samedi 24 juillet 2021

Kueissipan, un film de Myriam Verreault

 Kuessipann, qui veut dire  « à toi » en langue innue est un film que Myriam Verreault a réalisé, en s’inspirant librement du livre éponyme et quasi autobiographique de Naomi Fontaine, une enseignante de français, née en 1987 dans la communauté innue de Uashat.

Les innus font partie des peuples premiers, des autochtones amérindiens, que la colonisation européenne puis le découpage territorial ont peu à peu sédentarisés dans des réserves, au nord du Québec. Plus précisément la réserve de Uashat, à quelques kilomètres de Sept-Îles,le long de l’immense baie du Saint-Laurent, aussi large qu’une mer, où la réalisatrice a tourné la majorité des plans.

Uashat ne regroupe seulement que quelques maisons à peu près identiques à celles des quartiers pauvres du continent américain. Ici sont relégués ceux que leurs voisins blanc québécois ne considèrent pas comme leurs semblables. Dans ce contexte rude, la communauté innue se serre les coudes en suivant leurs propres règles et modes de vie, avec la volonté de préserver leur culture le plus possible.

Ça commence la nuit par les éclats de rire de deux gamines, qu’on croirait jumelles, les inséparables Mikuan et Shaniss, regardant des milliers de poissons argentés, des capelans, qui viennent d’être péchés. Elles se font la promesse d’une amitié éternelle. Leur joie de vivre est intense mais on se doute que celle-ci sera soumise à rude épreuve, ce qui fera dire à l’une d’elles Je veux juste me réveiller. J’ai l’impression qu’on a vieilli trop vite. Et juste après :Je veux juste qu’on reste ensemble.

Le tournage a été effectué dans les langues d’origines et le sous-titrage est nécessaire, y compris pour le québécois dont on s’habitue à la sonorité mais dont nombre d’expressions déroutent. Si bien que le sous-titrage n’est pas totalement suffisant. Le Québécois est riche d’expressions souvent différentes de celles  qui sont utilisées ailleurs dans la francophonie. Elles peuvent porter à confusion ou être source de quiproquos. Ainsi niaiser qui en France a une connotation négative peut au Québec être utilisé comme synonyme de « s’amuser » ou « faire des bêtises ». Je te niaise est l’équivalent de je te taquine.

La toune désigne, emprunté à l’anglais « tune » et prononcé de façon phonétique, désigne un air de musique, une chanson. Frencher est une déclinaison du french kiss et signifie embrasser sur la bouche, ouverte et avec la langue.

Certains mots sont aisés à comprendre comme la bonne gamefaire du pouce, c’est-à-dire de l'auto-stop pour obtenir un lift, être déposé quelque part sur la route. On splitte le cash, on partage l’argent. On a l’habitude d’entendre le juron de tabarnak. On devine ce que signifie c’est trop chien, et ce c’est qu’être dans la marde. Par contre crinquéstoolé ou tough (difficile ?) sont plus complexes à saisir.

Les jeunes filles emploient souvent le mot « genre » et déforment la syntaxe, ce qui doit être complexe pour Mikuan qui veut devenir écrivaine et poète. Par exemple elle dit : c’est pas à moi de s’excuser.

La musique a une grande importance. Mikuan est sensible à la toune qui est deep et c’est ce qui va aussi la rapproche de Francis. Mais on entend aussi la musique country qui égaie les fêtes de famille et la 40 ème symphonie de Mozart que son frère lance en faisant croire qu’il l’a composée. Et quand les jeunes sont en boite de nuit les basses résonnent très fortement.

Shaniss (Yalie Grégoireest peu chanceuse. Sa vie semble tracée dès la naissance, de centres sociaux à la mort de sa mère en foyers d’accueil lorsqu’elle est elle-même victime de violences conjugales, devenant mère avant même d’être femme, coincée entre les frasques du père de son bébé (qui parfois fait quelqu chose de bon) et les soins à porter à l’enfant.

