Liz interroge son amie à propos de l’alchimie entre deux êtres et du temps qu’elle pourrait durer, Lucy lui sourit. — Eh bien, je crois que c’est un peu comme avec Dieu : il ne s’agit pas d’une décision consciente. Soit tu y crois, soit tu n’y crois pas (p. 281). Cette réponse est la sagesse même.

Et j’adore la citation empruntée à George Eliot : "Il n’est jamais trop tard pour être ce que l’on aurait pu être." p. 302

Par contre je me suis impatientée de savoir pourquoi les pasteurs et les cimetières allaient de pair … comme le sang, les excréments et le vomi. Et il fallut attendre le chapitre 50 pour connaitre enfin le secret de la fuite de la révérende Ruth.

Je n’ai pas compris pourquoi la traductrice a modifié le texte original. En effet on lit que pour tester un stylo-plume certains écrivent "Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume", parce que cette phrase comporte toutes les lettres de l’alphabet (p. 207). C’est exact, … sauf que le roman ayant été écrit en anglais je parierais que ce n’est pas la phrase que les anglo-saxons emploient.

Et quand Malcolm se lance dans une démonstration de mashed potato (p. 303) il me semble que cette annonce aurait mérité une note de bas de page. Je dois être trop jeune pour savoir de quelle danse il s’agit. J’ai appris depuis qu’elle a été popularisée par Johnny Halliday, dans les années 60, et a rivalisé avec le twist. Les bras sont quasiment au repos alors qu’on agite surtout les jambes latéralement.

Je me suis amusée des descriptions détaillées des pulls de Noël portés par les personnages (ce vêtement est beaucoup moins essentiel en France qu’en Angleterre bien qu’il ait pris de l’importance depuis deux-trois ans) et de nous répéter plusieurs fois que Malcom révèle à Ruth sa recette de cocktail de Noël, dont nous, lecteurs, ignoreront le moindre ingrédient. C’est un peu agaçant. Enfin j’ai été choquée que cette famille réveillonne en associant fromage et vin rouge (p. 364). Je pourrais -rien que pour cela- demander à l’éditeur de prévenir l’auteure de modifier son habitude. Tous les vins blancs s’accordent avec les fromages mais c’est rarement possible avec un rouge. Évidemment avec modération quelle que soit la couleur. Par contre je ne m’oppose pas à ce qu’on remercier les dieux (vous remarquerez le pluriel) de temps en temps, en versant du vin rouge sur la terre, ni qu’elle croit qu’un renard puisse venir rendre visite à un homme en souffrance, et je reconnais que dire bonne nuit tous les soirs à son oncle décédé, est une certaine manière de rester connecter avec lui.

Diplômée d’histoire, Sally Page a travaillé à Londres dans la publicité avant de devenir fleuriste. Les histoires que lui racontaient ses clients ont donné naissance à La Collectionneuse de secrets (L’Archipel, 2024), son premier roman vendu à plus de 500 000 exemplaires au Royaume-Uni, traduit dans vingt-sept pays et venant de paraître en poche aux éditions Pocket.

La papeterie du bonheur de Sally Pqge, traduit de l’anglais par Maryline Beury, Archipel, en librairie depuis avril 2025
Lu en version numérique de 432 pages
Ce roman a été publié sous le titre The Book of Beginnings par HarperCollins, Londres, en 2023 

vendredi 4 juillet 2025

Ma cuisine méditerranéenne, Yalah ! de Grégory Cohen

J’avais eu la chance de goûter quelques-unes des spécialités de Grégory Cohen le soir de l’inauguration de OnePlace qui, sur un même lieu, présente toutes sortes de cuisines avec un focus particulier sur la cuisine méditerranéenne qui est le pilier des racines du chef.

Cet endroit s’appelle Yalah et il n’est pas surprenant qu’il soit le sous-titre du livre, ce qui permet aussi de le distinguer de celui de Mohamed Cheikh, vainqueur de l'édition 2021 de Top Chef, qui en a publié un du même intitulé, sur lequel je n’ai pas d’avis car je ne l’ai pas eu entre les mains.

