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Comme promis les 70 articles des spectacles vus aux festivals d'Avignon In, Off et If ont été publiés (mois de juillet). Ont suivies les critiques de la rentrée littéraire (mois d'août). Le rythme de publication a repris un rythme normal à partir de septembre avec l'alternance culturelle/culinaire habituelle.

lundi 19 juillet 2021

Avignon Thelonius et Lola, Josef Josef et les spectacles vus le 19 juillet aux Halles, à la Chartreuse et à la Luna

 Il n’y a pas de dimanche qui tienne, je me suis levée de bonne heure le 18 juillet pour aller voir à 10 heures ce Thélonius et Lola dont on m’avait dit le plus grand bien (et comme on a eu raison !). Mon mérite n’est pas très grand car je loge à deux pas du Chêne noir. Une fois n’est pas coutume, je n’ai pas eu besoin de sortir le vélo.

Le mystère des badges est éclairci. Ce sont toutes les façons de dire ouaf–ouaf dans diverses langues que j’ai vues sur les vestes des festivaliers sans oser leur en demander la signification. Voilà qui réjouirait Pépito Mateo. Il faut que je lui en transmettre un.

Thélonious et Lola a été créé à la Maison de la culture d’Amiens en octobre 2019 et a pas mal tourné jusqu’en février 2020. Le spectacle a récemment été repris à la Comédie de Picardie avant d’être présenté au Chêne noir. Il est déjà programmé à la rentrée à Compiègne, Lieusaint, Saint-Étienne, Albertville et Macon.

On pourrait dire que c’est l’histoire d’une fille –pas si petite que ça– qui fugue un soir et rencontre un chien–chanteur, sans collier ni vrai domicile, et qui parle chien, chat et français.

Lola est interprétée par Sarah Brannens. Elle était la fragile Ania dans la Cerisaie de Nicolas Liautard et je l’avais applaudie aussi dans Hors-la-loi de Pauline Bureau. Elle joue, avec beaucoup de crédibilité, une fille de huit ans et demi. Qui n’a pas de métier, puisque, à part en Inde les enfants ne travaillent pas.

Le chien des rues (excellent Charly Fournier) slame sur une musique aux accents tziganes. J’aboie, je cours, je vole (…). Je voudrais un peu d’amour dans ma niche–niche niche (et on pense à Joey Starr). Dommage qu’il soit sonorisé. Sa voix est agréable, mais elle vient de nulle part, comme dématérialisée. Il chante sur une musique qui me semble familière, et pour cause puisque j’ai appris depuis qu’elle a été composée par le violoniste Éric Slabiak (le leader du groupe Josef Josef dont j’ai assisté au concert samedi et dont je parlerai à la fin de ce billet).

Qu’on soit enfant ou adulte il est facile de se projeter le personnage si naturel de Lola. Elle se comporte avec bienveillance avec Thélonius, qui représente l’étranger, celui qu’on désigne désormais par le terme de « migrant ».
La rencontre a lieu dans un univers graphique formel, loin du naturalisme, propice à l’évasion, et à la découverte de cette histoire parce que la scénographe, Salma Bordes (dont j’avais vu le travail notamment pour La mort de Tintagiles n’a pas cherché à faire une réplique de la vie–vraie mais une interprétation décalée, donc une évocation. Le moment où les deux compères se parlent dans la nuit et que l’on voit juste leurs paires d’yeux rouler des pupilles est très réussi. Et celui où, assis sur une branche d’arbre, ils contemplent la ville, est d’une sublime beauté. Zabou Breitman a eu raison de faire ce choix de mise en scène en argumentant que lorsqu’un personnage nous dit qu’il fait ceci ou cela on le croit. parce que c’est le miracle du théâtre, quand il est bien fait.

Thélonius est bougon. La chapka lui bat chaque côté du visage comme des oreilles. Il traîne un caddie plein d’objets hétéroclites. Les dialogues sont de petits bijoux. J’avais pas remarqué que vous étiez un chien. Je parle pas chien : c’est vous qui parlez français. Je me sens pas bien dans mes poils. Tout est occasion de jouer sur les mots, de prendre les expressions au pied de la lettre, de tordre les idées reçues.

