vendredi 16 juillet 2021

Je ne cours pas, je vole d’Elodie Menant au Roi René pour le Festival d’Avignon Off 2021

Quand on sait combien j’avais été enthousiaste dès les premiers jours de représentation de Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ? en 2018 on peut s’étonner que je ne découvre Je ne cours pas je vole qu’aujourd’hui au Théâtre du roi René, à 15 h 20 …

… mais l’horaire était en compétition avec d’autres spectacles dans ce festival que je vis à une allure marathonienne.

 Qu’Elodie Menant effectue un virage à 180° pour écrire sur le sport ne risquait pas de m’étonner. Elle m’avait confié cet été 2018 qu’elle aimerait faire aboutir un autre projet, dans un registre totalement différent, dont le titre provisoire était alors Athlètes, qu’elle avait imaginé à propos d'une jeune femme (asthmatique) qui court le 800 mètres et dont on suit le parcours.

A l’époque Arletty prenait toute la place. Nous avions discuté, dans ce même théâtre du Roi René. Je lui avais prédit un Molière. Je l’avais sous-estimée, il y en eut deux, attribués en 2020 (Molière de la révélation féminine, évidemment, et Molière du Spectacle musical). Cette reconnaissance de la profession a sans doute un peu aidé le projet à se monter et à être choisi pour représenter les couleurs du Off au cours de la soirée du 9 juillet dernier, que France 5 consacra aux festivals avignonnais, avec la Cerisaie comme spectacle du In.

Rien n’aurait été possible sans un énorme travail du corps et de chœur qui n’a connu aucune relâche pendant la crise sanitaire. Les comédiens ont répété masqués, sous la direction de la metteuse en scène très douée et très prometteuse Johanna Boyé qui, après Arletty, présente deux pièces pour lesquelles j’ai un énorme coup de coeur, Les filles aux mains jaunes (voir ci-dessus) et Je ne cours pas, je vole.

Elodie Menant s’est inspirée de l’histoire de plusieurs sportifs, réels ou fictifs, pour écrire une pièce qui puisse n’être jouée « que » par 6 comédiens qui interprètent plus d’une vingtaine de rôles. On compte autant de femmes que d’hommes. Pour les premières, il y a la nageuse Laure Manoudou qu’elle interprète elle-même. Julie Linard (que je pense inspirée de Paula Radcliffe, elle aussi asthmatique) au tempérament fort, déterminé et acharné dont Vanessa Cailhol exprime toutes les nuances. La gymnaste russe (gymnaste (Youna Noiret) qui ne fait pas semblant de se contorsionner ou de faire le grand écart. Il est évident que chacun joue sa partition sans tricher. Si les courses sont mimées, elles restent de vraies performances physiques.

Pour les hommes on remarque le tennisman Rafael Nadal (Laurent Paolini). Le jamaïcain Usain Bolt (Olivier Dote Doevi) considéré comme le plus grand sprinter de tous les temps qui entre 2008 et 2016 a gagné dix-neuf titres olympiques et mondiaux sur vingt-et-une épreuves disputées. Haile Gebrselassie (Axel Mandron) qui est un coureur de fond éthiopien, né en 1972 et qui a remporté deux médailles d'or aux JO et huit au championnats du monde d’athlétisme sur des distances allant du 1500 au 10 000 mètres.

La mise en scène de Johanna Boyé fait revivre l’atmosphère de plusieurs Jeux Olympiques et les entraînements qui ont précédé des victoires ou de cruelles désillusions. Elle a eu de très bonnes idées pour montrer l’effort. Tout y est, les compétitions, la chambre d’appel où les athlètes restent entre eux 20 à 40 minutes à se défier du regard, les retransmissions et les commentaires sportifs, l’entraîneur odieux et maltraitant qui rappelle qu’on vise les J.O. et pas les départementales, la pression familiale ou au contraire les supplications de l’entourage à arrêter.
Elodie Menant a eu la très bonne idée de ne pas taire les fragilités physiques (en terme de santé ou de malformations) ou psychiques (pouvant aller à la phobie) de ces sportifs qui les ont dépassées pour se classer dans le « haut niveau ». Par contre il n’y est question ni d’argent (même si en gagner pour eux et leur famille est un des moteurs pour les athlètes de pays en voie de développement comme Haile Gebrselassie qui rappelle que la moitié de la population de son pays vit avec moins de deux euros par jour), ni de dopage. L’essentiel est cette envie de se dépasser, point commun -faut-il le souligner- entre sportifs et comédiens.

La succession des scènes n’obéit pas à une chronologie rigoureuse mais nous permet de considérer le parcours d’un athlète, quel qu’il soit, d’une façon plus intime que du point de vue strict de la performance. Elodie Menant pointe que faire du sport à haute dose n’est pas un rêve de petite fille. On peut être gymnaste parce qu’on a été recrutée dans une école maternelle pour faire gagner des médailles à son pays, la Russie, et être quasiment analphabète parce qu’on n’a pas eu le temps de suivre des études.

On peut être championne multi-récompensée et détester l’eau. Les confidences de Laure Manaudou ne sont pas très glamour. Obligée de se lever à 5h pour être à la piscine une heure plus tard et plonger dans une eau à 26°, donc froide, et avaler 16 km tous les jours, à ne rien entendre, et ne voir que des petits carreaux bleus en respirant l’odeur du chlore qui à haute dose devient un poison. Elle avoue n’avoir jamais voulu nager mais ce fut le moyen qu’elle trouva pour gagner, parce que gagner était un objectif qui n’avait pas de prix. J’ai pensé en l’écoutant à cet autre spectacle, découvert à La Manufacture en 2018, Cent mètres papillon de Maxime Taffanel.

Ces personnes hors normes n’avaient pas nécessairement un corps les prédestinant à devenir des champions. Julie est asthmatique. Usain Bolt avait une scoliose et une jambe plus courte que l’autre. Rafael Nadal est droitier mais comme il tenait sa raquette avec ses deux mains il a eu l’idée de jouer au tennis avec la gauche, ce qui lui permettait d’imprimer des trajectoires qui surprenaient ses adversaires (je l’ignorais mais l’anecdote m’amuse car j’avais mis au point ce stratagème lorsque je jouais au tennis).

Je ne cours pas, je vole apporte la preuve que le sport, c’est encaisser et se relever. Il ne s’agit pas de dépassement de soi mais de surpassement, de la passion qui devient christique tant elle est douloureuse, du conditionnement dès l’enfance, chacun ayant une bonne raison, personnelle, familiale ou politique, de ramener des médailles.

Les endomorphines libérées par l’effort et la douleur dans l’organisme sont leur carburant, comme sans doute les applaudissements aux artistes qui ne jouent pas que pour un Molière.

Article extrait d’une publication intitulée " Avignon le 16 juillet à Théâtre actuel, l’Artéphile, au Cloître Saint-Louis, au 11, au Roi René et à La Luna ".

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