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Comme promis les 70 articles des spectacles vus aux festivals d'Avignon In, Off et If ont été publiés (mois de juillet). Ont suivies les critiques de la rentrée littéraire (mois d'août). Le rythme de publication a repris un rythme normal à partir de septembre avec l'alternance culturelle/culinaire habituelle.

lundi 19 juillet 2021

Thélonius et Lola mis en scène par Zabou Breitman au Chêne noir pour le Festival d’Avignon Off 2021

Il n’y a pas de dimanche qui tienne, je me suis levée de bonne heure le 18 juillet pour aller voir à 10 heures ce Thélonius et Lola dont on m’avait dit le plus grand bien (et comme on a eu raison !).

Mon mérite n’est pas très grand car je loge à deux pas du Chêne noir. Une fois n’est pas coutume, je n’ai pas eu besoin de sortir le vélo.

Le mystère des badges est éclairci. Ce sont toutes les façons de dire ouaf–ouaf dans diverses langues que j’ai vues sur les vestes des festivaliers sans oser leur en demander la signification. Voilà qui réjouirait Pépito Mateo. Il faut que je lui en transmettre un.

Thélonious et Lola a été créé à la Maison de la culture d’Amiens en octobre 2019 et a pas mal tourné jusqu’en février 2020. Le spectacle a récemment été repris à la Comédie de Picardie avant d’être présenté au Chêne noir. Il est déjà programmé à la rentrée à Compiègne, Lieusaint, Saint-Étienne, Albertville et Macon.

On pourrait dire que c’est l’histoire d’une fille –pas si petite que ça– qui fugue un soir et rencontre un chien–chanteur, sans collier ni vrai domicile, et qui parle chien, chat et français.
Lola est interprétée par Sarah Brannens. Elle était la fragile Ania dans la Cerisaie de Nicolas Liautard et je l’avais applaudie aussi dans Hors-la-loi de Pauline Bureau. Elle joue, avec beaucoup de crédibilité, une fille de huit ans et demi. Qui n’a pas de métier, puisque, à part en Inde les enfants ne travaillent pas.

Le chien des rues (excellent Charly Fournier) slame sur une musique aux accents tziganes. J’aboie, je cours, je vole (…). Je voudrais un peu d’amour dans ma niche–niche niche (et on pense à Joey Starr). Dommage qu’il soit sonorisé. Sa voix est agréable, mais elle vient de nulle part, comme dématérialisée. Il chante sur une musique qui me semble familière, et pour cause puisque j’ai appris depuis qu’elle a été composée par le violoniste Éric Slabiak (le leader du groupe Josef Josef dont j’ai assisté au concert samedi et dont je parlerai à la fin de ce billet).

Qu’on soit enfant ou adulte il est facile de se projeter le personnage si naturel de Lola. Elle se comporte avec bienveillance avec Thélonius, qui représente l’étranger, celui qu’on désigne désormais par le terme de « migrant ».
La rencontre a lieu dans un univers graphique formel, loin du naturalisme, propice à l’évasion, et à la découverte de cette histoire parce que la scénographe, Salma Bordes (dont j’avais vu le travail notamment pour La mort de Tintagiles n’a pas cherché à faire une réplique de la vie–vraie mais une interprétation décalée, donc une évocation. Le moment où les deux compères se parlent dans la nuit et que l’on voit juste leurs paires d’yeux rouler des pupilles est très réussi. Et celui où, assis sur une branche d’arbre, ils contemplent la ville, est d’une sublime beauté. Zabou Breitman a eu raison de faire ce choix de mise en scène en argumentant que lorsqu’un personnage nous dit qu’il fait ceci ou cela on le croit. parce que c’est le miracle du théâtre, quand il est bien fait.

Thélonius est bougon. La chapka lui bat chaque côté du visage comme des oreilles. Il traîne un caddie plein d’objets hétéroclites. Les dialogues sont de petits bijoux. J’avais pas remarqué que vous étiez un chien. Je parle pas chien : c’est vous qui parlez français. Je me sens pas bien dans mes poils. Tout est occasion de jouer sur les mots, de prendre les expressions au pied de la lettre, de tordre les idées reçues.

On peut (et on le doit) questionner la vérité, la peur et les a priori. Une grande poésie se dégage au fil du déroulement, sans empêcher la montée d’une tension dramatique car on comprend que derrière ses fanfaronnades (il prétend qu’il a un contrat, pour écrire pour un autre chanteur, célèbre, et que pour cela il doit prendre le bus pour Londres), se cache une grande misère. Quand il se plaint d’être victime de rumeurs je pense à No et moi, elle aussi intime d’exclusion, en ayant oublié que Zabou Breitman en a assuré l’adaptation cinématographique.

On comprend qu’on ne peut pas tout expliquer. La réponse est le malheur de la question. Mais on retiendra qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Les saluts chorégraphiés comme une danse enthousiasment le public. Thélonius et Lola est un spectacle au poil !

Serge Kribus est comédien et auteur. Il a reçu en 2006 le prix théâtre de la SACD pour l’Amérique, qui fut nominé aux Molières en 2006. Il anime depuis plus de 20 ans des ateliers d’écriture dans des établissements scolaires. Les histoires que nous racontons ne sauvent pas le monde. Elles n’apportent même aucune solution, je ne crois pas qu’elles sont faites pour ça, dit-il. Mais elles nous permettent l’essentiel. Nommer les événements vécus ou traversés de manière à ne pas les subir. Par ce partage, elles nous accompagnent et nous aident à avoir envie de continuer et parfois nous ouvrent l’accès à l’idée du choix.

On retrouve la sensibilité de Se souvenir des belles choses, le premier long-métrage (2001) de Zabou Breitman, récompensé par trois César mais également celle des Hirondelles de Kaboul (2019). Il est prévu qu’à l’automne 2022 Zabou Breitamn créé une comédie musicale d’après Zazie dans le métro de Raymond Queneau à la Maison de la culture d’Amiens.

Article extrait d’une publication intitulée "Avignon Thelonius et Lola, Josef Josef et les spectacles vus le 19 juillet aux Halles, à la Chartreuse et à la Luna".

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