jeudi 20 juin 2019

Tête de tambour de Sol Elias

Incontestablement je n'aurais pas découvert Tête de tambour sans l'intermédiaire du groupe des 68 premières fois. Je dois être honnête, ce type de roman n'est pas ma "came". Il est très difficile à lire quand on a un emploi du temps surchargé comme le mien.

Ce n'est pas une lecture qui vous emporte et vous fait rêver. C'est un témoignage, par personne interposée, mais qui a très bien connu le personnage principal, qui éclaire sur les souffrances de quelqu'un qui a été diagnostiqué schizophrène.

Sol Elias aurait pu choisir la voie du documentaire. Elle a préféré le roman et elle a eu raison car elle ne prétend pas à restituer une réalité totalement exacte. Sa rigueur nous fait néanmoins percevoir l'enfer que son oncle aura enduré.

Ce roman, qui est magnifiquement porté par une écriture rigoureuse, néanmoins dialoguée, fait partie de ces livres "nécessaires" auxquels il faut consacrer un certain temps de lecture. Quoiqu'il en soit je suis heureuse de l'avoir eu entre les mains. Je sais qu'il existe. Je peux le recommencer et y revenir.

Ils ne m'avaient pas tué quand ils avaient vu mon visage cyanosé de bébé tenu pour mort à la sortie du ventre de la mère. Anaël aurait pu leur en être reconnaissant mais au contraire, il va décider de leur faire payer le prix fort (p.18) avant de prendre une seconde décision, celle d'écrire partout, sur tous les supports possibles et tout le temps.

Son excuse alors est peut-être ce premier constat, posé par Anna-Sol, sa soeur jumelle, d'un enfant hypersensible, hyperémotivité, hypersusceptible (p.21) : j'étais trop de tout, ou trop de rien.

Il n'est pas nécessaire d'être psychiatre pour comprendre le phénomène : le jeune homme se sent pourrir et il pourrit la vie de son entourage. Tout est en décomposition, à commencer par son passé qu'il qualifie de "pourri" (p.21). Plus tard on comprendra qu'il n'est pas le seul dans cette famille où les têtes pourrissantes aimaient bien fleurir (p.61).

Le récit que nous fait Sol Elias ne respecte pas la chronologie. Elle nous prévient (p.39) : pas de continuum possible, la linéarité achoppe. C'est après nous avoir présenté les grands traits de son oncle qu'elle nous relate le chantage de sa mère : la débarrasser très vite de tout ce qu'il lui lègue ou c'est elle qui fera le grand ménage. L'oncle a en effet tenu à offrir en héritage à sa nièce chérie tout ce qu'il faut pour qu'elle écrive le livre qu'il n'a jamais pu faire (p.32).

De fait, la jeune trentenaire érudite saura tirer la substantifique moelle de ces bouts de papier surchargés de gribouillis et accumulés en quarante ans de souffrance. Elle exhausse son voeu et probablement démarre une carrière d'écrivain parallèle à celle qu'elle poursuit au Quai d'Orsay, où l'on comprend qu'elle assume, comme son conjoint, une fonction importante, alors qu'elle est devenu dans le même temps elle aussi une maman.

Quelle revanche sur la maladie et sur la généalogie puisqu'il aurait pu -bien entendu malgré lui- lui faire don du gêne de sa folie. La réhabilitation est du coup doublement réussie.

Elle raconte donc l'histoire de son oncle au fil de près de 200 pages parfois difficile à supporter. Si la toute prime enfance révèle un môme plutôt brillant, l'adolescent est vite difficile à cadrer et les copains le poussent dans les premières dérives. L'homme entreprend d'accélérer le phénomène de pourrissement en arrêtant de se laver les dents (p. 69). Surviennent les maux de tête, un premier séjour en clinique, les traitements.

Le 14 juillet 1976 sa vie s'arrête, à 28 ans, avec le diagnostic de schizophrénie (p.174) une maladie complexe, protéiforme et probablement génétique qu’un lourd dispositif médicamenteux peut aider à gérer mais pas à guérir. La liste (p.178) de la prescription m'a donné la nausée. Comment est-il possible d'avaler une telle dose de chimie ?

Il avait mise en garde sa nièce dans un éclair de lucidité (p.196) : promets-moi de les recopier mais je t'en prie, ne te mets pas en danger. C'est l'oeuvre d'un dément, c'est un terrain miné. Ne racle pas trop le fond.

Elle n'avait pas promis mais on devine qu'elle a suivi la préconisation.

Tête de tambour de Sol Elias, chez Rivages, en librairie depuis janvier 2009
Sélection des 68 premières fois

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