mercredi 5 juin 2019

Les plus belles années d'une vie de Claude Lelouch

Il n’est absolument pas nécessaire d’avoir vu les précédents films de Claude Lelouch pour apprécier Les plus belles années d'une vie qui est un miracle de tendresse.

Il est en ce moment programmé au Sélect d’Antony, où je suis allée le voir. Il est probablement à l'affiche dans beaucoup d’autres salles, et pour longtemps.

Il y est question de mémoire, du temps qui passe, mais surtout du présent parce que le réalisateur, qui a emprunté à Victor Hugo le titre de son film et qui reconnait vivre "une troisième mi-temps heureuse" … car c’est ainsi qu’il désigne le grand âge, insiste sur la nécessité à profiter du présent. C’est la seule chose qui nous appartienne. Il a toutes les vertus. Le passé, c’est serrer la mort dans ses bras, et le futur fout la trouille.

Il ajoute que le cinéma c’est l’art du présent car la caméra ne peut filmer que le présent.

Pour ce dernier film il ne réemploie pas seulement des plans d'Un homme et une femme (1966). Le titre lui est inspiré par Victor Hugo dont la citation s’affiche en exergue dès les premiers instants : les plus belles années d’une vie sont celles qu’on a pas encore vécues, phrase qu’il avait déjà utilisée à la fin de son film Les misérables.

Quelle chance que le film aux 2 oscars, soit ressorti en version restaurée en novembre 2016 et que le réalisateur ait invité Anouk, Jean-Louis et tous ceux qui sont encore là à venir le revoir. les deux comédiens s’amusaient comme des gamins, plus beaux qu’avant avec des rides. C'était sexy et photogénique. Jean-Louis ne voulait plus faire de cinéma après le dernier film de Haneke. Claude Lelouch a su patienter. Jean-Louis a dit cinq fois oui, cinq fois non. Anouk aussi. Quand on est metteur en scène il faut être très têtu. Faire un film c’est soulever une armée Et puis Jean-Louis et Annik très inquiets furent fous de bonheur. L’argument a été si le film ne vous plaît pas on le sortira pas.

Si je cite ses paroles c’est parce que j’ai eu la chance de l’entendre parler de son film, revenir sur sa carrière et bien sûr évoquer des projets, car il en a beaucoup. C’est vrai que ce serait formidable que je termine mes autres films, finir mes grands succès qui ont fait le tour du monde comme Itinéraire d’un enfant gâtéLa bonne année ou Les uns et les autres avec Jean-Paul Belmondo, Françoise Fabian, Robert Hossein puisqu’ils sont encore vivants. Je verrais bien si le public adhère à ce type de voyageTout va dépendre de la manière dont le public recevra Les plus belles années d’une vie.

Je ne vais pas vous le raconter. La bande-annonce est disponible sur le web mais je vais souligner quelques moments. Il commence avec le visage, sublime, d’Anne Gauthier (Anouk Aimée) expliquant pourquoi son amour pour Antoine n’a pas duré longtemps : c’était trop beau, trop parfait ça m’a fait peur. Mais plus tard elle dira la vérité à son ancien amant : il n'était pas seulement coureur automobile. Et celui-ci reconnaîtra avec humilité : j’étais pas à la hauteur. Toutes les histoires finissent mal. Il n’y a qu’au cinéma qu’elles finissent bien. Ils n'ont pas le même point de vue sur le couple : On est fidèle, tant qu’on a pas trouvé mieux… avance-t-il. Et Anne de répondre je ne suis pas sûre.

Ce sera émouvant, ... et juste, qu'Antoine demande à la fin Je peux vous demander pardon ?

Mais pour le moment nous entrons dans une maison de retraite que le réalisateur a spécialement fait construire pour disposer d’un cadre ludique, qui sera le meilleur de ce qu’il y a de pire, en Normandie, il ne pouvait en être autrement. Et comme la petite route qui menait à cet endroit s’appelait chemin de l’orgueil et que ce trait de caractère est souvent l’apanage des personnes âgées il a décidé de lui donner ce nom là, Domaine de l'Orgueil.

