Avignon 2019

Ayant vu plus d'une centaine de spectacles (entre le Festival d'Avignon, le Off et même celui qu'on appelle le If) il n'était pas possible de dédier un billet à chacun, ou sinon, pendant plus de trois mois, il n'aurait plus été question d'autre chose sur le blog.
Impossible par exemple d'attendre le 1er octobre pour publier des chroniques sur la rentrée littéraire !
J'ai décidé de rassembler tout ce qui concerne Avignon sur le mois de Juillet. Etant plus approfondis que ce que j'ai écrit régulièrement cet été sur la page Facebook A bride abattue ces articles sont très longs à écrire. Je m'aperçois en ce début de septembre, alors que je viens de mettre en ligne celui qui est daté du 14 juillet, que je prends trop de retard sur d'autres sujets dont il est important de ne pas différer davantage la parution. C'est pourquoi les chroniques avignonnaises, qui ont en quelque sorte valeur d'archive, vont désormais s'insérer rétroactivement.
Je vous invite donc à scroller régulièrement pour les lire ou à utiliser la catégorie "Avignon" pour les faire apparaître. Ou encore, et ce serait le plus efficace, à entrer votre adresse mail dans le rectangle blanc "Pour recevoir par mail ... etc".

samedi 1 juin 2019

La dame céleste et le diable délicat

La mise en scène de Stéphane Cottin est au service d'une histoire très romantique que l'on pense appartenir à la littérature ... alors qu'elle fut bien réelle.

C'est d'ailleurs en voyant Bérengère Dautun interpréter la Comtesse de Ségur que Claude-Alain Planchon lui a suggéré de réfléchir à l'adaptation du livre qu'il avait publié en septembre 2014 chez Jacques Flamant éditions.

La rencontre entre le diable délicat (Claude-Alain) et la dame céleste (Gilberte) s'est produite en décembre 1982. Il a 34 ans, elle en a 70. Il est jeune médecin, elle est une figure incontournable du monde de la danse. Leurs mains se frôlent lors d’une soirée de gala à l’opéra Garnier... De cette imprévisible rencontre naîtra un amour singulier, absolu et merveilleux. Hors des sentiers battus de l’existence, un tourbillon de grâce, de beauté et de poésie emportera ces deux âmes sœurs, par delà les épreuves de la vie et de la mort.

Pour symboliser cet amour démesuré il fallait que la scène soit occupée par quelque chose de magistral. C'est une très bonne idée d'avoir pensé à des video-projections sur de grandes voiles qui, au début de la représentation, suggèrent avec simplicité et élégance, l'atmosphère d'une salle d'opéra.

Quatre chaises de velours rouge suffiront pour compléter le décor. Le metteur en scène a écarté le canapé bleu dont la mention revient régulièrement et il a eu raison. Il n'était pas nécessaire de souligner le texte à ce point. Par contre d'immenses portraits de Gilberte et de Claude-Alain s'afficheront à la fin, pour convaincre peut-être les sceptiques que cette folle histoire a bien été réelle. Elles sont en noir et blanc, pour rappeler aussi que l'épisode appartient à un passé très différent du contexte actuel. Cette histoire, qui n'a rien de banal, serait néanmoins plus facilement envisageable aujourd'hui.

Mais nous sommes en hiver 1983, à l'Opéra de Paris, le soir de la création mondiale de la dernière oeuvre d'Olivier Messiaen, Saint François d'Assise, un opéra en trois actes, d'une durée de quatre heures, pour solistes, cent cinquante choristes, et grand orchestre, sous la direction de Seiji Ozawa. 

Gilberte (Bérengère Dautun) pénètre dans sa loge pour s'installer. Elle est somptueusement vêtue, comme pouvait l'être en toutes circonstances le personnage qu'elle incarne. Claude-Alain (Alexis Béret) s'assoit derrière elle. L'ambiance est immédiatement électrique. Elle le taquinera vite à propos de son statut marital car il n'est pas encore divorcé.