On peut (et on le doit) questionner la vérité, la peur et les a priori. Une grande poésie se dégage au fil du déroulement, sans empêcher la montée d’une tension dramatique car on comprend que derrière ses fanfaronnades (il prétend qu’il a un contrat, pour écrire pour un autre chanteur, célèbre, et que pour cela il doit prendre le bus pour Londres), se cache une grande misère. Quand il se plaint d’être victime de rumeurs je pense à No et moi, elle aussi intime d’exclusion, en ayant oublié que Zabou Breitman en a assuré l’adaptation cinématographique.

On comprend qu’on ne peut pas tout expliquer. La réponse est le malheur de la question. Mais on retiendra qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Les saluts chorégraphiés comme une danse enthousiasment le public. Thélonius et Lola est un spectacle au poil !

Serge Kribus est comédien et auteur. Il a reçu en 2006 le prix théâtre de la SACD pour l’Amérique, qui fut nominé aux Molières en 2006. Il anime depuis plus de 20 ans des ateliers d’écriture dans des établissements scolaires. Les histoires que nous racontons ne sauvent pas le monde. Elles n’apportent même aucune solution, je ne crois pas qu’elles sont faites pour ça, dit-il. Mais elles nous permettent l’essentiel. Nommer les événements vécus ou traversés de manière à ne pas les subir. Par ce partage, elles nous accompagnent et nous aident à avoir envie de continuer et parfois nous ouvrent l’accès à l’idée du choix.

On retrouve la sensibilité de Se souvenir des belles choses, le premier long-métrage (2001) de Zabou Breitman, récompensé par trois César mais également celle des Hirondelles de Kaboul (2019). Il est prévu qu’à l’automne 2022 Zabou Breitamn créé une comédie musicale d’après Zazie dans le métro de Raymond Queneau à la Maison de la culture d’Amiens.
Lundi 19 juillet, à 11 h du matin, se joue Incandescences au Théâtre des Halles. J’étais impatiente de le voir parce qu’il est programmé à l’Azimut (Chatenay-Malabry) les 17 et 18 janvier prochains. C’est le troisième volet d’une trilogie intitulée « Face à leur destin » mais il peut tout à fait être vu indépendamment.

Hasard de l’attribution des places, qui sont numérotées dans ce théâtre (je n’ai jamais compris l’intérêt de cette pratique qui occasionne des trous quand les spectateurs ne viennent pas et qui impose de se lever sans cesse pour laisser s’installer les retardataires des places centrales) je suis en bout de rang, ce qui va me permettre d’étendre mes jambes (certains autres théâtres sont à cet égard très inconfortables). Par contre, j’ai la malchance d’avoir un voisin qu’il a fallu rappeler à l’ordre pour le masque … sans effet puisqu’il le retirera définitivement, n’ayant fait semblant que le temps d’entrer dans la salle.

Le spectacle commence avec Virgil, debout sur le plateau nu, qui raconte le coup de foudre de ses parents, alors qu’on devine que son père et sa mère se trouvent derrière lui, sur la toile où seront régulièrement projetées les vidéographies parfois hypnotiques de Nicolas ClaussOn dirait des photos mais on comprend qu’il s’agit de films au moment où par exemple la mère de Virgil baisse une paupière en guise d’approbation aux paroles du jeune homme. Voulant témoigner de la puissance de leurs sentiments il précise :  je suis né de cette incandescence.

Le titre est au pluriel parce que chaque histoire de chacun des jeunes qui sont sur la scène en est une. C’est du théâtre et ce n’est pourtant pas de la fiction.  Enfin pas complètement. Ahmed Madami a rencontré et auditionné, une année durant, une centaine de filles et de garçons issus de la troisième génération de l’immigration post-coloniale et résidant dans des quartiers populaires. L’écriture du spectacle ne commença qu’après ce collectage et une fois que les 9 comédiens (non professionnels mais qui le deviennent par le travail) ont été choisis. Il faut saluer le résultat car tous les mots sont vrais et sonnent justes. Hélas, a-t-on envie d’ajouter parce qu’aucune de ces vies n’a été facile jusqu’à maintenant.

C’est leur rendre justice que de mentionner leur nom sur la fiche technique au-dessus de ceux du metteur en scène et des autres membres des équipes artistique et technique : Aboubacar Camarade, Ibrahima Diop, Virgil Leclair, Marie Ntotcho, Julie Plaisir, Philippe Quy, Mermouha Rahmani, Jordan Rezgui et Isabella Zak.