Quand on n'y fait pas venir des clowns tristes pour nous faire mourir de rire, on entraine les pensionnaires à travailler leur mémoire. On les interroge sur des évènements dont certains ne sont même pas entrés dans ma propre mémoire, alors je serais bien en peine d'en donner l'année. Quel sentiment de solitude ... alors que la voix de Nicole Croisille se reconnait au loin, chantant sur la musique d’Un homme et une femme.

Nous regardons sans doute le plus long plan serré du cinéma. Le fils tapote sur l’épaule de son père. Le plan séquence balaie la salle et se recentre sur le visage de Jean-Louis Trintignant, semblant perdu dans ses pensées. Ça dure 20 minutes, ce qui est inouï mais indispensable au demeurant, pour faire comprendre au spectateur combien le personnage d’Antoine Duroc est peut-être en train de passer la ligne d’arrivée, comme nous le dira le réalisateur après la projection. C’est avec beaucoup de pudeur et en même temps de réalisme que Lelouch filme la très grande vieillesse et qu’il nous présente la mort comme inéluctable, la mort qu’il dit être l’impôt de la vie.

Claude Lelouch est peut-être le réalisateur qui filme au plus près de la vérité, presque comme un documentariste. Il est au cinéma ce que Robert Doisneau fut à la photographie, le témoin d’une époque, et d’une époque qui bouge. Car en se focalisant sur le présent, il a réussi à ne pas faire un film d’archives ou d’hommage mais quelque chose d’extrêmement vivant.

Dans la vie on joue pas. Il a fait en sorte que ce ne soit artificiel, joué. Il a tourné en continuité en soufflant les phrases aux comédiens qui les découvraient au fur et à mesure, ne leur laisant que le temps de les répéter sans les travailler, pour obtenir une spontanéité à mi-chemin entre mensonge et vérité. C'est une méthode qu'il emploie presque toujours dans ses films.

Le scénario alterne les flash-backs. Il était inévitable (et nous sommes heureux de revivre ce moment)  d'assister à la dictée d'un télégramme, nous rappelant quel n'y a pas longtemps, on passait par une opératrice pour adresser une déclaration qui est tapée maintenant sur le téléphone. Nous replongeons dans cette époque d'avant les SMS. Le même message aurait-il produit un tel effet sur Antoine dont on entend la pensée en voix off alors qu'il est au volant de sa voiture pour la rejoindre à l'aube :
"C’est beau quand même d’envoyer un télégramme comme ça, il faut avoir du culot. C’est vrai non ? C’est extraordinaire qu’une femme belle, vous envoie un télégramme comme ça, c’est merveilleux. Moi jamais je n’aurais fait un truc comme ça, c’est formidable de la part d’une femme, c’est formidable. Quel courage ! 
Bon si je tiens cette moyenne j’arrive à Paris vers six heures, six heures et demi. Six heures, six heures et demi, elle va être couchée bien sûr. Qu’est ce que je fais, je vais dans un bistrot, je l’appelle d’un bistrot ? On peut aller chez elle, une femme qui vous écrit sur un télégramme : “je vous aime”, on peut aller chez elle. Oh oui, je vais chez elle…"
Il est plus que plausible après cela qu'Anne soit son meilleur (seul) souvenir. Le personnel de la maison de retraite mise sur les retrouvailles entre le couple pour redonner de la vitalité au pensionnaire. Claude Lelouch nous a dit que cette idée lui a été inspirée d'un moment de sa vie, quand la fille d'Annie Girardot lui a demandé de rendre visite à la comédienne, très affaiblie par la maladie d'Alzheimer.

Ce film installe un rapport inhabituel au temps. Jean-Louis chante Charles Trenet vous oubliez votre cheval. Il récite Verlaine : Je suis venu calme orphelin ... Plus tard ce seront les paroles de Boris Vian : je voudrais pas crever sans ... sans qu’on ait inventé les roses éternellesOn retrouve des plans mythiques qui vont trop ou pas assez vite. On pousse la porte de la chambre 26 de l’hôtel Normandy. On traverse Beaumont-sur-Auge. Anne apercevra un rayon ... vert bien sûr, convoquant le cinéma d'Eric Rohmer. La Mustang 184 aura effectué son dérapage controlé sur le sable de la plage de Deauville.