Mikuan (Sharon Fontaine- Ishpataoest élevée dans une famille soudée et aimante. Elle est frondeuse, pleine d’empathie, veut croire aux serments d’enfants mais aussi, en grandissant, à la possibilité de réaliser ses rêves, dont celui de découvrir le vaste monde–à commencer par la petite ville québécoise voisine, distance de quelques kilomètres, mais qui a l’allure d’un autre monde. A dix-sept ans elle commence à fréquenter un club de poésie, et envisage de partir faire des études de littérature à Québec. Et surtout elle rencontre Francis, un jeune étudiant blanc, qu’elle fréquente malgré la défiance d’une partie de la communauté. Rien n’est simple. Ni pour la jeune fille parce que il est décrété que la plus grande souffrance est de ne pas pouvoir se donner d’amour à qui on aime. Ni pour le garçon qui lorsqu’il rompt. Exprime un regret : J’aurais aimé que ce soit simple, mais c’est pas simple, je me sens imposteur.

Cette relation déplaît à Shaniss. Plusieurs drames s’ensuivent qui secouent l’amitié entre les deux filles. L’histoire est une fiction mais elle a permis aux Québécois, et maintenant à un public plus large, de découvrir les réalités des innus. Leur pauvreté, les problèmes sociaux qui les minent, l’angoisse de perdre leur culture ancestrale, le racisme latent de certains Blancs, l’incompréhension mutuelle de deux communautés qui se côtoient si peu et se redoutent tellement. Malgré les dissensions il est porteur d’un très beau message d’espoir. Il résonne dans le texte que Mikuan lira dans l’épreuve d’un concours d’éloquence sur le  thème de la liberté : La fierté est quelque chose qui se construit. Pour se tenir droit il faut se sentir légitime, et alors on sait ce qu’est la liberté.

La mixité fait courir un risque accru de la perte identitaire car les populations ne sont pas équivalentes en terme de nombre. Les innus ne sont pas 20 000. Ils sont tiraillés entre les traditions et leurs aspirations à une vie moderne même si le temps où ils se vendaient contre des bouts de miroirs est révolu.

On devine l’attrait des supermarchés qui évitent de devoir chercher sa nourriture comme le faisaient les anciens, mais cette nourriture est pleine de chimie. On assiste à un débat entre des jeunes. Les images du film montrent cette dualité entre respect des traditions et attractivité de la vie artificielle et moderne. La chasse et la pêche restent sacrés et le film le montre bien. Un attrape-rêves pend dans les chambres. La mère de Mikuan fait des bijoux mais la jeune fille ne portera pas les boucles d’oreilles immenses qu’elle lui a offertes.

Le problème dira un jeune, c’est de trouver l’équilibre entre économie et traditions, ce que le Japon semble avoir réussi. Interrogé sur la cession de mines, avec la conséquence de réduire encore la superficie de leur territoire, il regrette : On nous donne plein d’argent mais on reste dans la misère. Mikuan suggère : C’est notre territoire, on le gère, sous-entendu on ne vend pas une mine qui sera exploitée par des blancs.

L’entraide est automatique et la solidarité naturelle. Chacun est quelqu’un dans la réserve, où on ne ferme jamais la porte d’entrée à clé. Par contre dans la ville on n’est personne.

Une des grandes qualités de la réalisation tient à la justesse de jeu des acteurs, non professionnels, issus de la communauté innue et qui interprètent des rôles très proches d’eux. L’aspect documentaire ne domine jamais sur la narration. En transmettant son livre, Naomi Fontaine transmet aussi une volonté et un savoir. Parmi les voix qui s’élèvent il y a celle de Mikuan qui, en off, exprime à la fin du film, la profondeur des sentiments qui la relie pour toujours à son amie : j’aimerais que vous la connaissiez, la fille au ventre rond, allusion au fait que, chez les innus, il est d’usage que les filles aient des enfants très tôt.

Le film pointe aussi la croyance au surnaturel, et pas seulement à travers la présence discrète d’un attrape-rêves. Penses-tu que les choses arrivent comme ça par hasard ? Entend-on à la toute fin.

Kueissipan, un film de Myriam Verreault
Librement inspiré du livre de Naomi Fontaine, intitulé Nutshiaman

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