On est tout de suite dans le bain, leur bain, et c’est très fort. Que ce soit Julie, le bébé « accident », comme elle le dit elle-même, qui ne sait pas lequel de ses pères est le biologique mais qui ne fera jamais de test de paternité. Aboubacar dont l’énumération des prénoms de ses 21 frères et sœurs donne le tournis. Ils sont 9 sur la scène à partager avec nous, et par bribes, les récits déjà bien remplis de leurs vies ordinaires qui ne le sont pas du tout. 

Beaucoup d’émotions surgissent comme un bouillonnement. Le point commun de ces jeunes, c’est la vitalité avec laquelle ils se jettent dans l’action. Même le plus calme d’entre eux, l’ancien geek capable de rester scotché 15 heures durant devant un jeu vidéo, nourri par bouchées par sa mère inquiète. Leur témoignage est bouleversant parce qu’il est exempt de révolte. Comme le dit Jordan avec fatalisme, il y a la loi et il y a la vie, quitte à être hors-la-loi.

Je ne sais pas si c’est par philosophie qu’ils ne sont pas dans la pure révolte ou si c’est l’effet du théâtre. Car témoigner est une expression forte.

Derrière chacun il y a des moments sombres et de purs éclats de lumière. L’une d’elles réalise que dans sa famille, on est violée de mère en fille. La confidence arrive sans être soutenue par la moindre musique. Mais plus tard la même comédienne chantera un Ave Maria de toute beauté.

Ils ont vécu des drames, un kidnapping, plusieurs viols … Ils se plient au poids des traditions, ou plutôt ils sont pliés par elles. Quitte à subir un mariage forcé, même si tu es un garçon. Quitte à se taire plutôt que de risquer la honte du quartier et de toute ta famille. Ils supportent la loi du « quartier » où porter un jean moulant est carrément un acte de bravoure. Alors imaginez la bombe que pourrait être la révélation d’une orientation sexuelle qui irait à l’encontre de la conformité sociale … Ils participent eux-mêmes au système qu’ils dénoncent, vivant sur le qui-vive dès que leur petite soeur dépasse l’âge de 14 ans.

Et pourtant ils ont gardé intacte une part de romantisme qui transpire dans leurs échanges bombardés à coups de SMS bourrés d’émoticômes au cours d’une scène très visuelle. Ce n’est pas par hasard s’ils dansent sur la musique des Rita Mitsouko, et s’ils chantent que tous les mots d’amour sont dérisoires, leurs maux ne le sont pas.

Il faut les écouter pour comprendre ce que peut cacher l’arrogance que l’on reproche parfois à une jeunesse qui reste soumise au diktat de la réputation. Sur le plateau ils dégagent de la noblesse. Ils s’expriment sans filtre mais avec élégance. Ils pourraient candidater maintenant à des concours d’éloquence. Une fois résolue la question fondamentale : Quand allons-nous vivre dans le présent et changer l’avenir ? Et comment ?
Incandescences est à voir deux fois. La première pour entendre leur parole. La seconde pour prendre du recul et se réjouir avec eux de leur vitalité et les libérer de la case dans laquelle, telles des chenilles, ils se transformeront en papillons.
Elliot Jenicot commence dans un fauteuil de velours chocolat, le dos calé contre un coussin rouge, assis sous un œillet ou une rose rouge qu’il n’utilisera d’ailleurs jamais. Il a choisi une chanson de Mireille Mathieu pour lancer son spectacle parce qu’elle lui donne foi en lui.

Je me suis fait tout seul et je me suis raté. Je me faisais mal en croyant bien faire. Le voilà maintenant debout sur le vaste plateau. Les rires sont immédiats non pas tant en raison des jeux de mots mais de l’espèce de candeur naïve de l’homme et de la tendresse qu’il dégage, suscitant l’empathie. On a envie de le prendre dans nos bras, de nous attabler avec lui pour boire un verre.

On met un moment à reconnaître le texte de Raymond Devos qui pourtant est joué à la lettre près. Quelle prouesse de faire oublier l’humoriste en costume bleu, son phrasé particulier et ses instruments de musique. Elliot Jenicot démontre qu’un bon texte peut connaître plusieurs interprètes, pourvu que ceux-ci soient à la hauteur.