Ces deux là ont la même sensibilité et ils sont réuni curieusement par la médecine et par l'écriture. Il est spécialiste d'imagerie médicale à l'hôpital américain de Neuilly. Le mari de Gilberte était un grand médecin. Il est écrivain et journaliste scientifique. Elle est critique de spectacles de danse et ses avis faisaient autorité.

Ce spectacle est indirectement un hommage à la personnalité parisienne extraordinaire et hors normes de Gilberte Cournand qui consacra sa vie à la danse, s'intéressant à toutes les formes, classiques comme contemporaines. Elle ouvrit place Dauphine en 1951 une librairie-galerie qu'elle appela La danse et où se pressaient des amateurs du monde entier. Sa collection a été léguée au Centre national de la Danse de Pantin où une salle porte d'ailleurs son nom.

Bérengère Dautun est magnifique et excelle dans ce type de rôle. Elle est somptueusement habillée par Chouchane Abello-Tcherpachian. C'est un vrai plaisir de la voir l'endosser. Les deux comédiens ont l'âge de leurs personnages. Ce sont quasiment leur double et c'est un atout supplémentaire. Leur fougue et le tumulte qui est suggéré pourraient nous faire oublier qu'on est au théâtre. Et les très belles lumières de Marie-Hélène Pinon les enveloppe harmonieusement.

Cependant je ne suis pas très à l'aise pour approfondir le sujet parce qu'il s'agit précisément d'une histoire fondée sur ce qu'ont vécu des personnes réelles et cela impose le respect. Il aurait été impensable, de toute évidence, de s'éloigner du livre pour ajouter un peu de fiction. Je pense néanmoins que la soirée y aurait gagné, dramatiquement parlant, notamment en allant plus loin dans les sentiments de jalousie que semble avoir éprouvé Gilberte à l'égard d'un homme qui n'a peut être pas totalement répondu à l'ampleur de ses émotions amoureuses et qui craignait de passer pour le gigolo de service.

Il lui offre des roses blanches accompagnées d'un seul mot, tendrement. Elle le surnomme mon diable délicat. Quelle a dû être sa douleur lorsqu'elle apprit qu'il était tombé amoureux de Juliette, une femme plus jeune qu'elle, danseuse de surcroit. L'épisode est à peine effleuré, balayé par l'annonce du cancer qui terrasse le médecin, récemment diplômé en cancérologie, et qui se pensait invulnérable.

Ils ne se séparent pas pour autant et s'écrivent abondamment. De très beaux échanges émergent des vingt ans qu'ils ont en quelque sorte partagés, que l'on doit surtout à cette femme si sensible et réaliste : Vous pourrez toujours vivre sans moi mais moi pas / Le pur amour nous dépasseLa vie est magique tant que c'est l'amour qui la consume / Ce que nous avons vécu est unique, quand je partirai je vous emporterai dans l'éternité.

La fin du spectacle dégage une profonde mélancolie. La voix de la comédienne s'accélère quand elle doit se séparer de sa librairie galerie. On devine que le temps lui est compté. Mais, très judicieusement, l'optimisme et la détermination ne quittent pas le personnage qui, dans une ultime pirouette affirme : Là où je vais, je vous emporte avec moi !
Bérengère a eu bien raison de s'emparer de cette histoire qu'elle porte superbement. J'ignore qui d'elle ou de Stéphane Cottin a pensé à Alexis Néret mais il est l'homme qui convenait.

Après Tendresse à quai et le Lauréat ... je me demande si ce metteur en scène s'attellera une fois de plus à une histoire d'amour transgénérationnelle.

La dame céleste et le diable délicat
De Bérengère Dautun
D'après Claude-Alain Planchon
Mise en scène de Stéphane Cottin
Avec Bérengère Dautun et Alexis Néret
Lumières Marie-Hélène Pinon
Du 12 avril au 23 juin 2019
Jeudi Vendredi Samedi 19h - Dimanche 17h
Au Studio Hébertot
78 bis Boulevard des Batignolles - 75017 Paris
01 42 93 13 04

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