Rien d’étonnant non plus à ce que ce soit ce chemin qu’il nous invite à suivre à ses côtés pour explorer la cuisine méditerranéenne en 66 recettes authentiques, savoureuses et qui plus est équilibrées. De la chakchouka aux keftas en passant par le baba ganoush, les bourekas, la moussaka ou encore le couscous, chaque plat met à l’honneur des ingrédients frais et naturels, avec une place centrale accordée aux légumes, allant jusqu’à prévoir une version végétarienne de la moussaka. Evidemment il sera de notre responsabilité de trouver sur les marchés les meilleures aubergines, des tomates juteuses, des poivrons colorés, de cueillir les herbes aromatiques de nos jardins et de puiser parmi les épices ensoleillées de nos réserves … pour, nous aussi, mettre sur la table une cuisine de partage, goûteuse, saine et nourrissante, et ensoleillée, même en hiver.

On y trouve donc des plats que nous connaissons tous et que nous avons goutés au moins une fois (mais qu’on ne sait pas forcément reproduire) : le houmous, le tzatziki, les falafels, le taboulé, le pain pita, le riz pilaf, la chatchouka, le couscous, le baklava. Mais aussi des recettes moins fréquentes comme le muhammara (p. 37), condiment parfait dans un sandwhich et qui nous transportera en Syrie, l’avgolemono (p. 49), une moussaka végétarienne (p. 91).

Quand le chef prévoit un burger il est composé de viande d’agneau hachée, de légumes de saison et d’une sauce au yaourt épicée (p. 153). La plupart des plats sont familiaux comme le gratin de pâtes qu’on sert en Grèce (p. 124).

Bien entendu vous pouvez aller directement au comptoir de Yalah où je conseillais, dans mon précédent article, de s’installer près d'une niche blanchie à la chaux, les pieds posés sur un des grands tapis qui créé une atmosphère de vacances.
Libre à vous de vous lancer ensuite. Vous aurez toutes les clés. Grâce à ce livre je vais pouvoir me lancer dans la spanakopita (p. 120) dont je m’étais régalée en Crète et que je n’aurais jamais imaginé réaliser. Je ferai découvrir les tacos levantins (p. 147) à ma famille mexicaine dès mon prochain séjour là-bas. Il est évident qu’à la première occasion je me lancerai dans le toum (p. 137) et peut-être oserai-je tenter un harissa maison (p.163) avec les piments que je ramène chaque année de Mexico.

Personne ne m’avait expliqué la technique de la vapeur d’eau finale qui procure son moelleux aux kéfiés (p. 105) et j’ai apprécié la version du plat avec en boulettes de poisson, directement cuites dans la sauce (p. 57). Quant au gratin de pâtes il ne faut sans doute pas s'y risquer avec des spaghettis. Le résultat semble appétissant mais le goût n'était pas au rendez-vous. Sans doute que la forme du plat a son importance …
Si j’ai du zaatar dans mes placards je parierais que la formule de Grégory Cohen (p.165) est plus parfumée, ce que je vais m’empresser de vérifier. Enfin, de tous les desserts, j’ai un penchant pour le mouhalabieh (p. 179) que je n’ai encore jamais fait moi-même. Ce livre m’en a donné l’occasion (mais je diminuerai la proportion de fécule de mais la prochaine fois).

Il est généreux en ce sens qu’il révèle non seulement les recettes mais encore les trucs et astuces qui nous permettront de reproduire les plats les plus emblématiques. Cela aurait suffi à notre bonheur mais Grégory Cohen va plus loin en expliquant ce qu’il ne faut surtout pas faire, en donnant ses petits secrets de chef et en ajoutant même une astuce bonus. Et comme le dressage est essentiel il nous offre son savoir-faire.

Tout est clairement formulé selon une charte graphique d’une simplicité rare en matière de livres de recettes. Je n’ai par contre pas compris pourquoi toutes les recettes n’étaient pas illustrées car il est essentiel d’avoir un aperçu du résultat qui souvent, à lui seul, déclenche l’envie de cuisiner.

La pédagogie est pourtant poussée très loin puisqu’il nous indique comment faire pour obtenir un résultat satisfaisant si nous n’avons pas sous la main tous les ingrédients recommandés. On a donc des alternatives malignes qui nous sauveront la mise. Le ton est celui de la confidence, ponctué d’anecdotes en clin d’oeil aux traditions familiales, aux cuisines de rue, aux marchés bruyants et parfumés d’Athènes et de Tel-Aviv, d’Istanbul à Beyrouth.