Il restitue à merveille toutes les voix qu’il a dans la tête. Plus tard Il imitera celle du metteur en scène et deviendra un labrador aux aguets dans le célèbre sketch du chien. Il fait aussi bien celui qui ne fait rien. Mine de rien, ce n’est pas si simple d’être successivement mime et ventriloque. Son aisance corporelle est un atout supplémentaire. On n’a pas de mal à suivre, quel que soit le registre, franchement drôle ou tragique, absurde ou surréaliste.

Combien de temps les artistes se tiendront-ils encore debout sur la planche pourrie de la culture avant de couler avec les subventions et réapparaître aussi sec ? Les fous ne sont plus ce qu’ils étaient, … le titre du spectacle est emprunté à l’émission de radio parodiée par Devos. Les paroles du grand auteur n’ont rien perdu de leur puissance humoristique.

 Le soleil tape dur alors que je me rends à la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon pour assister à Royan, la professeure de français. Aucun fléchage ne permet de repérer le moment où il convient de quitter la route principale pour monter dans le centre ville. Je confonds avec le Fort Saint André où personne ne pourra me renseigner.

J’imagine qu’il va de soi que le public sait et qu’il n’est pas nécessaire de flécher, ni hors les murs, ni à l’intérieur de la chartreuse. Il était cependant inutile de se précipiter puisque la représentation commencera avec 15 bonnes minutes de retard.

Nicole Garcia avait insisté au cours de la conférence de presse. Il ne faut surtout rien révéler de la pièce. Je ne comprends pas pourquoi parce qu’en fait l’intrigue est limpide mais sans doute voulait-elle préserver l’image de son personnage.

Et pourtant le résumé officiel agit comme le spot que l’officier de police pourrait diriger sur cette femme si elle était en position de garde à vue : C’est une belle fin d’après-midi à Royan, une femme rentre chez elle, venant du lycée où elle enseigne le français, quand elle perçoit les signes de la présence d’un couple, là-haut, sur son palier (le public remarque une ombre parfois mais jamais deux). Bien qu’ils ne parlent pas, elle les reconnaît. Ce sont les parents d’une de ses élèves. Elle ne veut pas les voir, pétrifiée tant par sa détermination que par les souvenirs qui la traversent. Dans ce double effort pour dire et mettre à distance une tragédie, elle parle de Dalila (j’ai toujours entendu Daniela) telle qu’elle l’a vue et beaucoup aimée et, plus encore, d’elle-même.

Partant d’un fait divers, le suicide d’une adolescente victime de harcèlement scolaire, la romancière et dramaturge Marie NDiaye a composé un monologue intérieur écrit spécialement pour la comédienne en instillant quelques éléments physiques ou biographiques.

Le dispositif scénique est complexe, à la fois entrée d’immeuble avec son mur de boites aux lettres, son hall et ses escaliers, mais aussi une évocation de la salle de classe. La mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia en utilise toutes les ressources.

Sortez de ma vie. Je vous veux morts, délivrée de vous. Je ne suis pas une sainte. Je ne vous aime pas. Le texte écrit pour la comédienne ne lui donne pas un rôle sympathique. S’il est un exercice de style et donc un défi à relever, il n’apporte pas d’idées neuves dans les préoccupations sociétales en matière de harcèlement et de prévention des souffrances qu’endurent certains collégiens et lycéens. Il est probable qu’on ne s’en souvienne pas longtemps, bien qu’il soit signé par une lauréate du Goncourt.

Son intérêt est davantage de permettre à Nicole Garcia de déployer son art de l’interprétation pour incarner une sorte de Médée moderne, quitte à se faire détester car il n’est pas commode d’habiter une femme qui ose fièrement revendiquer sa liberté de pensée et d’action.

La question de la culpabilité, assumée voire revendiquée dans Coupables, interrogée dans Terreur, est ici écartée, laissée au libre-arbitre du spectateur qui ressort secoué par les justifications de Gabrielle. On peut porter le prénom d’un ange et être un monstre. Sacré, peut-être …
Royan, professeure de français, fera couler beaucoup d’encre car le spectacle part pour une longue tournée. Les parisiens pourront le voir du 17 janvier au 3 février 2022, à l’Espace Cardin.
Grand bien m’a fait de m’accorder ensuite  une pause dans les jardins de la Maison Bronzini, tout près du cactus qui me rappelle le Mexique. Leurs pâtisseries sont délicieuses. Elles sont au même prix à emporter ou consommées sur place, servies par la charmante Pauline qui ajoutera un grand verre d’eau fraîche.
Le spectacle que je devais voir ensuite était en relâche et j’ai donc eu un trou dans mon emploi du temps jusqu’à 21 h 35 avant d’assister à la création mondiale des Raisins de la colère à La Luna.
Depuis le film de John Ford en 1940 avec Henry Fonda, réalisé du vivant de John Steinbeck, jamais les ayants droits de John Steinbeck n’ont autorisé la moindre adaptation complète de ce roman au cinéma ou au théâtre ! Trois ans d’efforts tenaces et de discussions ont permis de vaincre toutes les appréhensions et de franchir des obstacles incroyables pour parvenir à présenter une adaptation de ce roman sur une scène française. Première mondiale donc !