Claude Lelouch emploie le lexique des courses automobiles, comparant la mort au passage d’une ligne d’arrivée, On se souvient qu’Antoine est un coureur automobile, que le film Un homme et une femme était une ode à ce sport avec des scènes d’anthologie qu’il a replacées dans Les plus belles années d’une vie. Claude Lelouch le fait avec à propos et humour puisque ce n'est pas en Ford Mustang mais en deux chevaux que le couple d’Antoine et Anne s’évadera de la maison de retraite pour partir en balade, dans une voiture immatriculée CL. Vous aurez noté les initiales du réalisateur, qui avoue que ce modèle, qui fut sa première voiture, reste son préféré.

Claude Lelouch a été cadreur, producteur, scénariste. Il a aussi été cascadeur. Il n’a pas résisté, et il a eu encore une fois raison, à insérer la cascade la plus longue de toute l’histoire du cinéma qui est un plan séquence de 10 minutes, tourné évidemment en une seule prise. Claude Lelouch assume la folie de ce défi dont il dit qu’il en est le plus fier et aussi le plus honteux. Une course effrénée à travers Paris, à 6 heures du matin, dans une ville heureusement quasi déserte, au cours de laquelle il a grillé 18 feux rouges. On ne peut pas demander à un cascadeur de faire une pareille chose et c’est lui qui a pris le volant de la Mercedes 6 litres 9. Ce n’est pas si dangereux que cela lorsqu’il y a peu de circulation et qu’on a une parfaite visibilité à gauche et à droite (raconte Claude Lelouch). La probabilité qu’un autre fou fasse la même chose que vous au même moment est vraiment très faible. Le seul endroit véritablement délicat c’était les guichets du Louvre mais je me pensais en sécurité parce que j’avais donné un talkie-walkie à mon assistant Élie Chouraqui qui avait pour mission de me prévenir si le feu était rouge. Le film aurait été loupé mais je me serais arrêté. Il ne me prévient pas. Je pense que le feu est vert. Heureusement, il l'était vert parce que le talkie-walkie était en panneEvidemment il ne recommande pas de tenter de refaire l’exercice. C’était une autre époque et il faut aller voir le film pour l’admettre.

Il l'a tourné avec ce qui restait du tournage de Si c’était à refaire avec Catherine Deneuve (1976) et qu'il aurait dû logiquement rendre à Kodak. 300 m de pellicule c’est l’équivalent de 10 minutes de film. Il en a profité pour réaliser ce projet qu'il murissait depuis longtemps : un film en un seul plan-séquence où la caméra traverserait Paris à très grande vitesse, de la porte Dauphine au Sacré-Coeur,  embarquée sous la calandre de la voiture d’un homme qui conduit comme un fou parce qu’il est en retard à un rendez-vous. Il deviendra un film à lui tout seul C’était un rendez-vous (1976).
Lelouch n’est pas un homme du passé. Il n'est pas opposé aux moyens modernes. Un selfie c’est quand on veut se souvenir d’un moment de bonheur fait-il dire à un de ses personnages. Vous vous souvenez peut-être de lui, sortant son smartphone à l’enterrement de Johnny Hallyday. Il est le seul réalisateur français à avoir fait un film avec un smartphone et il jure qu’il ne tournera plus qu’avec cet appareil qui a complètement libéré sa créativité. Le film s’appellera La vertu des impondérables et sa sortie est prévue pour la fin de l’année.

En attendant allez voir Les plus belles années d’une vie, avec Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée … et Antoine et Souad, les enfants du film Un homme et une femme devenus (très) adultes depuis, avec eux aussi 50 ans de plus.

C’est la première fois qu’un metteur en scène peut retrouver ses acteurs dans la même histoire tant d'années après. Il a manifestement raison de s'accrocher au nombre 13 comme porte bonheur qu'il peut écrire comme synonyme de "très". Claude Lelouch a voulu faire un film solaire, témoignant qu'il n’y a pas que des inconvénients à se rapprocher de la ligne d’arrivée. On est des fabricants de miracle… quand ça marche.

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