Alors, comme il le dit lui-même, Yalah, à nous de jouer ! Suivons-le et laissons libre cours à notre imagination … en suivant le conseil de son ami Vavros : la tradition n’est pas une prison, c’est une inspiration.
Grégory Cohen (en tablier blanc ci-dessus), chef et entrepreneur, créateur de lieux de vie, chroniqueur dans Grand bien vous fasse ! sur France Inter où il partage déjà des recettes simples et conviviales, est à la tête de six restaurants et a fondé le groupe OnePlace. Papa de quatre enfants, il partage sa passion des voyages et de la cuisine à travers ses livres.

Ma cuisine méditerranéenne, Yalah ! de Grégory Cohen, Editions Leduc, Collection Animae, en librairie depuis le 16 mai 2025

jeudi 3 juillet 2025

Boule Vide Son Sac En Public dans un nouvel album

Je ne connaissais pas Boule et je l'ai "rencontré" en écoutant son dernier album, un peu intriguant puisque la pochette au graphisme ultra géométrique prend le contrepied du nom de scène de Cédrik Boulard.

Il a trouvé le juste intitulé pour caractériser l'objet Boule Vide Son Sac En Public.

L'ours polaire (piste 1) commence fort en n'hésitant pas à frôler la vulgarité. Il faut situer ce choix dans le contexte d'un enregistrement en public, essentiellement des amateurs du style particulier de l'artiste, oscillant toujours entre la figue et le raisin.

Avec l'Avion (piste 2), autrement dit Appareil Volant Imitant L’Oiseau Naturelon pense, après la superbe intro musicale menée par la guitare (dans laquelle Boule excelle), écouter une jolie déclaration d'amour mais si on est attentif aux paroles on décryptera vite le second degré à travers l'image de la civière et l'allusion aux anti-douleurs. On entendra aussi la critique d'un monde qui ne se concentre plus sur l'essentiel, à savoir, les sentiments qui peuvent lier deux êtres à jamais. Ce morceau donne le "vrai" ton de l'album, tout en tendresse.

Nouveau revirement de situation avec Le poisson (piste 3) auquel répond, vous l'aurez deviné, Le poison (piste 4) puisqu'il est décidé que Boule soufflera alternativement le chaud et le froid.

Le percolateur (piste 5) est d'une drôlerie crasse. Il faut un sens très aiguisé de l'observation pour l'avoir écrite. L'ironie ne l'effraie pas et le surréalisme pourrait bien être sa philosophie.

J'ai pensé à ce stade qu'il serait judicieux -peut-être- d'aller fouiner du côté de l'origine de la formule "vider son sac" qui aujourd'hui signifie "exprimer le fond de sa pensée", "dire ce qu'on a sur le cœur". Mais, au départ, l'expression, qui vient du milieu juridique, avait un sens beaucoup plus basique. Au XVII° siècle, les avocats rangeaient en effet l'ensemble des documents nécessaires pour plaider dans des besaces et "vider son sac" équivalait à mettre de l'ordre dans les dossiers et à les hiérarchiser. C'est un peu ce que fait Boule dans ce tour de chant au carré après trois années de tournée en solo.

Il retrouve les joies du collectif avec ce quatuor complice et redoutablement efficace : Fabrice Lhomme à la contrebasse, Sonia Rekis à l’accordéon – qui apporte des couleurs de musiques du monde magnifiques – Freddy Holleville aux percussions et lui à la guitare, au banjo et au chant. Ensemble ils revisitent les meilleurs titres de vingt ans d'une carrière menée tambour battant, vingt ans déjà, sans jamais tomber dans la nostalgie, mais en distillant une émotion brute, un humour ravageur et une sincérité désarmante.

Dès les premiers mots Mélanie (piste 10) la tonalité de la voix m'évoque le chanteur wallon Julos Beaucarne, lui aussi un sacré poète, grand conteur, et dont la philosophie de vie reste bouleversante. On peut aussi parfois sentir une atmosphère québécoise. Mais sous les mots jolis le message est terrible puisque sujet est celui des violences faites aux femmes.

La plupart des morceaux sont très dansants. Valse, mazurka ou cha-cha-cha, parfois une bourrée comme on peut encore en danser dans une fête villageoise, ou encore la java pour accompagner Politesses et banalités (piste 12), et même un air de klemzer sur Pensez à voir un psychologue (piste 14).