Après avoir adapté en 2011 L’Or de Blaise Cendrars, qui décrivait l’authentique odyssée du suisse, Johann August Suter, vers les Etats Unis naissants du XIXème siècle, Jean-Jacques Milteau (pour la direction musicale) et Xavier Simonin (pour le texte et la mise en scène) ont voulu se pencher sur le chef d’oeuvre de Steinbeck évoquant les Etats Unis du XXème siècle et la grande migration interne du Dust Bowl vers la Californie.

L’histoire commence dans le noir absolu pour permettre aux spectateurs de mieux imaginer le cadre que la famille Joan va devoir abandonner. Les terres rouges et les sombres terres grises de leur ferme située en Oklahoma, sont devenues vertes au printemps lorsque le maïs a poussé. Mais la férocité du soleil et la violence des orages a compromis les récoltes et le sol n’est plus que poussière. Les terres sont justes bonnes à être convoitées par les grandes firmes bancaires qui y feront de la culture intensive et mécanisée. Que peuvent faire les fermiers ruinés ?

La lumière montera doucement, ainsi que la musique, et le public impuissant assistera à leur exode en suivant la route 66, la grande route de la fuite et des migrations vers une terre soit disant promise, qui ne révèlera que désillusions et exploitation économique et humaine. Vont alors se succéder des épisodes de générosité et de mesquinerie, de fol espoir à l’évocation de cueillir un fruit juteux pou apaiser sa faim, d’amour et de résignation … jusqu’à ce que se rompe le fil mince séparant la faim de la colère.

Xavier Simonin occupe la position du conteur. Il est en connivence réciproque avec les trois musiciens qui sont sur la scène et qui expriment beaucoup d’émotions avec leurs attitudes muettes, … et leur musique. L’harmonie est parfaite entre eux quatre. Les musiciens ont une présence très juste. Stephen Harrison (contrebasse, violon et chant), Claire Nivard (guitare et chant) et Glen Arzel (multiples-instrumentiste et chant) qui jouera en alternance avec Manu Bertrand, ne sont pas que des exécutants mais de vrais personnages. Ils portent d’ailleurs des costumes (d’Aurore Popineau) qui rappellent l’époque.

Les effets d’échos avec les enjeux actuels sont saisissants de prémonition et tendent un miroir fulgurant sur notre époque. Il est déjà question de désastre écologique, de crise économique, de violence sociale et bien sûr de migration. Cette pièce est tristement d’actualité même si le travail des artistes transcende le drame en un superbe cantique.

Quelques objets suffisent à camper le décor. Les lumières sont sobres et précises. On est presque dans une ambiance de feu de camp qui convient au propos. Une seule chose m’a dérangée, la sonorisation du comédien qui me semble excessive pour une salle aussi modeste que celle de la Luna. Est-ce pour lui permettre de soutenir sa voix lorsque jouent les musiciens ? Toujours est-il qu’il prend parfois des intonations « anormales », trop fortes et comme dématérialisées puisque le son ne semble pas sortir de son corps. Et les effets d’écho sont un peu trop puissants, lui faisant alors perdre l’humanité de sa position de conteur.
Pour finir je voudrais dire quelques mots de Josef Josef dont le concert est programmé à 21 h 50 au Théâtre du Roi René et qui est un excellent choix pour clôturer une journée de festival comme je l’ai fait samedi denier.

Josef Josef fait référence à une chanson yiddish écrite par Nellie Casman en 1923 : Yossel Yossel... Lorsque le père d’Eric Slabiak entendait cet air-là, son visage s’illuminait parce que c’était une de ses chansons préférées.Voilà pourquoi il a choisi de nommer ainsi son nouveau groupe.

