jeudi 6 juin 2013

Caroline Loeb lit des extraits du journal de Shirley Goldfarb à la Galerie Guillaume

C'était hier, dans le cadre de Nocturne Rive droite, une manifestation à laquelle participent quelques 70 galeries et qui attire un monde fou sur quelques centaines de mètres entre le Rond-Point des Champs-Elysées et la station Miromesnil, en passant par l'Avenue Matignon, la rue du Faubourg Saint-Honoré et la rue de Penthièvre.

Une foule bigarrée, ultra endimanchée se pressait sur les trottoirs ... on se serait cru sur un hippodrome. Certains étaient là pour se faire remarquer. D'autres pour s'infiltrer dans les vernissages, et ils étaient nombreux ce soir là. Quelques-uns étaient venus pour l'amour de l'art, collectionneurs ou pas d'ailleurs.

La Galerie Guillaume accueillait ce soir-là une personnalité hors du commun pour un hommage particulier et j'ai été surprise que nous soyons en petit comité pour l'entendre mais nous n'étions pas là par hasard. Les absents ont toujours tort. Mais on ne vous en veux pas et je vous raconte ...

Caroline Loeb, car c'est d'elle qu'il s'agit, a lu des extrait du des Carnets de Shirley Goldfarb. Cette artiste appartient à la seconde génération d'artistes expressionnistes américains. Elle est venue à Paris en 1954 avec son mari, dessinateur et graveur, pour un voyage qui devait durer trois mois. Ils ne sont pas repartis.

Ils ont fréquenté les plus grands de leur époque dans le monde des arts et de la haute couture au cour d'une vie mondaine très animée où le couple tapait l'incruste... pour ne pas mourir de faim. Il leur aurait alors été impossible de vivre de leur talent. Ironie du sort, la toile devant laquelle ils sont photographiés à coté de l'acteur Lou Castel cote aujourd'hui 25 000 €.
La galerie l'expose avec quelques autres immenses tableaux datant des années 60-70, ainsi qu'un ensemble de petites toiles des années 50-60, comme celle-ci sobrement désignée L.A. 1969, L.A. comme Los Angeles.
Jusque là ses oeuvres n'étaient visibles que dans les collections de musées internationaux tels que le Centre Pompidou, le MoMa, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, le Musée de Pontoise, ainsi que dans de prestigieuses collections privées en Europe et aux Etats-Unis.
La galerie Guillaume révèle aussi au public parisien les travaux du mari de Shirley, Gregory Masurovsky (1929-2009) à travers une série de dessins réalisés à l'encre de Chine, rarement montrés. La promise, qu'il a faite sur papier en 2005, témoigne de la force de son amour pour elle, toujours intact, vingt-cinq ans après sa disparition.

C'est dans l'intimité et en toute simplicité que Caroline nous a fait une lecture, assise devant ce "portrait". Elle connaissait les textes par coeur, et pour cause puisqu'elle les a adaptés pour le Festival d'Avignon, puis le théâtre du Rond-Point en 1999 dans un spectacle intitulé "So Shirley". C'était Judith Magre qui interprétait l'artiste et lui valut le Molière de la comédienne en 2000. Le spectacle fut une révélation et il serait bon qu'il soit repris ...

Caroline Loeb est une artiste aux multiples facettes ... elle aussi et trop de gens se sont arrêtés à sa carrière de chanteuse. Fille et petite-fille de marchands de tableaux, elle a croisé Shirley Goldfarb sans la connaître. Elle avait d'elle l'image d'une pique-assiette, confiant en aparté que son père avait cessé d'organiser des vernissages car le couple y venait pour dîner sans même jeter un oeil aux toiles exposées.

Au fil des années, Caroline en vient à discuter avec Gregory qui finit par lui remettre les  «carnets», où Shirley déversait chaque jour en anglais, sa langue maternelle, des états d'âme d'une rare violence et d'une acuité troublante. Elle réalise que derrière le "maquillage de guerre", comme Shirley le disait elle-même de ses paupières smoky avant que ce ne soit la mode, se dérobait une artiste qui souffrait, avec sensibilité à fleur de peau.

La silhouette toute de noir vêtue, flanquée de son "horrible" et inséparable yorshire Sardi, perchée sur ses chaussures compensées, n'était pas qu'une mondaine naviguant de Lipp à la Coupole en s'arrêtant au Flore ou aux Deux Magots, qu'une pique-assiette infiltrée dans les soirées très chic, qu'une intrigante pour figurer parmi les invités de l'inauguration de Beaubourg, qu'une fêtarde du Club 7, ou du Palace.

Shirley Goldfarb s'exprime avec naturel et humour savoureux nous décrivant ses tenues... jusqu'à la dentelle et le prix d'achat de ses petites culottes dans une modeste boutique. Elle avoue un attachement insoupçonné à son "arbre adorable de saint-Germain-des-Prés" ... Elle camoufle avec pudeur ses angoisses à l'approche de la mort.
Si je meurs, je ne pourrai plus m'asseoir chez Lipp, plus me pavaner dans mes fringues noires, plus regarder les jolis pédés du Flore ... (...) Je suis mourante mais pas encore morte. (...) Je meurs et personne n'y prête attention.
Son mari, qui lui survécu dans une adoration magnifique, exhaussa un de ses derniers soupirs, celui d'être enterrée à Montparnasse pour pouvoir continuer à hanter le quartier. Il repose avec elle, sous une mosaïque qui évoque ses toiles si colorées. Car s'il dessinait en noir et blanc c'est en couleurs éclatantes qu'elle s'exprimait, appliquant une touche par ci, une touche par là de son couteau, d'un jaune jaune, d'un vert vert ....

Son fils Marc vit à Washington. Il travaille depuis trente cinq ans sur la spoliation des biens juifs pendant la Seconde guerre mondiale., ce qui fit écrire à Shirley : Le monde de l'art est mon Auschwitz. Mon fils fait la chasse aux nazis et moi aux collectionneurs.

Elle a confié dans ses carnets et avec sincérité ses cafards, ses amitiés foutues et surtout son désespoir de n'être pas reconnue en tant qu'artiste, oscillant entre l'humilité : Claude Picasso m'a flattée, mais achèterait-il une de mes toiles ? et la mégalomanie : je suis irrévocablement unique !, souhaitant figurer pour la postérité sur un timbre-poste que et qu'on fasse de sa vie un film et une comédie musicale, avant de conclure : sûrement, j'étais pas normale et d'affirmer, pathétique : je vais gagner !

Dans son travail qui se caractérise par l’abstraction et la vivacité des couleurs, Shirley Goldfarb n'a pas tenté de représenter la réalité — qu’elle préfère décrire dans son journal — mais traduire les troubles de son monde intérieur et ses émotions.
C'est tellement fort que j'ai entendu ce soir un visiteur demander sans ironie s'il s'agissait là d'abstrait ou de figuratif ... Les plus grandes font deux mètres sur trois. On serait tenter de les regarder de loin, mais elle gagnent à ce qu'on mette le nez dessus.
 
Je me suis aussi arrêtée sur une sculpture de Marcoville. Une petite danseuse exécutée dans des bouts de verre de récupération, colorés et découpés.
Galerie Guillaume, 32 rue de Penthièvre - 75008 Paris

Carnets Montparnasse, 1971-1980
De Shirley Goldfarb, Michel Sicard, Traduit par Frédéric Faure
Édité par Gregory Masurovsky

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Article très émouvant, l'artiste perce sous la plume. J'en ai été bouleversé en quelques secondes. Merci

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