Les pizzas (piste 13) commence comme une fable écologique avec la probable disparition des mésanges charbonnières. C'est très vite une diatribe contre ceux (et celles) qui bouffent des pizzas en tripotant leur i-phone à la con.

Comme il a raison de pointer les dégâts du train-train et du numérique avec Je ne touche plus (piste 15) qu'il annonce comme une chanson d'amour alors que c'est de désamour qu'il est question.

Et que dire du Loup et le Chien (piste 17), superbe réécriture de la fable de La Fontaine.

Enregistré en public au Trianon Transatlantique de Sotteville-lès-Rouen, le 18 octobre 2024, l’album capture une soirée d’exception : la salle est pleine, l’ambiance brûlante, les rires fréquents, les silences éloquents. Boule, toujours entre deux éclats de rire, alterne chansons marquantes et anecdotes croustillantes, coups de gueule intimes et envolées poétiques. Forcément, il emballe le public. La finesse de ses textes, son humour ravageur et sans concession et sa sincérité évidente en font un artiste particulièrement attachant, sans doute un des plus étonnants de la chanson française.

Une véritable découverte pour moi !

Boule Vide Son Sac En Public
Cedrik Boule : Guitares, banjo
Fabrice Lhomme : Contrebasse
Sonia Rekis : Accordéon 
Freddy Holleville : Percussions
Vache à Lait Productions
Dans les bacs à partir du 24 mai 2025

mercredi 2 juillet 2025

La liste 2 mes envies de Grégoire Delacourt

Je n'avais pas encore lu La liste 2 mes envies quand j'ai rencontré Grégoire Delacourt il y a quelques jours.

Il avait été principalement question au cours de cette soirée animée à la médiathèque d'Antony par Amandine Lochmazeur de son dernier livre, Polaroïds du frère, dont j'ai rendu compte ici.

Depuis, j'ai lu cette Deuxième liste et je suis heureuse de dire que cette lecture est vraiment réjouissante. D'ailleurs je note qu'il emploie deuxième et pas seconde, ce qui pour un puriste de la langue française de son niveau pourrait être signifiant. Cela voudrait-il dire qu’il ne s’interdit pas d’écrire un troisième opus ?

La Liste de mes envies avait connu un succès qu'on peut qualifier de phénoménal avec 1,5 million d'exemplaires vendus pour ce best-seller international traduit en trente-cinq langues, adapté au théâtre, puis au cinéma et qui sera de nouveau sur la scène … cet été en Avignon, à 13 h 30 à l'Ancien Carmel d'Avignon, dans la continuité du Mois Molière versaillais, cette fois dans une interprétation totalement féminine avec Gwénaël Ravaux (relâche les 11 et 18 juillet).

Ce deuxième roman avait véritablement propulsé la carrière de Grégoire Delacourt et il n’était pas question, ni nécessaire, d’écrire une suite. Mais les choses ne s’enclenchent pas forcément dans une logique prévisible … Sont arrivés le Covid et le confinement que l’écrivain estime avoir vécu dans une atmosphère étrange à New-York (où il réside la plupart du temps maintenant). Face à l'ampleur de la pandémie (près de 160 000 cas recensés et plus de 17 000 morts confirmés ou probables), Donald Trump envoya le "USNS" (United States Naval Ship), un navire hôpital de la U.S. Navy de 272 mètres de long pour 70.000 tonnes et d’une capacité de 1000 lits.

A son entrée à Manhattan, le 30 mars 2020, il était survolé par des hélicoptères de chaînes de télé, salué par de grands jets d’eau propulsés depuis les bateaux-pilote de la ville et accueilli dans un silence religieux par le maire de New-York et de nombreux curieux. Grégoire fut lui aussi impressionné par ce colosse marqué d'immenses croix rouges.

Sa mission était d’accueillir les malades non contaminés par le virus mais ayant besoin de soins urgents, donc de soulager les hôpitaux submergés par la crise. Il repartira sans avoir jamais tourné à plein régime et aura traité moins de 200 personnes. Mais on ne le sait pas encore.