Il assure le violon et le chant et s’est entouré de Frank Anastasio, Guitare & chant, Dario Ivkovic, Accordéon, Rémi Sanna, Batterie et Jérôme Arrighi, Basse, qui sont tous des musiciens ayant joué avec les plus grands chanteurs de notre temps. Le groupe aura donné le meilleur de lui-même avec presque une vingtaine de morceaux qui ont tous réjouit le public de ce soir. 
Chacun des cinq musiciens occupe chacun dans un cercle de lumière. Le violon commence. L’air est familier. C’est Opinka Hora de Mana. L’accordéon et la guitare prennent la suite avant que la batterie et que la basse ne s’y mettent. On se retient de danser. On imagine et c’est déjà très bien. Les musiciens ralentissent puis le violon reprend et j’entends les premiers claquements de mains, encore discrets. Si on dansait, la tête nous tournerait.

Éric Slabiak exprime sa joie de retrouver le public à qui il dédie la prochaine chanson, A Glezele Lekhayn en levant symboliquement un petit verre à la vie pour célébrer le retour de la lumière. Le groupe enchaîne avec Unter Dayne Vayse Shternsous les étoiles blanches, mes larmes coulent dans ta main. Le texte a été écrit en 1943 dans le ghetto de Vilno. L’accordéon résonne en notes cristallines mais on est davantage dans la mélancolie et si l’on voulait danser ce serait une valse.

Les lumières deviennent orangées et le rythme s’affole soudain. C’est une course avec un mélange de joie et de gravité, propre au tempérament tzigane. Les instruments dialoguent entre eux et la musique est entraînante car bien sûr il n’est pas question de céder à la mélancolie.
On dit en yiddish qu’une femme est Belle comme la lune, Sheyn Vi Di Levone. On pourrait aussi dire d’une autre qu’elle est aussi moche que la nuit car on peut tout dire dans cette langue. C’est une chanson de séducteur qui alterne les parties chantées et morceaux joués.

Voilà Hora Lui Buca où l’accordéon impose une nouvelle fois le tempo avant que le violon ne reprenne l’ascendant. Frank Anastasio annonce ensuite Sila Kale Bal qui est une chanson des tziganes de Serbie. Je suis fou d’amour pour elle, chante-t-il de sa voix profonde alors que la batterie se fait caressante.

Vos is gevein, autrement dit ce qui est passé est passé et n’est plus. L’ambiance est plus grave, alors que résonnent les tambours. C’est la philosophie de vie tzigane. On remet vite la sauce avec Balkanski Colek qui est une vraie cavalcade.

Eric raconte alors l’histoire d’un veau, ligoté à une charrette que son propriétaire mène à l’abattoir. Tu pleures ? lui demande-t-il. Si tu étais né hirondelle, tu aurais pu voler au-dessus de nos têtes. Mais ainsi va la vie, tu es né veau et moi, pour gagner ma vie, je dois te vendreC’est la vision de la fatalité et Das Kelb est très connu. Il a été chanté par Claude François en 1964 en français sous le titre Donna, donna.  Eric Slabiak se doute que nous connaissons l’air et dirige la plus belle chorale yiddish du festival malgré nos masques qui nous font chanter en sourdine.
Ani Mei Si Tinerlea nous entraîne dans une fête de village. Avec Calusul la virtuosité du violon est époustouflante et on a envie taper du pied sur un plancher. Les autres musiciens ne sont pas en reste. Chacun compte double.

Nous sommes de nouveau entraînés à taper dans les mains avec O’Djila qui témoigne d’une belle connivence entre eux. Sirba Dili grimpe en un ultra crescendo ponctué de cris. Le public réclame le rappel.
Ils ne sont plus que trois pour interpréter Dobri Dien Romale, un champ tsigane de Russie, qui est une mise en garde : n’oublie pas l’endroit d’où tu viens, n’oublie pas qui tu es.

Il y aura aussi à la toute fin Sanie cu zurgale, qui lui aussi a été composé par Richard Stein (en 1937) qu’Edith Piaf enregistra en 1953 sous le titre Johnny tu n'es pas un ange sur des paroles de Francis Lemarque. Certes ce ne sont que des garçons, une moitié de parité, comme ils se présentent mais on aime ce Josef Josef mais on les aime sans réserve. 

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