L’atmosphère est sinistre. Grégoire avoue avoir besoin (comme beaucoup à l’époque) de légèreté. De plus, il vient d’achever L’enfant réparé et il aimerait préserver sa part joyeuse. Je le comprends pleinement car cet ouvrage m'a bouleversée encore bien davantage que Polaroïds

Il se souvient alors de Jocelyne, la mercière, dont régulièrement les lecteurs lui demandent des nouvelles. Il se dit que ce serait marrant d’aller voir comment elle a évolué. Il décide de repartir mentalement à Arras qui, soit dit en passant est une très jolie ville dont j'adore les grandes places.

Ce fut un exercice difficile de retrouver son phrasé mais palpitant, de nature à provoquer de la joie(car l'aventure est racontée à la première personne mais comme le souligne l’auteur On est qui on veut quand on écrit, donc on peut être une femme)Les phrases en italiques ocre sont celles que que je l’ai entendu dire lors de la rencontre, ou tirées du roman, et dans ce cas le numéro de la page figure entre parenthèses.

Dans La Liste de mes envies, Jocelyne avait gagné dix-huit millions qu'elle refusait d'encaisser. Dans La Liste 2 mes envies, il lui en reste quinze, et un seul désir : les dépenser.

Il est vrai que Grégoire Delacourt réussit, avec cette suite très attendue des lecteurs, son pari des retrouvailles avec cette femme plus surprenante, plus drôle et plus touchante que jamais. De ses années de publicitaire il a conservé l’amour des mots et le formidable talent de les faire surgir inopinément ou de les associer pour créer des métaphores, des oxymores, bref d’enrichir le récit. Pour première preuve le titre du roman qui résonne différemment selon que je l’écris ici ou qu’on le lit sur la couverture. On notera d’ailleurs que le changement d’éditeur (de JC Lattès à Albin Michel) ne se sent pas tant les visuels sont cohérents.

Je me suis dit que Grégoire Delacourt devait se porter mieux, que L’enfant réparé avait été une écriture bénéfique et qu’il pouvait continuer sa route d’écrivain du bon pied.

mardi 1 juillet 2025

J'ai goûté le Vin Gris Coteaux du Vendômois – Tradition du Domaine Brazilier

Le carré gris et le B en relief signant le Domaine Brazilier signalent le type de vin sur une élégante étiquette. Ce Gris Tradition issu du cépage Pineau d’Aunis est typique du Vendomois et la cuvée 2024 ne déroge pas à la règle.

Je l’affirmais déjà il y a quelques semaines dans cette publication : on ne se trompera pas en ayant (en toute modération cependant) le réflexe de penser aux Gris du Vendômois quand on cherche un vin léger, semblable aux rosés.

Je rappelle que le vin gris est une variante du vin rosé, à macération très courte et donc à robe très claire. Celui-ci est d’un rose très pâle et il exprime ces arômes d’épices qui en font toute l’originalité avec un nez fruité, poivré et floral, une attaque fraîche en bouche.

Il a été parfait tout au long d’un menu estival composé d’une salade niçoise revisitée, de médaillons de porc aux petits légumes et d’une assiette de fruits de saison.
Pour la Niçoise, les photos ont valeur d’explication. J’ai assaisonné du riz, des poivrons jaunes et rouges, des radis coupés en bâtonnets, une poignée de haricots verts, des crevettes décortiquées, quelques œufs durs et les inévitables olives noires, sans oublier un hachis de menthe du jardin et de ciboulette.
Le porc a été disposé sur un fond de purée de potimaron et a été accompagné de carottes, petits pois et haricots.
Comme fruits, des tranches d’orange, des fraises et quelques framboises qui répondent très bien aux notes florales de pêche blanche, de pivoine, et de rose.
Vous pourriez le garder jusque 3 ans, mais est-ce indispensable ? Je signale à ceux qui voudraient découvrir ce joli terroir qu’une randonnée est organisée par les vignerons le 31 août prochain (départ à 8 h 45). Le point de rendez-vous est à la Gare du Train Touristique de la Vallée du Loir, 384 bois Quatrevault, 41100, Thoré la Rochette.

Voici le lien pour vous y inscrire ici. La billetterie consiste en une réservation mais l’activité ne donne pas lieu à une facturation.

Domaine Brazilier - Vin Gris Coteaux du vendômois – Tradition 
17 rue des Écoles
41100 Thoré La Rochette
06 07 59 35 46 - vinbrazilier@wanadoo.fr

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